Louis WITTER La battue
J'ai découvert cet auteur et ce titre au "Festival international de journalisme" de Couthures, lors d'un "Kiosque international" du samedi 15 juillet 2023 avec Roberto Saviano et Nejma Brahim (journaliste à Médiapart) intitulé "Peut-on traiter de la question des migrants sans prendre parti ?"
Louis Witter est photojournaliste indépendant, et il a passé dix-huit mois à Calais pour documenter, entre 2016 et 2021, la politique dite du "zéro point de fixation" initiée par Bernard Cazeneuve, alors ministre de l'Intérieur, avant de devenir fugitivement Premier ministre début 2017.
Il a par ailleurs roulé sa bosse "en Irak, au Maroc, en Colombie, en Ukraine ou au Liban" (p 14).
Mais le point de départ de cet ouvrage est sa première visite à Calais en janvier 2016, dans ce qu'on appelait alors "la jungle" où " 6 000 personnes, communautés et religions confondues, se côtoient dans des conditions de vie épouvantables." (ibid)
Comme à d'autres à cette époque, "Calais s'impose à (lui) comme l'emblème d'une France fracturée en deux , déchirée par la question de l'exil et de l'accueil." (ibid)
Or, "le 14 octobre 2016, des centaines de policiers et des dizaines de bus sont aux portes de la "Grande Jungle". Sur ordre du Ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, ses habitants sont évacués vers des centres d'accueil dispersés partout en France pour y déposer leur demande d'asile. Le dossier politique et médiatique est aussitôt refermé. Dans les semaines qui suivent, Calais n'est plus aux yeux de la majorité des Français une ville ni de frontière, ni de passage." (p 15)
Problème résolu par celui qui pose aujourd'hui au "grand homme d'État", voire se voit un "destin national" ?
Il n'en est rien bien sûr...
"La politique qui a suivi cette expulsion extrêmement médiatisée (...) est celle dite du "zéro point de fixation". Plus de camps. Plus de cabanes en bois, plus d'eau, plus d'électricité, plus d'aide humanitaire que celle, minimale, fournie par l'État. Depuis 2016, Calais est devenue un lieu où les forces de l'ordre, toutes les quarante-huit heures, viennent déloger des dizaines d'hommes, de femmes et d'enfants de sous leurs tentes pour les voir revenir quelques minutes plus tard au même endroit. Calais est devenue une ville où, personnellement impliqué, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, applique une politique dénoncée par les associations et les personnes qui assistent à sa mise en oeuvre comme une politique de harcèlement des personnes exilées." (ibid)
"Une battue, dans sa définition cynégétique, est une technique de chasse pratiquée en groupe, qui consiste à rabattre des animaux traqués et qui fuient vers des tireurs postés. La poussée silencieuse, elle, autre technique utilisée en battue, consite à faire fuir les animaux moins rapidement, ce qui permet de sélectionner ceux à prélever. Un mode d'action proche de la réalité observée toutes les quarante-huit heures à Calais, depuis la mise en place de cette stratégie du "zéro point de fixation"." (p 16-17)
Faut-il ajouter que cette façon de traiter des humains en les animalisant, ne fait qu'alimenter un racisme devenu de plus en plus prégnant dans les forces de l'ordre ?
Au fil de son observation de terrain, Louis Witter constate que cette politique de la battue est devenue une véritable stratégie transformée en "ligne politique tolérable et admise, du bureau du ministre de l'Intérieur à Paris au fourgon de CRS mobilisé le matin" (p 152) pour démanteler un campement partout en France.
Elle se heurte bien sûr à cette France de l'accueil, composée d'associations et d'individus solidaires par milliers.
Mais, plus encore, elle se heurte à la réalité de migrations qui vont aller croissant pour des raisons multiples, et qui ne relèvent ni du "tourisme social" ni de "l'invasion", mais de causes très largement liées à notre propre irresponsabilité historique : amnésie coloniale, injustice économique et climatique.
Se poser les bonnes questions devient de plus en plus impératif...
Ce n'est pas ce que fait le projet de loi Darmanin qui revient à l'ordre du jour en cette rentrée. Préparons-nous à manifester à nouveau contre lui.
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