Carolin EMCKE Contre la haine
Ce livre prémonitoire part d'un constat : la montée de la haine dans le débat public en Allemagne en 2016 avec les manifestations anti-migrants du mouvement Pegida ("Patriotes européens contre l'islamisation") dans la partie ex-RDA du pays.
Depuis, cette tendance n'a fait que se confirmer et s'amplifier, partout dans le monde, et singulièrement en Europe où nous pensions en être vaccinés par des précédents historiques particulièrement fâcheux...
Carolin EMCKE ne se contente pas du constat, ni d'un appel moralisateur (et vain) à redevenir gentils.
Elle analyse les mécanismes déclencheurs de cette vague apparemment irrésistible et contagieuse (partie de l'extrême-droite, elle se répand dans tout l'arc politique, et notamment à l'extrême-gauche, où elle s'appuie sur l'héritage faisandé du marxisme-léninisme).
Mais il faut, au préalable, établir pour quelle raison cette montée de la haine est incompatible avec la démocratie et les droits humains. C'est que la haine en tant qu'instrument politique débouche sur la violence et le traitement discriminatoire de groupes entiers de personnes; elle détruit la capacité à construire une société où les désaccords, même vifs, peuvent être traités par des procédures juridiques acceptées par tous : élections, votes, arbitrages, procès et jugements... Bref, tout ce qui constitue ce qu'on appelle l'État de droit.
Mécanismes de fabrication de la haine politique
Quels sont tout d'abord les mécanismes de fabrication de la haine politique ?
Elle établit en premier lieu que la haine passe par l'invisibilisation en tant que personnes des personnes visées : il faut qu'elles disparaissent en tant qu'êtres humains pour être "perçues comme autre chose que ce qu'elles sont : comme des étrangers, des criminels, des barbares, des malades, dans tous les cas comme les membres d'un groupe, pas comme des individus avec des capacités et des goûts différenciés, pas comme des êtres vulnérables avec un nom et un visage." (p 26)
C'est un utile rappel à ceux qui, à gauche en particulier, se laissent aller aux attaques personnelles au nom de l'appartenance d'une personne à un groupe dominant. Il ne faut pas outre-passer la dénonciation d'une action particulière commise par une personne dans une situation de pouvoir en essentialisant cette personne comme seulement l'incarnation de son groupe passible d'une légitime "haine de classe".
Cette distinction de l'individu et du groupe, de la personne et de sa fonction est un premier remède à cette généralisation de la haine comme carburant politique.
Deuxième élément, analysé à partir du cas de l'amour, la non-distinction entre nos émotions et l'objet sur lequel on les projette. Si, comme on dit, l'amour est aveugle, la haine l'est aussi. C'est donc la tendance à écarter de notre perception tout ce qui pourrait s'opposer ou nuancer le choix de l'objet de nos émotions qui doit être combattue. On rejoint le premier point : notre perception doit s'élargir au maximum pour filtrer nos émotions. Cela implique, concrètement de suspendre nos réactions à chaud à une perception complète et circonstanciée d'un événement qui nous choque. Deuxième remède à la contagion de la haine.
Troisième élément, analysé à partir du cas de l'espérance, notre tendance à éluder le pire pour ne pas en affronter les prémices. Quand le mal s'annonce, quel qu'il soit, il faut avoir le courage de le nommer et de l'affronter dès qu'il se manifeste : la procrastination (retard à agir), l'optimisme hors de propos, la volonté d'accommoder et de temporiser sont des auxiliaires en fait de la propagation de la haine. Un exemple frappant d'actualité est le sacrifice de Pap N'Diaye dans le dernier remaniement gouvernemental. Bel exemple négatif de temporisation et de renoncement face à la haine raciste de l'extrême-droite de la part d'un Président de la République qui n'est ni raciste, ni d'extrême-droite. Comment ne voit-il pas qu'il ne fait qu'encourager le racisme et conforter l'extrême-droite en agissant ainsi ? De plus, comme le remarque avec pertinence Najat Vallaud-Belkacem (Le Monde daté 22-7-23) si ce n'était pas pour inverser la politique réactionnaire de JM Blanquer, pourquoi donc l'avoir nommé à ce poste de ministre de l'Education il y a quatorze mois ? En plus d'encourager le racisme et l'extrême-droite, cette décision décourage tous les progressistes et polarise davantage le débat sur l'Education. Cette inconséquence majeure risque de se payer fort cher. La contagion de la haine au sein de l'Education nationale a de beaux jours devant elle !
