De quoi mon anti-complotisme est-il suspect ?

Publié le par Henri LOURDOU

De quoi mon anti-complotisme est-il suspect ?

 

Je viens de recevoir par courriel l'invitation suivante qui me renvoie à mon engagement sur ce terrain, matérialisé par divers articles de ce blog, regroupés dans la catégorie "confusionnisme et complotisme" (201 articles depuis 2008).

 

Il pose un problème que j'ai bien perçu (la manipulation de l'accusation de complotisme par les pouvoirs en place). Mais le pose-t-il correctement ?

J'avoue que je ne suis pas entièrement convaincu par certains arguments, et je les ai donc surlignés en jaune, avant de les discuter.

 

Le 26 septembre, à 20 heures, je présenterai mon livre "L'Industrie du complotisme. Réseaux sociaux, mensonges d'Etat et destruction du vivant"(Editions La Lenteur), au Cras, 39 rue Gamelin à Toulouse. Matthieu AMIECH

Ce livre est marqué par l'expérience de la gestion techno-autoritaire du Covid-19, durant laquelle toute contestation de la version officielle des événements était disqualifiée comme complotiste. Je considère à la fois que la diffusion de théories complotistes et réductrices dans la population est une réalité et un problème ; et que l'anti-complotisme est une stratégie de neutralisation du débat public par les dirigeants et une grande partie de la presse.

Le complotisme est un résultat direct de la perte de contact avec la réalité induite par la numérisation de nos vies quotidiennes, l'addiction du plus grand nombre aux réseaux sociaux, etc. Il est aussi alimenté par le nihilisme des oligarchies (industrielle, politique, médiatique…), qui assument de plus en plus l'appauvrissement des populations et la destruction de la vie sur terre, pour maintenir «quoi qu'il en coûte » le système économique en place.

Ce n'est pas une raison pour approuver la tournure d'esprit complotiste. Mais c'est une bonne raison pour affronter les questions que "les complotistes" soulèvent, afin de les réinscrire dans une perspective de lutte pour la liberté et la justice sociale.

 

Extrait de l'introduction du livre :

 

"La diffusion du complotisme, autant que l'élévation de l'anti-complotisme au rang d'arme idéologique essentielle des couches dirigeantes, ne sont pas séparables de cette crise de la raison

politique. À force que les populations du monde industriel ne fassent rien de la vérité essentielle des cinquante dernières années – la production et la consommation de masse détruisent les conditions de la vie sur Terre -, ce sont les industriels qui s'en sont emparé, eux qui sont d'abord des industriels du mensonge. Aux stratégies de dénégation et dissimulation du réchauffement climatique par les grands groupes pétroliers et leurs relais dans les appareils d'État, succède l'organisation de la transition énergétique par les mêmes acteurs, qui prétendent « décarboner » l'économie pour que celle-ci poursuive son développement, un tantinet verdi. Dans un cas comme dans l'autre, on peut parler de complot jusqu'à un certain point, comme le fait par exemple Bruno Latour dans _Où atterrir ? ;_ mais c'est surtout de complots contre la vérité qu'il s'agit.

 

La propagande de type trumpienne sur les réseaux sociaux, qui nie le lien entre réchauffement climatique et activités industrielles, et celle des médias « légitimes » qui vantent les mesures de «

transition » destinées à diminuer les émissions de gaz à effet de serre, - ces deux propagandes se répondent et se complètent. Le vacarme de leur affrontement participe largement à empêcher

l'émergence d'une vision collective lucide. La mise en scène de la lutte contre le réchauffement est si grotesque qu'elle permet à certains de faire croire que le réchauffement lui-même est une

entourloupe. Réciproquement, l'existence d'un courant climato-sceptique permet aux oligarques de la Commission européenne ou de grands organismes mondiaux de se faire passer pour plus écolos que le populo, qu'ils figurent prêt à tout croire pour défendre son diesel et ses hamburgers.

