Polina PANASSENKO Tenir sa langue
Annoncé par l'éditeur comme son premier roman, ce texte a une forte teneur autobiographique. D'ailleurs, il n'est pas annoncé comme roman en page d'ouverture.
La narratrice (comme l'autrice) est née en Russie (alors en URSS) en 1989. Elle a émigré avec sa soeur et ses parents en France en 1993. Depuis, elle a grandi et vit en France avec de fréquents séjours à Moscou, chez ses grand-parents paternels.
"Tenir sa langue" est le récit d'un arrachement/appropriation et d'une coexistence de deux identités linguistiques . L'autrice est significativement écrivaine, traductrice et comédienne.
La polysémie du titre est intéressante à explorer. "Tenir sa langue", c'est d'abord se retenir de parler ou faire attention à ce qu'on va dire pour éviter des effets indésirables de la parole. Mais c'est également bien posséder ou maîtriser une langue que l'on fait sienne : en l'occurrence, l'autrice à l'évidence considère qu'elle en possède deux et que ce n'est pas un luxe inutile.
Tenir sa langue 1 : le dévoilement des hypocrisies.
Sous le 1er sens du titre se rangent les considérations de l'autrice sur sa petite enfance soviétique et les allusions parfois difficilement compréhensibles des adultes qui l'entourent (ses parents et ses grand-parents), mais également la procédure qu'elle a dû mener en France, à l'âge adulte, pour recouvrer son prénom perdu.
Ces deux aspects sont traités sous un mode faussement naïf et assez réjouissant qui fait éclater bien des hypocrisies.
Une des grandes réussites du livre est d'avoir osé reconstituer la perception et les sentiments d'une enfant de quatre ans. Cela peut choquer certains lecteurs, mais cela m'a quant à moi fort réjoui.
On comprend la relation privilégiée qu'elle entretient avec son grand-père, vétéran de la Grande Guerre Patriotique de 1941-45. On comprend également (mais il faut y être très attentif : l'autrice ne nous donne pas directement les clés) que la mère de son père, morte prématurément et dans des circonstances non précisée, était juive. Pour cela il faut interpréter ce mot mystérieux capté auprès de la seconde épouse de son grand-père à propos de son père : celui-ci ferait partie des "iévréï"(p 77), que l'on peut traduire sans doute par Hébreux. C'est l'occasion de se remémorer que 60 pages plus tôt, dans la lettre de motivation qu'elle écrit à la Procureure de la République de Bobigny pour récupérer son prénom, elle précise : "Mes parents m'ont appelé Polina. C'est le prénom de ma grand-mère paternelle Juive. Sa famille a fui les pogroms d'Ukraine et de Lituanie. Quand ma grand-mère est née, ses parents l'ont appelée Pessah. Ça veut dire "le passage". C'est le jour de célébration de l'Exode.
À la naissance de mon père, ma grand-mère a changé son prénom. Elle l'a russisé. Pour protéger ses enfants." (p 18)
Et elle conclut :
"Ce que je veux moi, c'est porter le prénom que j'ai reçu à la naissance. Sans le cacher, sans le maquiller, sans le modifier. Sans en avoir peur. Faire en France ce que ma grand-mère n'a pas pu faire en Union soviétique." (ibid.)
Ici se révèle la relation ambivalente qu'elle entretient avec le passé de ce pays. En effet, ses grand-parents sont visiblement restés des "patriotes soviétiques" : ils voient d'un oeil pas très positif l'émigration de leur fils en France. Et à chaque vacances le grand-père s'efforce de faire l'éducation patriotique de la petite Polina. Avec un résultat qui évolue fortement dans le temps : d'abord ultra-patriote, Polina, revenue assister aux obsèques du grand-père toujours chéri, note, lorsqu'elle passe à l'église pour commander un office à sa mémoire, la présence d'une affichette collée au mur. "un photomontage avant/après. Avant : image 3D d'un foetus qui demande à sa mère de le garder. Après : image d'un petit garçon joufflu en tenue de la marine de guerre. Elle, elle n'avorte pas pour que lui, il parte au front. C'est clairement win-win. Je me demande qui a eu cette idée. Je me demande qui s'est dit : Elles vont voir ça , elles vont se dire je le garde !" (p 175)
Ce passage donne un bonne idée du style de l'autrice :direct et primesautier, tout en allusion qui ne s"appesantit pas.
Et en effet on en sait à présent un peu plus sur la Grande Guerre patriotique que la légende dorée entretenue par certains survivants et les autorités russes.
L'autre grande hypocrisie dévoilée par l'autrice est celle d'une intégration douce et sans douleur des élèves "allophones arrivants" dans les écoles françaises. La description de son entrée à quatre ans dans une école maternelle de Saint-Étienne est édifiante (pp 59-74).
Ce bain linguistique forcé est d'abord très glacé. L'existence de dispositifs pédagogiques adaptés a depuis lors progressé, mais elle n'est pas encore à la hauteur des besoins. Et le paternalisme conformateur reste très présent.
On va d'ailleurs retrouver celui-ci avec l'épisode du recouvrement difficile du prénom.
Car pourquoi Polina est-elle devenue Pauline en prenant la nationalité française ? Pour faciliter, disent les autorités, son intégration (p 13).
Mais de quelle "intégration" parle-t-on ici ?
Polina évoque au passage un condisciple de Sciences po Paris, Jallal Hami (pp 99-102). Je me souviens à cette occasion avoir vu sa triste histoire mise en images au cinéma par son frère, sous le titre "Pour la France".
Elle cite le discours du chef d'état-major de l'Armée de terre devant le cercueil de Jallal le 7 novembre 2012 : "Je voudrais tout particulièrement saluer votre sens de l'engagement alors que les études que vous aviez suivies vous auraient certainement permis de choisir un métier plus confortable que celui des armes. Mais vous vouliez, disiez-vous, rendre à la France un peu de ce qu'elle vous avait donné. Votre parcours remarquable illustre ce que notre beau pays peut offrir de mieux à tous ceux qui, animés par une saine ambition, se donnent les moyens de réussir." (p 101) Elle commente aussitôt : "Il dit ça devant le cercueil d'un type noyé au milieu de la nuit dans une eau à neuf degrés au son de La Walkyrie pendant une séance de "transmission des traditions".' (ibid.)
Acide, mais bien ajusté...
Tenir sa langue 2 : apologie de la double identité
À l'encontre de la conception crispée d'une identité nationale uniforme et en béton armé, Polina Panassenko plaide éloquemment pour une identité double assumée de façon détendue et avec un recul critique sur les deux cultures en question. Ni sa francitude ni sa russité ne sont dupes des hypocrisies réciproques des romans nationaux !
C'est là à mes yeux la principale leçon de ce livre magistral et agréable à lire.
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