Bruits de botte en Europe : qui sont les crédules et les naïfs ?
Dans le courrier des lecteurs de l'hebdomadaire "Politis", une leçon nous est donnée, qualifiant ceux qui, à gauche, soutiennent l'idée d'une nécessaire aide militaire indépendante de l'Europe à l'Ukraine d'une "crédulité (qui) résulte de la naïveté et de la perméabilité aux campagnes médiatiques".
Le dispensateur de cette leçon nous explique doctement ce qu'il en est en réalité.
"L'aide à l'Ukraine a été l'occasion de vider les arsenaux et de se débarrasser de matériels en voie de péremption (comme les canons César par exemple ?). Il s'agit donc de sacrifier (soit directement, soit sous prétexte d'emprunts qu'il faudra bien un jour rembourser) des budgets sociaux improductifs au profit d'une industrie de guerre largement profitable (Là on est en pleine contradiction avec ce qui vient d'être écrit : s'agit-il de se débarrasser de vieux stocks ou de fabriquer du neuf ? Mais admettons, il s'agit d'une projection dans le futur : il y a en effet débat, dans une partie des commentateurs de la médiasphère et de la droite sur un arbitrage nécessaire entre la défense et le social. Mais ce débat est-il déjà tranché ? Notre analyste hyperlucide va un peu vite... mais lisons la suite). Les plus visionnaires anticipent le seul vrai conflit à l'horizon, entre les Etats-Unis et la Chine qui, lui, ne relève pas du fantasme. (Mais oui, vous avez bien lu, comme moi, que le conflit créé par la Russie en Ukraine relève, lui, à l'évidence, du fantasme : les Ukrainiens seront sans doute très heureux de l'apprendre, mais je doute que cela arrête la pluie de de drones et de missiles qui leur tombe quotidiennement sur la tête... Mais poursuivons notre lecture). Quand un impérialisme en rejoint un autre, la guerre s'annonce. Il s'agit dès lors d'alimenter l'industrie de guerre américaine en finançant un armement de dernière génération et dans ce conflit d'aligner les Européens sur les intérêts américains.(Alors là, les bras vous en tombent : notre donneur de leçon est-il sourd ou aveugle ? Où et quand a-t-il été question ces dernières semaines et ces derniers mois d'acheter tout notre équipement militaire de dernière génération aux Américains ? Vous avez certainement, au contraire, lu et entendu comme moi qu'il n'était question, au contraire, que de s'autonomiser dans le cadre d'une défense européenne indépendante, mais la suite va nous donner une explication à cette affirmation très surprenante). (...) C'est bien de cela qu'il s'agit, plutôt que de (...) rêver tout éveillé à une défense commune (illusoire en l'absence d'une politique étrangère commune et d'une union politique)." (C'est donc ça l'explication : si l'Europe ne constitue pas encore un Etat, elle ne peut donc pas construire une défense commune, et donc elle ne peut que se placer sous la protection du parapluie américain et à la remorque de ses intérêts !)
Résumons donc ce que nous venons d'apprendre :
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La menace russe est un fantasme : le conflit Russie-Ukraine ne nous concerne donc pas.
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L'Europe est un fantasme : nous ne sommes qu'une colonie des USA.
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Le seul conflit qui nous menace est le conflit USA-Chine, et nous y serons fatalement entraînés.
Comment ne pas retrouver dans cette lecture du monde le vieux logiciel soviétique du campisme, faisant de l'anti-américanisme la seule option possible ?
Mais n'est-ce pas un peu crédule et naïf ? Et si au contraire la question d'une Europe autonome et porteuse des principes et valeurs de l'ONU était à l'ordre du jour ? Si la solidarité avec l'Ukraine agressée était bien notre problème ? Si le revirement de Trump sur cette solidarité n'était pas l'occasion de nous émanciper enfin du parapluie américain ? Alors, il faudrait bien considérer l'hypothèse de la construction d'une véritable défense commune européenne, et des efforts budgétaires à y consentir sans sacrifier notre modèle social (qui a malheureusement subi des attaques bien avant que l'on parle de réarmement...ce qui montre bien que les deux ne sont pas nécessairement liés).
Aujourd'hui, la crédulité et la naïveté seraient de croire encore au "parapluie militaire" américain pour l'Europe, et à l'absence de toute volonté expansionniste de la part de Poutine.
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