Sommes-nous incapables de sortir du présidentialisme ?
L'idée de cette nouvelle série m'a été inspirée par l'interview du politiste et constitutionnaliste Benjamin MOREL dans "La Dépêche du Midi" du 24-6-24.
Ce dernier répond ainsi à la question Une nouvelle constitution s'impose-t-elle aujourd'hui pour retrouver des majorités stables et unies ? :
"En France, si le président a la majorité absolue, il contrôle l'Assemblée et Matignon. C'est juridiquement faux, mais c'est politiquement vrai. On est aujourd'hui à bout de souffle, mais vous verrez qu'en 2027, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon ou Edouard Philippe vont vouloir tout sauver et que les électeurs recommenceront à y croire. Les Français aiment la présidence même s'ils considèrent volontiers que le président est mauvais."
Ainsi, selon lui, nous serions incapables de sortir du présidentialisme "à la française", c'est-à-dire d'une pratique faussée de notre Constitution, qui repose en fait sur le Parlement (d'où le jugement de "juridiquement faux") accordant une prééminence de fait au Président.
Rappelons que c'est le "comité constitutionnel" composé en grande partie de parlementaires qui avait imposé en 1958 à De Gaulle cette Constitution qu'il avait partiellement modifiée en faisant voter par référendum l'élection du président au suffrage universel direct en 1962.
Et de fait, depuis 1965, l'élection présidentielle est devenue l'élection-reine, supplantant les élections législatives qui désignent l'Assemblée nationale et le Sénat.
Mais cette situation est-elle appelée à durer éternellement comme le suggère Benjamin MOREL ?
L'essentialisation du peuple français : une négation de l'Histoire et du libre arbitre.
Un tel jugement repose sur une conception essentialiste de la Nation, celle de la "France éternelle" (et donc incréée) chère à tous les nationalistes, et au premier chef au plus populaire d'entre eux, Charles De Gaulle.
Revenons donc à sa citation la plus célèbre à ce sujet :
« Les Français sont des veaux » est une expression qu'employait Charles de Gaulle.
Son fils Philippe de Gaulle en témoigne In De Gaulle, mon père dans son livre Entretiens avec Michel Tauriac (2003).
Il a souvent employée l'expression Les Français sont des veaux quand il les voyait ne pas réagir ou se considérer comme battus avant même d'avoir engagé le fer.
Au début de juin 1940, par exemple, à Londres, à l'hôtel Connaught, à voix basse pour ne pas être entendu des convives qui dînent à la table voisine. Il vient de stigmatiser l'armistice au micro de la BBC. Je le vois alors serrer son couteau nerveusement avant de le reposer avec délicatesse.
Puis il me souffle:
« Ce sont des veaux. Ils sont bons pour le massacre. Ils n'ont que ce qu'ils méritent. »
Quand j'apprenais l'histoire de France au collège Stanislas et que je m'étonnais de telle ou telle défaite militaire que nous avions essuyée, il me disait: « Les Français sont comme ça depuis les Gaulois. Hannibal qui recrutait des légions pour battre Rome écrivait à son frère Hasdrubal, qui levait des mercenaires en Espagne et dans les pays voisins: Ne prends pas trop de Gaulois. Ce sont des ivrognes. Ils sont courageux dans l'action, téméraires au combat, mais vite découragés et jamais contents.»
César disait à peu près la même chose.
Il ajoutait: « Ils sont palabreurs et n'arrivent à s'unir que face au danger.» Tu vois, concluait-il, deux cents ans avant Jésus-Christ, on définissait assez bien les Français d'aujourd'hui. »
De même répétait-il souvent: « La France vacharde. » Cela voulait dire qu'elle tombe dans la veulerie et qu'elle cherche à donner le coup de corne ou le coup de pied de l'animal rétif à ceux qui veulent la faire avancer.
Une autre expression lui était familière: « Les Français s'avachardisent. » Termes militaires pour signifier qu'ils s'avachissent en grognant. Dans une lettre au père Bruckberger, le 27 mai 1953, il écrivait avec néanmoins un certain optimisme : « La mollesse française est d'une extrême épaisseur. Mais même en France, elle n'a pas l'Avenir, qui est aux forts. » - Ibidem, Les Français tels qu'ils sont, p. 114-115
Charles de Gaulle, mon père de Philippe de Gaulle - Entretiens avec Michel Tauriac, tome 1 Broché – 13 novembre 2003.
https://www.dicocitations.com/citations/citation-167940.php
Ainsi, selon lui, les Français n'auraient pas changé depuis l'époque des Gaulois !
