Caleb CARR L'Aliéniste
Grâces soient une fois de plus rendues à Anne-Yes, par qui je découvre cet excellent ouvrage.
Caleb CARR, né en 1955 à New York, vient en effet de disparaître, et, fidèle à son habitude, elle a aussitôt cherché un de ses livres.
Celui-ci est le plus connu et a figuré à sa parution en France dans les listes de "bestsellers".
La référence de critiques au "Silence des agneaux", thriller emblématique centré sur un serial killer retors, et son duel à distance avec son profileur, m'en aurait, comme elle, spontanément éloigné. Or, ce livre, bien qu'évoquant la traque d'un serial killer dans le New York de la fin du XIXe, n'a rien à voir avec cela.
C'est davantage à une plongée sociologique et politique dans l'Histoire de New York et dans les préjugés de l'époque que nous avons droit, même si l'enquête policière soutient puissamment le récit.
Comme dans tous ces polars historiques que j'apprécie, l'auteur mêle savamment et subtilement personnages réels et fictifs.
Les personnages réels sont très emblématiques : tout d'abord, Theodore Roosevelt, futur 26e président des USA, alors préfet de police de New York, où il s'efforce d'extirper la corruption de cette institution, qui en est rongée jusqu'à l'os. Nous sommes en 1896, en pleine vague migratoire, la ville est en train de changer à toute vitesse.
Ensuite l'anthropologue Franz Boas, fondateur intellectuel du "relativisme culturel" qui s'oppose alors à la doxa européocentrique et raciste de l'impérialisme colonial en pleine action. Il est le premier à réhabiliter les peuples amérindiens qu'il a choisi d'étudier de près.
Le censeur chrétien intégriste Anthony Comstock, qui s'efforce d'écarter toute recherche scientifique et toute remise en cause de l'ordre "naturel" établi.
Enfin l'industriel JP Morgan, roi de l'époque, qui navigue au milieu de tout cela en tirant les ficelles grâce à son pouvoir financier.
Mais les personnages principaux de cette histoire, à l'exception de Roosevelt, sont des personnages fictifs.
Au premier chef, "l'aliéniste", qui donne son titre au livre.
Une courte note introductive de l'auteur précise : "Avant le XXe siècle, les malades mentaux étaient considérés comme aliénés, c'est-à-dire étrangers, non seulement au reste de la société mais aussi à leur propre nature. Les spécialistes qui étudiaient et traitaient leurs pathologies étaient connus sous le nom d'aliénistes."(p 11)
Celui dont il est ici question est un "aliéniste" singulier, qui annonce en fait les révolutions ultérieures de la psychiatrie, initiées par Freud, réintroduisant la folie dans notre commune humanité, et donc les fous dans la communauté des humains.
Ce n'est pas à mes yeux un des moindres intérêts du livre que de nous donner au passage un aperçu des conceptions et des débats qui commençaient alors à agiter le monde de la psychiatrie.
Notamment en rapport avec la criminalité bien sûr.
Débats autour de la genèse des maladies mentales et de la responsabilité des criminels insensés
Ainsi, "la définition du tueur psychopathe était au centre des désaccords entre Kreizler (notre héros, d'origine hongroise) et la plupart de ses confrères. Le psychologue allemand Emil Kraepelin avait, dernièrement, groupé dans la grande catégorie des "personnalités psychopathiques" les sujets qui, en commettant des actes de sauvagerie ou de grande violence, avaient fait preuve d'une conception de la morale en marge de la norme habituelle. Cette classification avait reçu l'agrément général de la profession, le point controversé restant celui de savoir si de tels psychopathes étaient réellement atteints de maladies mentales.La majorité des médecins répondaient par l'affirmative. Et, s'ils n'étaient pas capable de définir la véritable nature et les causes du mal, ils estimaient qu'une telle découverte était simplement question de temps. Kreizler, pour sa part, pensait que les sujets psychopathes le devenaient à la suite d'une enfance ou d'expériences particulièrement difficiles mais qu'ils n'étaient pas affectés par une pathologie au sens strict. Placés dans l'éclairage du contexte, les actes de ces patients pouvaient être compris, voire anticipés, ce qui n'était pas le cas pour ceux de véritables aliénés." (p 76)
Cette hypothèse de Kreizler est à la base de l'enquête non officielle que lui confie Roosevelt pour élucider une série de meurtres commis sur de jeunes prostitués new yorkais.
