Qu'apprendre de nos défaites ?

Publié le par Henri LOURDOU

Petit précis de navigation politique par temps troublé 2 :
Qu'apprendre de nos défaites ?

 

1- Retour sur la réforme des retraites

 

Dans une longue entrevue sur le site du mensuel "Alternatives économiques" l'historienne Ludivine Bantigny analyse le contexte actuel de raidissement autoritaire du pouvoir :

La lutte contre la réforme des retraites a montré combien c’était difficile. Quelle analyse en faites-vous ?

 

L. B. : La stratégie de l’intersyndicale a été catastrophique. L’unité a été importante, mais au détriment de l’efficacité. Les journées d’action dispersées ont rendu les choses compliquées, et l’on sait qu’il est très difficile de se mettre en grève reconductible lorsque l’intersyndicale n’appelle qu’à une grève tous les huit jours. Emmanuel Macron lui-même l’a dit : « vous pouvez manifester autant que vous voulez, ça ne changera rien ».

L’histoire des mouvements sociaux montre que ce qui fait reculer le pouvoir et les forces économiques dominantes, c’est un blocage, une paralysie de l’économie. Cela suppose une grève reconductible. Il aurait fallu que l’intersyndicale pose les choses de manière franche et directe : « à quel niveau de rapport de force pouvons-nous gagner ? Qu’est-ce qui ferait reculer le pouvoir ? »

Chez beaucoup de participants, on a senti une immense colère au moment du 49-3 [le 16 mars 2023, NDLR]. L’intersyndicale a renvoyé à une journée de mobilisation dix jours plus tard, alors que le sentiment d’indignation face à ce passage en force antidémocratique était prégnant.

On objecte que « les gens ne se sont pas mis en grève ». Spontanément, c’est très difficile. Les directions syndicales doivent justement servir à cela : encourager la formation de comités de grève, organiser des solidarités interprofessionnelles. Ce sont des réflexes qui ont été perdus. Il faut aussi exiger le paiement des jours de grève. Ça a été obtenu en 1968. Et il n’y avait pas les caisses de grève considérables comme aujourd’hui.

On objecte aussi qu’il n’y a plus de grandes usines comme autrefois. Mais en 1936 et 1968, il y avait certes des usines importantes, mais aussi énormément de petites entreprises. Il était alors très courageux de se mettre en grève à un moment où le droit de grève était plus fragile qu’aujourd’hui. Et les salaires étaient bas, à rebours d’une vision enjolivée des « Trente Glorieuses».

Il est catastrophique, sur le fond et symboliquement, que cette mobilisation ait échoué, et sur un enjeu aussi important que les retraites. Mais bien sûr, il faut poursuivre la lutte, en tirant les leçons stratégiques de cette défaite.

 

Cette réponse appelle quelques commentaires.

Ludivigne Bantigny nous dit en gros que l'échec de la mobilisation tient principalement à une grosse erreur tactique de l'intersyndicale : ne pas avoir appelé à une initiative immédiate lorsque le gouvernement a utilisé le 49-3.

On peut lui faire crédit sur cette idée d'une erreur tactique.

Cependant, comme elle le concède implicitement par la suite, en parlant de "réflexes perdus", tout ne repose pas uniquement là-dessus.

Il y a bien un changement plus complexe à interroger sur les conditions de "blocage de l'économie" par rapport à ce qui s'est produit en mai 1968, et même en décembre 1995. Et tout d'abord dans la capacité d'action collective des travailleurs-ses.

Si certaines directions syndicales (on pense d'abord bien sûr à celle de la CFDT) ont intériorisé la dégradation du rapport de forces jusqu'à théoriser une espèce de stratégie du "moindre mal", cela ne dispense pas d'examiner comment ce rapport de forces s'est progressivement dégradé.

 

Nous devons donc, chère Ludivine, faire preuve d'une plus grande modestie intellectuelle, en commençant par explorer ce point pour envisager ensuite les nouvelles modalités d'action possibles, susceptibles d'inverser la dégradation en cours.

 

2-Retour sur la loi Immigration dite Darmanin

 

Une seconde grosse défaite politique de la gauche politique et syndicale a eu lieu le 19 décembre à l'Assemblée nationale, avec le vote par 349 voix pour et 186 voix contre, du projet de loi amendé par le Sénat et revu en Commission Paritaire Mixte.

Ce vote succédait au rejet par une motion préalable défendue par les écologistes au nom de l'intergroupe Nupés, du projet amendé précédemment par l'AN et repris par le gouvernement. Ce rejet avait été voté par les députés LR et RN, ce qui lui avait assuré une (courte) majorité.

Ainsi la droite et l'extrême-droite avaient bénéficié d'un avantage procédural les mettant en position forte d'arbitrage sur le contenu final du texte. En effet la motion de rejet renvoyait au dernier texte adopté par une majorité de l'une des deux assemblées, en l'occurrence le Sénat dominé par la droite LR.

Le texte voté sur pression de l'exécutif, désireux d'en finir au plus vite, porte la marque de l'extrême-droite et contient de nombreux points potentiellement inconstitutionnels, notamment en matière d'égalité devant la loi, mais aussi de libertés fondamentales.

Le président de la République a choisi de botter en touche en déférant le texte au Conseil Constitutionnel...quitte à reporter sur les juges qui le composent la responsabilité du respect des principes républicains au détriment des députés dont ce devrait être une préoccupation première.

Ce faisant, il fragilise notre État de droit en alimentant la rhétorique populiste de l'extrême-droite selon laquelle seuls les élus sont fondés à dire le Droit...et donc à le changer s'il leur en passe fantaisie.

 

Mais l'erreur tactique de départ est bien celle de la Nupés : sa motion de rejet préalable a abouti à un terrible fiasco.

Mobiliser contre la loi ainsi votée aurait dû être plus facile, vu son contenu radicalisé. Or, il n'en a rien été.

Nous avons même vu quasiment disparaître les partis de la Nupés des maigres mobilisations du mois de janvier pour la non-promulgation de cette loi.

Cet échec devrait interroger la pratique parlementaire de ces partis...

 

Conclusion provisoire :

 

En ces temps de progression du fascisme à tous les niveaux, la gauche et les écologistes ont des responsabilités de plus en plus écrasantes à assumer.

D'abord, bien sûr, une responsabilité de résistance au niveau des principes de l'État de droit.

Ensuite une responsabilité de réflexion stratégique et tactique sur les conditions d'efficacité de cette résistance.

Et enfin une responsabilité de rassemblement évitant toutes les polémiques internes nuisibles aux deux tâches précédentes.

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