De façon plus générale, à la différence de l'albatros de Baudelaire que ses ailes de géant empêchaient de marcher, la majorité présidentielle a un autre problème : son aile gauche atrophiée l'empêche de voler. Et au final, sa tendance à toujours composer davantage avec les idées de l'extrême-droite sur tous les sujets au nom de l'espérance pacificatrice d'un centrisme évanescent nourrit les haines au lieu de les réduire.
Nommer le mal et le combattre, comme l'a d'ailleurs esquissé Pap N'Diaye peu avant de rendre son tablier de ministre en rappelant que la presse Bolloré est une presse d'extrême-droite, est donc le troisième remède à la propagation de la haine.
Quatrième élément, analysé à partir de l'inquiétude, la tendance à euphémiser le racisme et la xénophobie en les dissimulant derrière une "inquiétude légitime". Il convient dès lors d'analyser de près les motifs de cette inquiétude pour les distinguer clairement de ce que Martha Nussbaum appelle "le dégoût projectif" : "autrement dit le pur rejet d'autrui au prétexte d'avoir à se protéger". Interroger ainsi l'objectivité de ces motifs et leur bien-fondé constitue un quatrième remède à la montée de la haine. Parallèlement, il convient d'interroger également les expériences négatives à l'origine de cette inquiétude : privation de droits (lesquels ? Quand, comment et pourquoi?), marginalisation ou représentation politique déficiente. Car ce sont ces expériences négatives qui fournissent son énergie à la haine par défaut de mobilisation collective sur les réels objets de ces manques.
Mécanismes d'expression de la haine politique
Une fois analysés ces quatre composants de la constitution de la haine, EMCKE passe à l'analyse des mécanisme de son expression. Elle prend pour cela deux exemples à partir de deux vidéos.
La première est une vidéo de manifestation anti-migrants dans la petite ville de Clausnitz en Saxe le 18-2-16 et son analyse est accompagnée de celle de la page Facebook qui l'a mise en ligne. Celle-ci, intitulée "Döbeln se défend – Ma voix contre l'invasion étrangère" passe, nous dit la traductrice (p 53), pour être le lieu d'expression d'habitants de la petite ville voisine de Döbeln proches de l'extrême-droite.
Il s'agissait de bloquer des bus amenant des réfugiés dans un centre d'hébergement.
EMCKE remarque sur la vidéo qu'à côté des manifestants très actifs, portant des banderoles et scandant des slogans assortis de gestes agressifs, il y a une foule de spectateurs. Elle analyse ce fait ainsi : "C'est dans sa dimension spectaculaire que réside le double impact de ce genre de scène. Le spectacle s'adresse à un public qui grandit à mesure que la provocation s'amplifie. Mais il s'adresse aussi aux victimes, qui ne peuvent pas échapper à une mise en scène qui les humilie. Le spectacle ne se contente pas de terroriser les victimes, il les ridiculise en les réduisant à un objet d'amusement. Ces exactions commises par la meute ont une longue tradition." (p 57)
NB : ce mot de "meute" a été choisi de préférence à d'autres en référence aux réflexions d'Elias Canetti dans son essai majeur "Masse et puissance" sur l'essor du fascisme des année 30 : "La meute est composée d'un groupe d'hommes excités qui ne souhaitent rien plus violemment qu'être plus nombreux" (p 52, note 1).
Et cette manifestation détourne de façon perverse un slogan ("Nous sommes le peuple") utilisé dans les manifestations de 1989 en RDA pour contester le pouvoir en place.
Et la première question que pose EMCKE est celle de la complaisance du public, mais aussi des policiers présents, à cette prétention des manifestants à incarner "le peuple", et donc leur refus de fait de les renvoyer clairement à ce qu'ils sont réellement : un groupe minoritaire en marge de la loi. Et donc de faire respecter la dignité des personnes agressées.
