Comment faire face au nouveau vote RN ?

Publié le par Henri LOURDOU

Comment faire face au nouveau vote
Rassemblement National ?

 

En brisant le 9 juin le plafond de verre de sa sous-représentation dans les couches moyennes et supérieures de la société, le RN repose la question des motivations de ses électeurs.

On sait qu'une école, représentée avec talent par l'historien Gérard Noiriel, postule que c'est la sous-estimation par la Gauche des questions sociales qui a ouvert un boulevard à la conquête des classes populaires par ce parti démagogique d'extrême-droite.

Il en découlait pour lui, et d'autres, que c'est en partant des questions sociales qu'il fallait reconquérir cet électorat perdu. Et donc en s'appuyant sur l'idée d'égalité des droits, à l'exclusion de toute référence identitaire.

Cette démarche s'opposait à ceux qui partaient au contraire de la question du racisme et du vécu postcolonial des héritiers des pays ex-colonisés comme de ceux du pays colonisateur.

L'analyse des motivations de vote du 9 juin remet en cause cette opposition.

 

Vote RN : pourquoi ?

 

Deux articles du "Monde" ("Comment la question migratoire a pesé sur le scrutin européen", numéro daté 14-6, p 13; et "Félicien Faury : "Pour les électeurs du RN, l'immigration est aussi une question socio-économique", numéro daté 15-6, p 29) vont nous servir de points d'appui.

Le premier, notant le fort différentiel, dans les sondages sortie des urnes, entre les électeurs RN et ceux de gauche sur la question migratoire (motivation première pour 79% des électeurs Bardella, mais seulement pour 13% des électeurs Glucksmann), met en avant la connexion de cette motivation avec les motivations socio-économiques. "C'est la force du RN d'avoir fait de l'immigration un enjeu rouage, qui articule différentes inquiétudes (...) On peut identifier trois mécanismes : le lien établi entre immigration et insécurité économique; la peur du déclassement social qui fait que certains voient dans les immigrés la cause de leur déclin, un concurrent dans l'accès à l'État-providence; et un backlash (contrecoup) culturel fondé sur le sentiment que les élites voudraient imposer une France cosmopolite et multiculturelle des valeurs qui ne sont pas partagées par le peuple." (Gilles Ivaldi, chercheur au CNRS et au Cevipof)

 

On voit ici que les deux approches (par les droits et par l'identité collective) ne s'opposent pas mais se complètent.

 

La question des abstentionnistes

 

A cela il faut ajouter la question des abstentionnistes. "Il ne faut pas prendre la France qui vote comme l'ensemble de la France. Un électeur sur deux ne s'est pas déplacé et on fait comme si ces silencieux n'avaient pas d'opinion." (Vincent Tiberj, sociologue et politistes, professeur à Sciences Po Bordeaux)

"Selon Ipsos, l'abstention a été supérieure à 60% chez les moins de 35 ans, s'est établie à 52% chez les cadres, à 54% parmi les professions intermédiaires ou encore à 56% chez les ouvriers, alors que seulement 32% des retraités ne se sont pas déplacés."

 

Or, selon le "baromètre de la Commission consultative des droits de l'homme, conduit tous les ans depuis 1990 en face-à-face auprès de plus d'un millier de sondés, (...) la tolérance ne cesse de progresser au sein de la société française, à mesure que les générations se renouvellent. Ainsi, selon le baromètre d'avril 2022, 72% des Français pensent que la présence d'immigrés est une source d'enrichissement culturel, et 81% estiment que les travailleurs immigrés doivent être considérés comme chez eux en France car ils contribuent à l'économie française."

 

Il en découle l'existence d'un important réservoir de voix anti-RN dans les jeunes générations, contrairement à ce que la sociologie des votants du 9-6 pourrait laisser penser.

 

Comment s'est construit le vote RN

 

Dans son étude de terrain au long cours, traduite dans "Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l'extrême-droite (Seuil, 240 p, 21,50€", le sociologue et politiste Félicien Faury met en évidence la connexion entre question identitaire et question socio-économique.

Il souligne à cet égard que "l'extrême-droite et ses électorats n'ont en rien le monopole du racisme : il y a du racisme dans le vote RN, mais ce vote n'est qu'une forme parmi d'autres de participation aux inégalités ethnoraciales qui continuent à exister dans le pays."

C'est bien poser, à mon avis, la connexion de la question de l'égalité des droits avec celle de l'identité ethnoraciale.

