WANG Bing Jeunesse (les tourments)

Publié le par Henri LOURDOU

WANG Bing Jeunesse (les tourments)
WANG Bing
Jeunesse (les tourments)
Film documentaire (2025, 3h46)

 

Ce deuxième volet d'une trilogie est plus qu'un chef d'oeuvre cinématographique.

C'est une plongée dans la réalité sociale et économique d'une Chine qui est devenue en quelques décennies l'atelier du monde, et qui donne beaucoup à penser .

C'est aussi l'occasion de découvrir à quel point nous méconnaissons la géographie de ce grand pays, et la difficulté de trouver des informations précises à ce sujet.

Malgré mes recherches, je n'ai pas trouvé trace du quartier de Zhili dont il est question dans le film, et dont un rapide carton final nous apprend qu'il fait partie de la ville de Wuhu dans la province d'Anhui, à l'Ouest de Shanghaï. Là travaillent des dizaines (des centaines ?) de milliers d'ouvriers saisonniers dans 18 000 petits ateliers de confection. En grande majorité très jeunes, mais pas toujours, comme on le voit au fil des différents épisodes qui s'enchaînent sans commentaires ni transitions (seul sont affichés à leur apparition le nom, vite oublié, des protagonistes, leurs âges et liens de parenté, leur statut éventuellement, et leur province d'origine). La majorité sont originaires de la province d'Anhui, mais certains viennent du lointain Yunnan. Ce sont tous des ruraux qui attendent avec impatience le nouvel an pour retourner chez eux. Voici ce qu'en dit la critique du "Monde" Clarisse FABRE :
Bientôt six mois que les jeunes des ateliers de Zhili, à 150 kilomètres de Shanghaï, en Chine, s’échinent à coudre des vêtements pour enfants, sous les néons, les pieds dans les chutes de tissu. A l’étage au-dessus, les lits de camp superposés. Au rez-de-chaussée, le bureau du boss.

Le 31 décembre approche, c’est l’heure des comptes avant le retour dans les familles, à la campagne. Combien de minipantalons, d’anoraks à pompons fabriqués sur ces bancs en bois, sur lesquels certains finissent la nuit ? Ici, un patron a diminué le tarif à la pièce du « Mickey Mouse » et tout le monde fait la grimace. Ailleurs, un employeur s’est volatilisé…

 

Depuis A l’ouest des rails (2003), Wang Bing, né en 1967, tient la chronique de son pays et de ses marges (Les Trois Sœurs du Yunnan, A la folie…), même si ses films ne sont pas montrés en Chine. Qu’importe, les images sont là, filmées en minicaméra et en toute autonomie. Tournée de 2015 à 2019 (deux mille six cents heures de rushes), la trilogie Jeunesse du cinéaste et plasticien aura fait le grand chelem des festivals : Cannes en 2023 pour Jeunesse (Le Printemps), Locarno en 2024 pour Jeunesse (Les Tourments), qui sort mercredi 2 avril, enfin Venise pour Jeunesse (Retour au pays), annoncé en salle pour le 9 juillet.
Après la légèreté du premier volet, entre rêves d’amour et d’argent, Les Tourments sonde la mélancolie de ces filles et garçons à peine sortis de l’adolescence, obsédés par le chiffre et le gain. Le réalisateur s’est entouré de cinq chefs opérateurs pour composer de fugaces portraits, se succédant sans transition, à en donner le tournis. Pique et pique et retourne les jambes de la « combi » : les petits bouts de mousse synthétique volent, comme dans une boule à neige. Sensation d’être sous cloche. Dehors, à perte de vue le gris des hangars, que viennent colorer ici et là le rouge et le bleu des baluchons.

Une chaîne de pauvreté

Des coursives aux escaliers, nous sommes dans les pas du cameraman, dont on devine parfois l’ombre sur le sol encombré de déchets. Les ouvriers n’ont pas de contrat, consignent leurs heures et le nombre de pièces fabriquées dans un carnet. « Sans carnet, pas d’argent ! », scande un patron, comme un refrain.

C’est seulement à la fin du semestre que les employeurs fixent les prix et paient la main-d’œuvre. Dans l’attente, les jeunes en sont réduits à faire des pronostics sur leurs salaires, le film captant une étourdissante partie de calculettes. Comment ne pas se laisser embobiner ? Certains récits, stupéfiants, décrivent la violence des autorités en cas de rébellion (une ouvrière enceinte qui fut tabassée pour avoir refusé de payer une taxe sur les machines).

Peu à peu se dessine une chaîne de pauvreté, ce prêt-à-porter bas de gamme habillant de pied en cap 85 % des enfants chinois, comme a coutume de l’expliquer Wang Bing, qui vit désormais en France. Afin d’améliorer leurs marges, déjà étroites, les petits patrons achètent les tissus les plus basiques, logent les ouvriers dans des gourbis, où trempe leur petite lessive. « Pas de fric, pas de fille, pas de vie ! », résume un jeune. Dans le bus qui le ramène au bercail, scène déchirante d’un jeune à la guitare qui chante le blues, comme un témoin de cette histoire.

Le cinéaste ne noircit pourtant pas le tableau, soulignant que ces ouvriers bénéficient de libertés plus grandes que leurs aînés, comme celle de circuler. Même si subsistent des entraves : les couples avec enfants ne peuvent scolariser ces derniers dans leur ville de migration. Les petits sont donc élevés par les grands-parents, et vivent éloignés de leurs pères et mères plusieurs mois par an. La fillette que l’on aperçoit dans un atelier de Zhili s’occupe toute seule… avec des ciseaux trop grands pour elle.

Retour au XIXe siècle ?

C'est le sentiment que donnent les conditions de vie et de travail de ces ouvriers et ouvrières : pas de vrai contrat de travail, paiement à la tâche, logement sur place dans des chambres exigües sommairement meublées, immeubles à coursives et rues envahis par les détritus, patrons voyous qui s'évanouissent dans la nature sans payer leurs ouvriers en cas de problème dû à la concurrence sauvage et non régulée du secteur, police corrompue et violente.

Le récit, par un de ses protagonistes alors âgé de 16-17 ans, d'une révolte ouvrière réprimée en 2011 est un moment particulièrement fort.

La difficulté d'organisation collective des ouvriers est également bien montrée avec différents épisodes de tentatives de négociation des paies, dont le montant diminue d'une année sur l'autre : concurrence sauvage oblige.

Fast fashion : des prix cassés à quel prix ?

Après avoir vu ce film, je n'ai plus aucune indulgence pour les adeptes de la "fast fashion" qui achètent à tour de bras ces vêtements à prix cassé.

Modernisation des campagnes chinoises et évolution sociale

Le film s'achève par le retour chez eux, à la campagne, de deux jeunes couples : l'un dans le Anhui, l'autre dans le Yunnan. Dans le premier cas, ils arrivent par une route asphaltée dans une demeure neuve, en pierre avec enduit et une entrée encadrée de colonnades, dans le garage deux scooters tout neufs. La campagne s'est urbanisée et clairement enrichie. Dans le second, l'habitat reste la maison traditionnelle de bois et terre sèche, avec sol en terre battue, et accès par chemin de terre . La ville est encore loin : elle se manifeste par les habits du jeune couple et leurs téléphones portables (omniprésents dans le film : c'est la principale différence avec le XIXe siècle...).

L'évolution sociale et politique risque d'être très rapide : malgré la censure et la répression, le Parti communiste chinois ne peut imposer son narratif à une population bien consciente du fossé entre celui-ci et la réalité qu'elle vit. Attendons-nous à voir des évolutions politiques inattendues dans ce pays...

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