La seconde question est celle de l'origine de la haine qui s'est matérialisée à cette occasion : le discours qui a transformé des êtres humains en monstruosité. Ce discours est celui du formatage de la catégorie "réfugiés" à quelques caractéristiques-types, des stéréotypes donc, censées en définir l'essence. Ces réfugiés fantasmés sont tous "musulmans", "criminels en puissance" donc dangereux. Ce sont tous des hommes jeunes (or dans les bus agressés il y avait aussi des femmes, des enfants, des vieillards) venus en Occident pour l'envahir et le mettre à feu et à sang, et en particulier "s'attaquer à nos femmes". EMCKE a raison de souligner que ces stéréotypes n'ont rien de nouveau : ce sont les mêmes qui ont servi aux nazis contre les juifs (p 67).
Elle a également raison de souligner que, du fait des tabous créés par ce précédent nazi, l'extrême-droite actuelle prend bien soin de remodeler son langage pour échapper à l'accusation d'antisémitisme ou de racisme, aujourd'hui disqualifiés : d'où le recours, noté plus haut, à "l'inquiétude légitime" faussement appuyée cependant, comme on l'a aussi noté, sur les stéréotypes qui fondent le racisme .
Or, comme l'écrit George Orwell, cité par Anne-Marie Garat (Humeur noire, p 33) : "la pire chose que l'on puisse faire avec les mots, c'est de capituler devant eux."
Il y a donc bien une bataille langagière à mener contre la perversion du langage opérée par les forces de haine.
Autre levier de la construction de la haine, la vision apocalyptique-messianique de notre société. Et c'est ici que l'on trouve le lien avec l'essor du conspirationnisme-complotisme concomitant à celui de la haine.
Cette vision est une vision close, qui ne permet pas le moindre compromis. Tous ceux qui ne l'épousent pas sont vécus comme des traîtres ou des ennemis : au mieux, ils sont moqués comme des naïfs et tournés en ridicule. L'exemple donné par EMCKE est celui des Allemands favorables à l'accueil des réfugiés qualifiés de "bonnes âmes" ou de "claque de quai de gare" (p 73) en référence aux applaudissements par lesquels ils saluaient l'arrivée de trains de réfugiés.
Cette certitude de béton d'être les "sauveurs" d'une société "menacée" amène à traiter en ennemis à détruire tous ceux qui s'y opposent d'une quelconque façon.
Il y a là une leçon à tirer pour nous : tenter de dialoguer avec ces "sauveurs" autoproclamés est non seulement vain, mais aussi dangereux. Car cela nous expose à devenir une cible particulière de leur vindicte, voire de leur violence décomplexée.
Dès lors, quelle attitude adopter vis-à-vis d'eux ? EMCKE ne le dit pas explicitement, mais je pense pour ma part qu'il ne convient pas pour autant de les ignorer : ce serait faire preuve d'une forme soft de complaisance. Il convient au contraire de les dénoncer frontalement en démontant leurs sophismes ou leurs mensonges chaque fois qu'on les croise, en particulier sur Internet, leur principale caisse de résonance, où toutes les paroles ou presque se valent tant la régulation des propos ou des images y est faible. En particulier concernant les stéréotypes et les formes subliminales du racisme qui leur préparent le terrain. Et cela sans céder à ce que tous les adeptes du "clash des civilisations" appellent de leurs voeux : la polarisation basée sur l'appartenance ethnique ou religieuse.
Cela rejoint le refus de la complaisance, analysée par EMCKE, de la société et des institutions aux pratiques racistes, sexistes ou homophobes violentes : "ces avocats généraux qui n'enquêtent qu'avec réticence lorsqu'il s'agit d'agressions sur des réfugiés (ou de la dégradation de leurs hébergements), ou sur des homosexuels; en font partie ces policiers qui accordent surtout foi aux témoins allemands et n'interrogent même pas les autres sur ce qu'ils ont vu ou entendu. En font partie d'une manière générale tous ces gens qui (...) [considèrent que] ceux qui attaquent ces centres pour réfugiés ou les équipes de reportage (...) ne seraient que des laissés-pour-compte qu'il faut prendre au sérieux et dont les sentiments ne doivent pas être ignorés avec condescendance." (p 79)
Elle prolonge cette réflexion, initiée par la longue analyse de l'incident de Clausnitz, par celle du meurtre d'Eric Garner, afro-américain de 43 ans, à Staten Island, près de New York, dans des circonstances qui rappellent très exactement celles de la mort de George Floyd, quatre ans plus tard.
