Pour une écologie décoloniale

Publié le par Henri LOURDOU

Pour une écologie décoloniale
Pour une écologie décoloniale

Je partirai, pour aborder ce thème, de ma lecture précédente sur la colonisation de l'Amérique du Nord.

Vers la fin de son ouvrage, l'auteur, James WILSON, traite de la période postérieure aux dernières "guerres indiennes", à partir de 1880.

Ironiquement, il présente le côté pervers des politiques dites d'assimilation de ce qui reste des peuples amérindiens.

"La glorieuse histoire de l'Amérique ne pouvait être complète si elle n'incluait pas une happy end pour les Indiens.

Bien sûr, il n'était pas question de revenir en arrière, ni de leur rendre leur terre et leur indépendance, mais de les faire profiter du mode de vie, bien évidemment supérieur, de leurs conquérants." (p 529)

Le débat oppose alors des "réformateurs" soucieux de réparer les torts envers ces peuples en les faisant accéder à la "civilisation", et des "conservateurs" qui pensent qu'ils sont par nature incapables d'y accéder.

Paradoxalement, ce sont les premiers qui vont parachever leur malheur, en s'appuyant sur l'argumentation fournie par Lewis Henry MORGAN "père de l'anthropologie américaine", qui publie en 1877 un ouvrage de référence intitulé "Ancient Society or Researches in the Lines of Human Progress from Savagery Through Barbarism to Civilization". Dans celui-ci, il défendait l'idée "que chaque société humaine occupait un des échelons d'une seule et même échelle inaltérable et évolutionniste. À l'époque de la "découverte", les Amérindiens se trouvaient vers le milieu de l'échelle, entre la "sauvagerie supérieure" et la "moyenne barbarie", mais au cours des quatre siècles qui s'étaient écoulés depuis, ils avaient déjà gravi quelques échelons vers la "civilisation".(...) Même si quelques voix discordantes se faisaient entendre, la plupart des "amis des Indiens" étaient d'avis qu'il était possible de hâter leur évolution en employant la politique adéquate." (pp 530-1)

Et c'est ici que les choses se gâtent, car, pour MORGAN, celle-ci doit reposer sur l'institution de la propriété privée : "c'est cette force, écrit-il, qui a tiré les nations ariennes et sémitiques de la barbarie et les a conduites à la civilisation...À l'origine, gouvernements et lois sont institués en vue de sa création, de sa jouissance et de sa protection...C'est l'institution de l'héritage de la propriété privée par les enfants du propriétaire qui a ouvert la voie à la famille strictement monogame."

Il est important de bien réaliser à quel point cette théorie faisait vibrer, au tréfonds de l'élite sociale et politique dont étaient issus la majorité des réformateurs, une corde particulièrement sensible." (p 531)

Or, "au début des années 1880, en dépit des pertes subies au cours des trois siècles précédents, les Indiens contrôlaient (collectivement) encore un ensemble de territoires dont la superficie totale équivalait à une fois et demie celle de l'État de Californie, ce qui permettait à la plupart des tribus -comme les Cherokees – d'être autosuffisantes." (pp 534-5)

Le processus d'expropriation des terres indiennes repart donc dans les années 1880, sous prétexte de "progrès" et d'"assimilation", mais en réalité guidé par des intérêts spéculatifs.

La destruction systématique des communautés, à travers la remise en cause de la propriété collective et  son lotissement individuel, accompagné de spoliations éhontées, s'accompagne d'une mise sous tutelle bureaucratique très violente qui en accentue les effets.

On peut en voir une illustration très parlante dans la série canadienne de 2022"Little bird"qui part d'une histoire vraie . On peut y voir en effet comment cette politique "adéquate" est allée jusqu'à l'enlèvement d'enfants à leurs parents sous prétexte de leur apporter la "civilisation", avec la caution d'assistantes sociales complaisantes, dans le cadre d'une politique systématique qu'on a rétrospectivement baptisée la "rafle des années 60" et qui a duré jusqu'au début des années 1980.

Aujourd'hui encore, malgré une volonté réparatrice affichée par les gouvernements canadien et étatsunien, les peuples indiens sont en butte aux atteintes environnementales sur leurs terres au nom de la sacro-sainte extraction des hydrocarbures, et leur résistance est criminalisée.

 

Décoloniser notre regard sur l'Histoire

 

Cette petite introduction vise à nous inciter à regarder autrement notre Histoire. Beaucoup d'entre nous ont encore été éduqués avec une Histoire eurocentrée qui n'était que peu différente au fond de la vision pseudo-progressiste linéaire proposée par MORGAN (dont MARX et ENGELS étaient des admirateurs enthousiastes !). Or cette vision de l'Histoire a couvert les pires turpitudes et évacué tous les peuples non-Européens de l'idée de progrès et de civilisation.

De ce fait, l'universalisme des Lumières, qui est en soi incontestablement un progrès, apparaît comme le paravent hypocrite d'une entreprise de domination et de conquête occidentales dont nous sortons à peine, et qui a connu son apogée aux XIXe et XXe siècles. Ce colonialisme européen a bouleversé la planète, et il est étroitement corrélé avec le développement d'un capitalisme destructeur de l'environnement.

 

La crise écologique : un héritage colonial

 

Dans son dernier numéro, l'excellente revue "Socialter", nous offre un dossier fort bien construit plaidant pour une "écologie décoloniale". Il met bien en évidence le lien entre colonisation, racisation des peuples colonisés et des descendants d'esclaves, exploitation économique et destruction de l'environnement.

Ainsi, la pollution des sols de la Martinique par le chlordécone est étroitement liée à la monoculture de la banane imposée par les colons et toujours gérée par leurs descendants békés, et la sortie de cet héritage empoisonné passe par la construction d'une nouvelle agriculture vivrière agroécologique et réappropriée par les descendants des esclaves, avec comme premier pas la contestation des monopoles économiques qui font la vie plus chère qu'en métropole. C'est l'objet de l'interview du chercheur Malcolm Ferdinand, l'un des deux théoriciens français de l'écologie décoloniale.

Mais en métropole aussi, l'écologie décoloniale a sa pertinence à travers l'écologie pirate défendue par Fatima Ouassak qui met en avant le "racisme environnemental" qui s'exerce contre les populations des quartiers populaires et les amène à se "désancrer" de leur environnement.

Ainsi, comme l'a également fait William Acker avec la dénonciation du "racisme environnemental" envers les "gens du voyage", lutte antiraciste et lutte écologique doivent aller de pair et s'élargir à la notion planétaire de "justice climatique" et tout ce qu'elle porte de réparations nécessaires à cinq siècles de domination capitaliste-occidentale.

Publié dans Europe, Histoire, écologie

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