Cette vision des choses a été reprise par de nombreuses personnes, à commencer par le président actuel, Emmanuel Macron, avec son célèbre commentaire sur "les Gaulois réfractaires" que nous serions restés, à propos de l'épisode des Gilets jaunes.
S'il est certain que certains traits culturels se transmettent au fil du temps par l'éducation donnée aux enfants en particulier, il n'en demeure pas moins que de nombreux autres facteurs interviennent pour déterminer les comportements collectifs.
Réduire cela à une "essence" supposée du peuple français, conduit également à valider tous les stéréotypes ethno-raciaux qui fondent une vision fermée de l'Histoire uniquement basée sur la répétition éternelle d'affrontements inter-nationaux.
Cette conception pessimiste d'une supposée "nature humaine" elle aussi éternelle et invariable a aussi des fondements religieux. Ils sont, tout comme le nationalisme, étroitement datés. Bien des facteurs aujourd'hui à l'oeuvre vont à leur encontre. Il s'agit tout particulièrement du double mouvement de globalisation économique, mais surtout culturelle et des enjeux climatiques et écologiques, d'une part, et d'émancipation des individus par rapport à l'autorité et à la tradition, de l'autre.
Ainsi nous retrouvons ces deux principes datés (essentialisation pessimiste de la nation et de la nature humaine) et en voie de dissolution chez tous les théoriciens de la "décadence" qui alimentent la radicalisation extrême-droitière débouchant sur le fascisme pur et simple.
Un exemple particulièrement parlant est celui des théoriciens du pouvoir russe actuel.
Ils s'opposent en tout point à l'idée de liberté individuelle et de libre arbitre.
Un point d'appui particulièrement solide à cette conception : la nostalgie du bon vieux temps.
Dans ce qui fait le succès partiel, et à mon avis condamné à terme, de cette conception réactionnaire de l'homme et de la société, il faut distinguer ce point d'appui puissant.
En effet le "C'était mieux avant" est une puissante référence, dont on voit la force d'entraînement à l'oeuvre.
Il y a beaucoup de choses dans cet affect nostalgique : le regret de sa propre jeunesse pour les plus âgés, les histoires de cette jeunesse racontées par les grand-parents ou les parents pour les plus jeunes, car cette nostalgie passe d'abord par les récits intrafamiliaux. Repris et élargis par les discussions entre amis et connaissances, ils passent sous les radars de la "grande politique". Mais ils sont ensuite captés par le récit nationaliste d'une France autrefois prospère et conquérante, où il faisait bon vivre entre soi, encore porté en partie par l'Histoire officielle et son "roman national".
Dans ce récit, le gouvernement de la France unie passe par un homme providentiel incarnant cette unité (fictive). De Gaulle, puis en partie Mitterrand et Chirac, en furent les dernières incarnations. Et on oublie alors facilement qu'ils furent en leur temps contestés, voire chassés par le suffrage universel (De Gaulle par le référendum de trop de 1969, Mitterrand et Chirac condamnés à deux cohabitations avec une majorité parlementaire opposée, en 1986-88 et en 1997-2002).
On en reste donc à cette élection présidentielle décisive, censée sélectionner l'homme providentiel.
Mais cela fonctionne-t-il encore ?
La déception entourant Emmanuel Macron est au-delà de son action réelle : en cela elle révèle un reste de cette attente messianique du Sauveur suprême.
Néanmoins, la tripartition du champ politique, qui s'ancre dans le paysage, élection après élection, depuis 2015 au moins, pose de nouvelles questions.
La binarité du 2d tour de la présidentielle ne correspond donc plus aux aspirations réelles des citoyens. Et même, au-delà, selon certains analystes, le champ politique est aujourd'hui structuré par plus de 3 forces antagonistes, mais bien par une bonne dizaine de sensibilités différentes, ce qui pose la question du mode de scrutin majoritaire, dont ils nous rappellent au passage qu'il n'est plus pratiqué en Europe que par deux pays : le Royaume Uni et la France.
Partout ailleurs on pratique le scrutin proportionnel, et donc la constitution de majorités de coalition construites sur un contrat de législature, négocié après l'élection, et donc construit sur des compromis.
Tout l'inverse de la radicalisation des promesses électorales à la française, aussitôt trahies une fois arrivé au pouvoir.
En fait, nous sommes dans un "entre-deux" : le présidentialisme bat de l'aile mais il ne s'est pas encore crashé au sol, le parlementarisme basé sur l'art du compromis n'est pas encore à l'ordre du jour, mais il devient chaque jour plus incontournable.
Le résultat sans majorité absolue des prochaines législatives sera à cet égard un tournant. Et si un retour à la recherche de "l'homme providentiel" n'est pas à exclure, on voit de moins en moins qui cela pourrait être...