Ces circonstances ont été pareillement documentées par une vidéo tournée avec son portable par un passant indigné, en l'occurrence un Portoricain nommé Ramsay Orta, et mise en ligne sur Youtube. Et elle conclut leur description par ce double constat : "La prise d'étranglement qui a tué Eric Garner est illégale depuis longtemps : le New York Police Department a interdit cette technique de combat dès 1993.Pourtant, le grand jury appelé à examiner les circonstances de la mort d'Eric Garner et à se prononcer sur le comportement de l'officier Daniel P décida, après deux mois de délibérations, qu'une mise en accusation n'était pas recevable." (p 97)
Elle renforce ces constats en notant que ce meurtre policier n'est pas sans précédents.
Comment, dès lors, considérer comme "excessives" les réactions à la mort de George Floyd ?
Et comment ne pas évoquer celles consécutives à la mort de Naël M en France tout récemment ?
Toutes proportions gardées (la France n'est pas les USA : le racisme institutionnel n'y a pas la même profondeur, ni l'impunité policière) nous devons nous interroger sur les réactions politiques et sociétales aux émeutes consécutives à cet assassinat. N' y a-t-il pas une complaisance française au racisme ? Une complaisance structurelle née de notre Histoire coloniale, trop souvent oubliée ou mise de côté comme ne nous concernant pas ?
(Je me souviens ici de la très opportune mise au point en 2018 de l'écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie à l'égard d'Emmanuel Macron assurant des étudiants nigérians qu'étant né après la décolonisation il n'était pas concerné par le passé colonial de la France).
Comme l'écrit le journaliste et écrivain Ta-Nehisi Coates : "Les destructeurs ne sont pas particulièrement méchants, ce sont simplement des gens qui mettent en oeuvre les états d'âme de notre pays, qui interprètent correctement son héritage et son patrimoine jusqu'à aujourd'hui." (p 97) Et en effet, remarque EMCKE, "cela ne nécessite même pas de méchanceté. Ni une haine aigüe, intense." (p 98)
La raison est en réalité une peur paranoïaque de l'Autre : celui qui ne correspond pas à la norme. Avec cette complication, maintes fois soulignée, que "celui qui correspond à la norme peut croire qu'elle n'existe pas" (p 101) et, partant, "peine souvent à imaginer ses effets" (ibid.)
D'où cet autre remède à la montée de la haine : "observer avec vigilance quelles sortes de différences, quelles formes d'altérité sont présentées comme méritant l'acceptation, ou le respect et la reconnaissance. De même il convient d'être attentifs quand ceux qui diffèrent de la norme racontent comment ils vivent au quotidien le fait d'être exclus ou méprisés – et de commencer par entrer dans cette expérience, même si on ne l'a jamais vécu soi-même." (ibid.)
Cela conduit à comprendre pourquoi les victimes de l'humiliation quotidienne finissent par "s'enfermer dans le mutisme"(pp 103-4). Car "quiconque met en mots ses blessures, quiconque ne réprime plus sa tristesse face à ces formes éternellement identiques de l'exclusion se voit très vite soupçonné d'être en colère (...), d'être dépourvu d'humour (...), de vouloir tirer profit d'une histoire atroce" (p 105)
Il faut donc s'interroger sur la norme, et la façon dont elle est construite et dont elle exclut des pans entiers de la population.
Interrogations sur la construction de la norme sociale génératrice de haine
Cela introduit une seconde partie du livre. Après s'être jusque-là interrogés sur le couple "Visibilité-Invisibilité", nous allons nous interroger sur le triptyque "homogène-naturel (authentique)-pur" qui structure la construction d'une norme fermée et excluante.
Une première remarque concernant l'ensemble des nouveaux partis d'extrême-droite en Europe occidentale, dont l'essor électoral s'accélère depuis 2015, est leur conception commune "d'une nation ou d'un peuple homogène par sa culture et par sa religion" (p 122).