Il réunit une petite équipe composée de 4 personnes : le narrateur, John Moore, ancien condisciple de Harvard (tout comme Roosevelt) journaliste au New York Times un peu bambocheur, Sara Howard, secrétaire à la préfecture de police avide d'action (un vrai garçon manqué, sportive et habile au tir), et deux jeunes frères policiers juifs atypiques, incorruptibles et adeptes des méthodes scientifiques.
Tout ce beau monde est installé dans des bureaux secrets, où Kreizler leur fournit un programme de lecture intensif pour s'approprier son approche.
Ainsi, "je finis par saisir que les tentatives d'hommes comme Spencer pour interpréter l'activité mentale comme les effets complexes d'un mouvement matériel au sein de l'organisme avaient échoué. Cet échec avait renforcé la tendance d'aliénistes et de psychologues plus jeunes comme Kreizler et Adolf Meyer à concevoir les origines de la conscience plutôt en termes d'expériences formatrices de l'enfance qu'en termes de fonctions purement physiques. Ces connaissances s'appliquaient véritablement à notre affaire puisqu'elles permettaient de comprendre que le chemin parcouru par notre tueur, de la naissance à la sauvagerie, n'était pas le produit fortuit de processus physiques que nous aurions été impuissants à retracer, mais bien plutôt le fruit d'événements concevables." (p 171)
Kreizler, au grand scandale de la bonne société dont il fait partie, s'entoure d'une domesticité puisée chez des criminels diagnostiqués comme aliénés et qu'il a proposé de soigner. Ainsi , Cyrus, un géant noir qui lui sert de factotum, participe aux réunions du groupe et à leurs lectures. Lors d'une de ces réunions, il fait part de son expérience personnelle de tueur à la demande de Kreizler. "Nous fûmes tous étonnés lorsqu'il assortit cette déclaration de quelques commentaires intéressants sur Cesare Lombroso, l'Italien que l'on considère parfois comme le père de la criminologie moderne.
Lombroso postulait l'existence d'un "type" criminel d'être humain, mais Cyrus jugeait cette théorie peu plausible étant donné le large éventail de mobiles et de comportements qui peuvent sous-tendre -il l'avait appris récemment- un acte criminel." (p 235)
Une illustration de cette position étant le cas récent d'un serial killer , le Dr HH Holmes, jugé à Philadelphie et revendiquant son appartenance à la catégorie définie par Lumbroso pour s'exonérer de toute responsabilité et échapper à la potence.
Car la conception de Kreizler aboutit à restaurer, à travers son humanité, une forme de responsabilité au criminel.
Une société très inégalitaire et pétrie d'hypocrisie et de préjugés
Le déroulement de cette passionnante enquête, mettant au point progressivement le portrait du tueur, à travers une démarche de profilage, nous plonge au coeur de la société new yorkaise de l'époque.
Violence et corruption sont au coeur de son fonctionnement. Cela concerne au premier chef la police, dont Roosevelt est chargé d'assainir le fonctionnement.
On apprend au passage que la prostitution des enfants à des fins homosexuelles est courante et admise, bien que niée par la bonne société (qui pourtant en profite et en use).
Elle prospère sur fond de misère des immigrés récents, acculés à véritablement vendre certains de leurs enfants pour survivre.
Parallèlement, des ligues de vertu à base religieuse dénoncent le "vice" et prétendent l'éradiquer ... alors que l'église épiscopalienne, celle de l'élite Wasp (White anglo saxonne protestante), bénéficie de l'exploitation des immigrés à travers son vaste patrimoine immobilier...
Etc...
Au final une lecture très prenante et très instructive, qui me pousse vers la lecture d'un grand roman social de la même époque traitant de Chicago : "La jungle" d'Upton Sinclair (1905).
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