Les frustrations socio-économiques sont traitées par le racisme en regardant "vers le bas" et non "vers le haut". Il donne l'exemple tiré de son "terrain" (2016-22) dans le Sud-Est : "Les électeurs du RN ont l'impression de se faire "rattraper" par les "quartiers", où logent des classes populaires précarisées souvent issues de l'immigration, mais ils regardent aussi avec inquiétude l'appropriation de certains territoires par des groupes très dotés économiquement. Dans le Sud-Est, beaucoup de familles prospères viennent en effet s'installer ou acheter des résidences secondaires, ce qui a pour effet d'engendrer une forte pression immobilière."

Or, "la pression par le haut suscite de l'amertume, mais aussi beaucoup de fatalisme. Par contraste, la pression par le bas est considérée comme scandaleuse et évitable, notamment lorsqu'elle est racialisée."

D'où la polarisation obsessionnelle sur l'immigration.

La clé est donc double : d'une part la racialisation, qui fait de l'immigré un "lointain", et la précarisation qui en fait un bouc émissaire sans défense.

De plus, ces électeurs RN du Sud-Est n'ont pas, contrairement à ceux du Nord sans doute, de problème majeur d'emploi ou de chômage, mais des craintes concernant"la valeur de leur logement, les impôts et les charges, les aides sociales perçues ou non, ou l'accès à des services publics de qualité."

Enfin leur vote est "un vote qui s'exprime depuis la norme : les électeurs ont le sentiment qu'elle est fragilisée et qu'il faut la défendre. "C'est pas normal" est l'expression que j'ai le plus souvent entendue. Les électeurs ont le sentiment que "leur" normalité est en train de vaciller peu à peu. Le vote RN exprime un attachement inquiet à un ordre encore existant mais menacé."

 

Ainsi se dessine le narratif nécessaire à la riposte à ce vote en expansion.

 

Un narratif alternatif au narratif RN

 

Tout le monde s'accorde en fait à le dire à gauche : ce qui nous fait défaut depuis des années c'est un récit alternatif et puissant à opposer à celui du RN. Les réponses de gauche ressemblent trop souvent à un catalogue de mesures, assorti de formes de déni sur certaines réalités. J'ai déjà eu l'occasion d'écrire que celles-ci concernent avant tout l'immigration et l'éducation.

Il faut donc construire ce nouveau récit d'un monde désirable à partir de ce qui se passe réellement sous nos yeux.

Fin de l'Occident dominateur et avènement d'un monde globalisé, fin du patriarcat et avènement d'un monde féminisé et délivré de l'autoritarisme, fin du productivisme-extractivisme-consumérisme et avènement d'un monde sobre et décarboné.

Toutes ces fins de monde doivent être explicitées et prises pleinement en compte pour proposer une société apaisée et égalitaire.

Il faut partir pour cela du quotidien commun et de ce qui a déjà changé insensiblement dans ces trois domaines (monde, immigration, famille, consommation et mode de vie), sans provoquer de drame majeur, pour proposer d'autres changements nécessaires et désirables.

Vaste chantier à ouvrir par le nouveau Front Populaire !

 

Quelques illustrations

Sur l'ouverture au monde : il ne manque pas aujourd'hui d'exemples où des éléments culturels "étrangers" se sont installés dans notre quotidien sans poser problème. Le plus évident est la cuisine : va-t-on demander aux Français, au nom de "l'identité nationale" et du refus de l'Islam de renoncer au taboulé ou au couscous ? D'abandonner la cuisine au wok et la street food thaïlandaise ? Les nems et les rouleaux de printemps ? Les baklavas et les makrouts ?

Quant à l'immigration, de nombreux récits de jeunes de la 2e génération sont là pour prouver, qu'au-delà des stigmatisations racialisantes, de nombreux enfants d'immigrés se sont bien installés dans leur vie en France, sans traumatisme violent ni états d'âme insurmontables. Ils vivent souvent très bien leur double identité, et n'ont pas envie qu'on les somme de choisir entre l'une et l'autre...avec lesquelles du coup ils ont une distance critique bienvenue.

Les relations égalitaires avec les enfants, les familles homoparentales ne sont plus des scandales pour la plupart des Français.

La réflexion et les changements de pratiques sur l'alimentation, la consommation d'énergie, les déplacements ne sont plus réservés à une minorité consciente : ils ont largement infusé dans tous les milieux.

Autant de points d'appui pour un récit positif et non-misérabiliste sur le monde nouveau à construire.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article