Priorités budgétaires et immigration

Publié le par Henri LOURDOU

Priorités budgétaires et immigration :
l'illusion d'un consensus centriste.

 

Dans "Le Monde" daté 8 & 9-9-24, un collectif d'universitaires appelé "Devenir progressistes" qui se proclame "sans attache partisane" mais se définit "dans la perspective d'une démarche progressiste" prétend définir les "Quatre priorités budgétaires sur lesquelles les Français peuvent s'entendre".

Je ne m'arrêterai ici que sur l'une des quatre, quitte à revenir plus tard sur les trois autres.

 

Une rhétorique usée : celle des "deux extrêmes".

 

Leur démarche consiste à commencer par se démarquer de "deux extrêmes" mis sur le même plan comme se situant dans une démarche non réaliste et inutilement clivante.

Si on le fait, on pourra alors mettre en place une "politique migratoire apaisée".

Le double problème, comme on va le voir, est que ces "deux extrêmes" sont fabriqués pour servir de repoussoir de façon non réaliste et inutilement clivante !

Une première impasse est faite sur le poids respectif de ces deux "extrêmes" : comme si aujourd'hui l'extrême-droite ne pesait pas largement plus lourd qu'une extrême-gauche au demeurant caricaturée et largement fantasmée.

La seconde faille du raisonnement est la présentation des positions de cette "extrême-gauche".

En effet, elle nous est présentée d'abord comme défendant l'ouverture totale et sans contrôle des frontières. Mais qui, en dehors de quelques anarchistes "no-borders" défend cette position ? Et en particulier au Parlement ? Tous les partisans de gauche d'une politique d'accueil et d'hospitalité défendent au contraire l'ouverture de nouvelles voies légales d'immigration, reposant sur l'octroi de visas et donc sur un contrôle d'identité, afin de tarir des voies d'immigration clandestines alimentées par les restrictions en vigueur.

Elle nous est présentée ensuite comme "confondant réfugiés et migrations volontaires", comme si la distinction des motivations de migrer se limitait à cette fausse alternative. Or, nous savons bien, nous supposés "extrémistes de gauche", que ces motivations sont beaucoup plus variées et complexes : la convention de Genève de 1951, seul fondement légal actuel du statut de réfugiés, est extrêmement limitative dans les motifs de se réfugier ailleurs que dans son pays. La question de la "volonté" de migrer est une question éminemment complexe dont les contraintes de toute nature (pauvreté, catastrophe climatique, mésentente familiale...) sont loin d'être absentes...et difficiles à doser.

Enfin (cerise sur le gâteau !) , nous accepterions "le communautarisme ethno-religieux (...) venu de l'extérieur". On retrouve là, à peine euphémisé, l'islamo-gauchisme cher à la droite et à l'extrême-droite, et fabriqué sur la seule base d'un texte du début des années 90 commis par un trotskyste anglais... Et une dangereuse confusion entre l'appui que constitue de tout temps l'existence d'une communauté d'origine pour les néo-immigrants dans leur processus d'intégration, et la constitution d'un entre-soi sectaire et fermé par des cadres religieux intégristes et politisés. Cette confusion est généralement le fait de l'extrême-droite et contribue à alimenter l'attractivité des seconds en stigmatisant l'ensemble d'une communauté ouverte à l'intégration et repoussée dans l'étrangeté radicale. Rien de cela ne se retrouve dans nos positionnements de supposés "extrémistes de gauche"...tout axés au contraire sur la distinction entre communautarisme d'intégration et communautarisme de repli.

 

Au final, le renvoi dos-à-dos des "deux extrêmes" n'a pour objet que de justifier, comme on va le voir, une politique migratoire irréaliste et hypocrite qui ne peut que renforcer l'extrême-droite.

 

Une politique migratoire consensuelle ?

 

Pour la définir il faudrait "d'abord répondre à des questions fortes : quelle est la part de travailleurs étrangers et quelles qualifications souhaitables pour le système productif et la société ? Quelles sont les valeurs à défendre et à transmettre impérativement aux nouveaux venus, ainsi qu'à l'ensemble des Français ?"

Beaucoup de choses ici reposent sur l'ordre dans lequel ces questions sont formulées.

Et sur leur articulation.

Car, pour commencer, quel rapport établir entre la première et la seconde question ?

Il me semble que la réponse à la seconde détermine la pertinence ou non de la première. Et que dans la formulation de la seconde l'ordre des priorités est inversé : il faudrait d'abord définir les "valeurs à défendre et à transmettre impérativement " "à l'ensemble des Français" avant de vouloir les transmettre "aux nouveaux venus." Or, ces valeurs quelles sont-elles sinon l'universalité des droits ? Et leur déclinaison dans notre devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité.

Il en découle forcément que ce n'est pas en fonction de la "part de travailleurs étrangers" ou de leurs "qualifications" que l'on peut définir le "droit au séjour" : cette logique de "quotas" est la négation-même de l'idée de droits universels.

Une chose est en effet la définition de "besoins de l'économie et de la société" : métiers en tension, vieillissement démographique, qui peut objectiver la nécessité d'une immigration jusqu'à un certain niveau et sa projection dans l'avenir.

Autre chose est la définition du droit des personnes à migrer. Et leur acceptation sociale.

Nous avons pu expérimenter à deux reprises la déconnection entre ces deux ordres de réalités.

Lors de l'afflux de réfugiés syriens de l'été-automne 2015, et de réfugiés ukrainiens lors du printemps 2022, nous avons pu constater deux choses.

D'une part l'économie de nos pays a pu absorber sans problèmes majeurs ce double afflux. D'autre part la société a mieux accepté l'arrivée des Ukrainiens que celle des Syriens.

A cela une réponse à la fois politique, mémorielle et sociétale.

Politique : dans le cas de la Syrie, nos pays ont abandonné à la répression toute une population bombardée par l'aviation russe venue au secours d'un dictateur aux abois, ce qui a alimenté la radicalisation islamiste et nourri les attentats anti-occidentaux. Par contre, pour l'Ukraine, la solidarité occidentale contre l'agression russe , même mesurée, n'a pas fait défaut.

Mémorielle et sociétale : le racisme anti-arabe issu de la colonisation n'a jamais été traité en France, et il est ressorti en Allemagne avec vigueur du vieux fond nationaliste et impérial qui a nourri le nazisme.

 

En conclusion donc, cette idée que des "quotas" basés sur nos besoins économiques (qui sont réels !) pourraient faire accepter une "politique migratoire apaisée" est une douce illusion tant qu'on n'aura pas traité la question mémorielle et sociétale du racisme postcolonial.

De plus, en introduisant des restrictions déconnectées du droit des personnes à la migration (qui ne saurait on l'a vu se limiter aux droits existants, trop restrictifs, vu l'état réel du monde), on ne ferait qu'alimenter encore l'immigration clandestine et son cortège de violences.

Donc, je continue à plaider pour une politique d'accueil et d'hospitalité, telle que définie dans le programme du Nouveau Front Populaire, avec le corollaire d'une politique mémorielle et d'une transparence et d'une grande publicité sur les données et les procédure de l'immigration.

Telles sont à mon avis les pré-requis de la construction d'un vrai consensus républicain sur l'immigration.

 

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