 

Ce livre conjugue donc deux options politiques généralement incompatibles. Il se demande d'où vient le complotisme, non sans s'inquiéter de la diffusion remarquable du phénomène, des simplifications et de la dépolitisation dont il est globalement porteur. Mais il se demande aussi à quoi sert l'anti-complotisme, en dénonçant l'approbation (résignée ou enthousiaste) du cours des

choses qu'il peine à cacher. Car l'anti-complotisme est une psychiatrisation de la critique du pouvoir, d'autant plus aisée quand cette critique est maladroite et désarmée. Je propose quant à moi une approche sociale et politique du complotisme, qui le prend au sérieux et n'a pas peur d'en rendre les raisons."

 

Reprenons-donc les affirmations à mon avis discutables.

 

Lors de la crise Covid, toute contestation de la version officielle des événements était disqualifiée comme complotiste.

Il est vrai que cette crise sanitaire inédite a suscité un maximum de réactions complotistes symbolisées par le film "Hold up !" . Démêler le vrai du faux a été durant cette période particulièrement compliqué. Cela étant dû non seulement à la gestion techno-autoritaire, indéniablement discutable, mais aussi à l'effet de sidération suscitant différentes formes de déni.

Dès lors, suffit-il d'affirmer que la diffusion de théories complotistes "est une réalité et un problème" d'un côté en rajoutant aussitôt que "l'anti-complotisme est une stratégie de neutralisation du débat public par les dirigeants et une grande partie de la presse" pour conclure qu'il faut "affronter les questions que "les complotistes" soulèvent" avec des guillemets très problématiques à "complotistes" comme si leur dénonciation par les dirigeants suffisait à relativiser la portée de leurs délires ? Ce relativisme implicite est renforcé par l'affirmation finale : "l'anti-complotisme est une psychiatrisation de la critique du pouvoir, d'autant plus aisée quand cette critique est maladroite et désarmée."

Cette forme de paternalisme vis-à-vis des personnes qui formulent une forme de "critique maladroite et désarmée" des puissants me semble déplacé.

Aucune complaisance aux théories complotistes n'est admissible.

 

"Aux stratégies de dénégation et dissimulation du réchauffement climatique par les grands groupes pétroliers et leurs relais dans les appareils d'État, succède l'organisation de la transition énergétique par les mêmes acteurs, qui prétendent « décarboner » l'économie pour que celle-ci poursuive son développement, un tantinet verdi. Dans un cas comme dans l'autre, on peut parler de complot jusqu'à un certain point."

Cette forme d'amalgame appuyant sur une homogénéité réputé parfaite de la classe dominante est à la fois non prouvée et démobilisatrice : non prouvée car ce ne sont pas toujours exactement les mêmes acteurs qui promeuvent le climatoscepticisme et qui prétendent décarboner l'économie; démobilisatrice car si la classe dirigeante est à ce point unie, il est impossible de s'appuyer sur la moindre divergence en son sein pour améliorer un rapport de force toujours défavorable aux dominés. Ainsi , le fait de "parler de complot jusqu'à un certain point" n'a rien de neutre : c'est une façon de décourager toute entreprise de réflexion tactique sur les divisions de la classe dominante et la façon de les utiliser.

Ce refus de toute réflexion stratégique sur la bifurcation nécessaire est renforcé par la dernière affirmation selon laquelle : La propagande de type trumpienne sur les réseaux sociaux, qui nie le lien entre réchauffement climatique et activités industrielles, et celle des médias « légitimes » qui vantent les mesures de «transition » destinées à diminuer les émissions de gaz à effet de serre, - ces deux propagandes se répondent et se complètent.

Si donc ces deux propagandes sont équivalentes, inutile donc d'essayer de mettre en porte-à faux l'inconséquence ou l'insuffisance des mesures de "transition" : ce serait faire preuve de complaisance et verser dans la "collaboration de classe". Seule une action totalement à l'écart des centres de pouvoir serait recevable, une action radicale qui se suffirait à elle-même sans aucune préoccupation de stratégie ou de tactique.

On retrouve donc encore ici le purisme révolutionnaire qui survalorise la lutte en tant que telle et répond à une vision moraliste, mécaniste et manichéenne de la société.

 

Et donc l'anti-complotisme que je défends est bien suspect : il est suspect de réformisme et d'électoralisme, car il investit encore dans la recherche de la vérité, la démocratie et le Droit comme instruments d'une évolution pacifique de la société.

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