Edurne PORTELA Maddi

Publié le par Henri LOURDOU

Edurne PORTELA Maddi
Edurne PORTELA
Maddi

Traduit de l’espagnol par Marianne Millon

2023, Liana Lévi, mars 2024, 270 p.


 

Je découvre cette autrice, née en 1974 au pays basque, historienne de formation et professeure de littérature hispanique. Devenue, nous dit également la 4e de couverture, « une figure incontournable de la scène littéraire espagnole », « elle s’intéresse aux mécanismes de la violence et à ses manifestations intimes, politiques et sociales ».

C’est cette présentation qui m’a décidé à la lire. Et je ne l’ai pas regretté.

Ce livre n’est pas un roman ordinaire. C’est, nous dit le bandeau de la couverture, « l’histoire vraie d’une indomptable ».

En prenant la voix de Maddi, choix narratif justifié dans un Épilogue très éclairant sur la genèse de ce livre, l’autrice réussit son pari de nous en faire ressentir les motivations et comprendre l’itinéraire.

Son défi était de passer d’un dossier documentaire volumineux, réuni par deux citoyens actuels d’Oiartzun, village natal de Maddi au pays basque sud, mais dont les documents officiels non redondants et non erronés, les actes civils et religieux, auraient pu être résumés en quelques pages, à un récit faisant sa part à l’imagination, sans trahir pour autant le personnage réel.

Or, les deux chercheurs, Joxemari Mitxelena et son amie Izarraitz Villaluce, lui ont donné carte blanche pour écrire cette histoire.

Edurne PORTELA nous fait part de ses scrupules initiaux et de ses hésitations à incarner comme elle l’a fait cette María Josefa Sansberro (1895-1944) dite Maddi. Mais, nous dit-elle, son choix final et radical de porter sa voix intime, à travers une forme de monologue et de dialogue intérieur avec Dieu (Maddi était une catholique pratiquante et fervente), fut un choix politique.

Celui tout d’abord de lui donner la tombe que ses assassins lui ont refusée : « Imaginer Maddi (…) c’est célébrer son passage dans ce monde, insuffler de la vie aux mots du dossier et des témoins disparus, c’est donner à ces mots un visage, une voix, une subjectivité et un corps, construire un lieu hospitalier où puisse reposer sa mémoire. » (p 257), mais également celui « d’activer une mémoire antifasciste en ces temps où résonnent les échos du passé » (p 258) , une mémoire située du côté des femmes : « Avec Maddi, je revendique sa vie et aussi celle de tant de femmes dont nous avons perdu la voix dans les annales de l’Histoire – de la guerre, de l’antifascisme-, les recherches dans lesquelles elles ont disparu ou ont été reléguées au second plan. Dans cette revendication de sa vie, je n’ai pas voulu faire d’elle une héroïne, ni une femme consciente du féminisme. Maddi fut exceptionnelle, entre autres raisons parce qu’elle prit des décisions qui ne correspondaient ni à son genre ni à sa classe ni à son éducation. Et ces décisions impliquaient certainement de multiples complications, comme celle d’être une catholique pratiquante et divorcée. Je n’ai pas construit une Maddi militante parce que tout m’indique que ce ne fut pas le cas, mais courageuse et capable de se placer du côté des plus vulnérables. » (p 258).

Cependant, au-delà de l’exception, « en imaginant Maddi, de nombreuses voix ont résonné en moi » (ibidem). Les voix de femmes qui d’une façon d’une autre lui ressemblaient : la grand-mère maternelle de l’autrice, sa contemporaine, au tempérament également dur, obstiné et exigeant, masquant une grande vulnérabilité, mais aussi toutes ces femmes qui ont résisté au nazisme, « dont les mots (l’)ont guidée à travers l’enfer de la déportation jusqu’à sa mort à Sachenshausen. Charlotte Delbo, Ruth Klüger, Geneviève de Gaulle, Germaine Tillion, Margarete Buber-Neumann, Virginia d’Albert-Lake, Agnès Humbert, Neus Català »(p 259).

Enfin, ce choix politique de lui donner vie repose sur la conscience que ce qu’ont souffert Maddi et d’autres dans ces camps « ne fut pas le produit d’un mal abstrait ou d’une monstruosité radicale mais le résultat d’une planification froide et conçue à long terme, d’une escalade prévue et contrôlée de la violence, d’une série de politiques et de décisions dont étaient complices -à un degré plus ou moins important, par action ou par omission- des millions de citoyens européens » (pp 259-60).

Et pour ceux qui n’auraient pas encore compris, l’autrice précise : « Cette Europe qui chancelle aujourd’hui est la petite-fille de celle qui fut ravagée par la guerre »(ibid).

Il s’agit bien de tirer les leçons de l’Histoire pour faire face honorablement au présent. La leçon de vie de Maddi reste pour nous un exemple. Résister à l’intolérable et a minima refuser de s’enfermer dans le déni de ce qui se passe sous nos yeux.

Publié dans Histoire, voix libertaires

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