Zeruya SHALEV Stupeur
Zeruya SHALEV
Stupeur
roman, 2023, traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz,
Gallimard, 368 p.
En première impression de cours de lecture, j'étais parti pour faire une recherche et une mise au point sur le mouvement dont a fait partie l'une des deux personnages principales du livre, le Lehi ou groupe Stern.
Il est en effet assez fascinant, après avoir découvert l'histoire des colons d'après 1967, de voir le magma idéologique qui a servi de matrice à ce nationalisme agressif. On constate que ce groupe a eu deux histoires successives, dont la première s'enracine dans une idéologie ouvertement fasciste, et la seconde dans un activisme composite aux idéologies parfois opposées, mais sur fond de traumatisme historique, celui du génocide commis en Europe par les nazis, et du désarroi doublé de rage de certains de ses survivants.
J'ai également lu, en parallèle de ce livre, pour moi très prenant pour une autre raison, la passionnante interview de l'autrice dans "Le Monde" daté 26-7-24 dans la série "une écrivaine parle travail".
J'y ai découvert une façon d'écrire qui me parle beaucoup : ce serait sans doute la mienne si je m'étais lancé dans la fiction. C' est un premier jet totalement intuitif, avec un style basé sur "le "flux de conscience", le monologue, le discours indirect libre".
Ici, la construction finale du livre est l'alternance de chapitres portant la voix de chacune des deux personnages principales.
Deux personnages qu'apparemment tout oppose, mais qui finalement vont découvrir la profonde parenté de leur destin respectif.
Une clé en est donnée à la p 348 par cette phrase : "La consolation, si elle vient, vous ne la trouverez pas dans la douleur posée par la question mais dans la douleur d'y renoncer."
La question est celle du pourquoi de la disparition subite d'un être cher.
Une question dont l'universalité nous traverse toustes.
Dans ce renoncement à la question, je trouve cependant une forme de fatalisme qui me pose problème. D'autant qu'il est posé par un personnage qui refuse la religion, et qui, en même temps cède la place à ceux qui apportent la réponse religieuse.
Ici, il faut convoquer ce que nous dit la biographie de Zeruya Shalev, et qu'elle confirme dans son interview : sa formation basée sur la Bible et la tradition biblique, alors qu'elle se revendique laïque et, nous dit-elle, passe ces derniers temps à manifester contre le gouvernement Nétanyahou.
J'y retrouve cette forme de conscience nationale ambigüe qui n'a jamais tranché sur la laïcité de l'Etat, et qui est au coeur du conflit israélo-palestinien.
Je me retourne vers une de mes anciennes lectures sur le sujet, le livre de l'historien Pierre Vidal-Naquet "Les Juifs, la mémoire et le présent" (1981). Celui-ci avait forgé en grande partie mon point de vue sur la question, avec une lucidité pour moi exemplaire.
Dans la tragédie annoncée qui se joue en ce moment, la mémoire lucide est bien un élément plus que nécessaire. Le travail des historiens est bien essentiel pour tracer un chemin d'avenir.
Quant au livre de Zeruya SHALEV, il m'a littéralement bouleversé. Je ne sais pas cependant s'il a eu un rôle thérapeutique, comme elle le suggère d'après des réactions de lecteurs dans son interview, où elle rappelle sa vocation première de travailleuse sociale. Car la consolation ne vient toujours pas... Et peut-être est-ce cela qui nous fait exiger davantage de la vie et de nos contemporains. On en revient ici au fatalisme et au fait qu'il me pose problème.
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