Il y a, note EMCKE, une ambigüité entre "nation" et "peuple" : comme si ce dernier, dans le cadre d'une démocratie électorale revendiquée par ces mouvements, ne devait se limiter qu'aux "nationaux" ethniquement définis.
Parallèlement, la question de la liberté et de l'égalité promises par l'idéal démocratique et imparfaitement réalisées par définition, est évacuée au profit d'une homogénéité fantasmée. Ce qui est ainsi utilisé, et finalement dévoyé, est la notion de souveraineté qui postule ici une unité absolue de volonté du peuple. Et, lié à cela, un usage, plus traditionnel à l'extrême-droite, et lourd de conséquences inégalitaires, de la métaphore biologisante du corps pour représenter la société : un corps unique mais aux organes spécialisés et hiérarchisés. De plus cette métaphore induit une vision hygiéniste pour qualifier l'état de la société : "c'est ainsi que la diversité culturelle ou religieuse est considérée comme mettant en danger la santé nationale d'un corps populaire homogène" (pp 124-5). Et que toute manifestation de cette diversité est perçue comme un agent infectieux susceptible d'entraîner une grave maladie, voire la mort de la Nation.
C'est ainsi par exemple qu'est jugé sur la seule apparence comme une agression intolérable le port du voile, indépendamment du sens que peuvent lui donner celles qui le portent, un sens très divers, voire contradictoire. La question déterminante du libre choix individuel est évacuée au profit d'une vision postulant l'homogénéité des choix au sein d'un ensemble ethno-religieux, autrement dit en réalité l'absence de choix.
Cette vision induit tout naturellement l'obsession démographique du "Grand remplacement". Mais elle s'appuie sur une double illusion.
La première est celle de l'homogénéité historique des "grand-remplacés" . EMCKE s'interroge ainsi sur la France "originelle" ou "authentique" postulée par Marine Le Pen : celle-ci se situerait "de toute façon avant l'adhésion à l'Union européenne (...) Mais surtout (...) à l'époque où il n'y avait pas de Français musulmans." (p 130) Or, comme l'a fait remarquer Benedict Anderson, "en réalité, les membres de chaque nation moderne partagent moins de références ethniques ou culturelles communes (comme la langue, l'origine, la religion) qu'un imaginaire de l'appartenance commune" (p 131). C'est pourquoi les ethno-nationalistes modernes sont condamnés à faire la chasse au "passé non-conforme" et à afficher des signes d'appartenance factices ou forcés, tels que la religion...dans une société pourtant fortement laïcisée et a-religieuse. C'est particulièrement le cas en France, d'où le recours final à un détournement de laïcité pour stigmatiser les musulmans, avec toute la confusion que cela entraîne et les alliances curieuses qui en découlent. Il n'en demeure pas moins un arrière-fond de France pensée comme "blanche" et chrétienne depuis toujours...et pour toujours.
La seconde illusion est celle d'une "submersion migratoire" par des entités supposées également homogènes et postulées hostiles. Tel est le cas du nouvel épouvantail qu'est l'Islam. En cela notre extrême-droite épouse très exactement la rhétorique du courant particulier (et minoritaire) que représente l'islamisme politique, frère jumeau de cet ethno-nationalisme européen et nord-américain : comme si ces deux courants avaient absolument besoin l'un de l'autre pour s'alimenter mutuellement.
On a vu monter depuis une cinquantaine d'années ce véritable culte du "naturel" et de "l"authentique", qui se déclinent aujourd'hui en arguments marketing, comme réaction à la standardisation-massification de nos sociétés industrielles et à la qualité de plus en plus suspecte de leurs produits.
Mais cette réaction fondamentalement saine se retourne ici agressivement en chasse au "contre-nature" et à "l'inauthentique" au nom d'une norme fermée et en réalité artificielle, comme on l'a vu précédemment.
On se souvient par exemple de cette interview-flash d'une participante de la "Manif pour tous" contre le mariage homosexuel en France en 2013, qui, appelée à faire valoir ses arguments, se contentait de répéter en boucle : "C'est contre-nature !" Il s'agissait en fait de la "naturalisation" d'un fait éminemment culturel : l'admission ou non des sexualités ou identités de genre minoritaires. Si celles-ci sont "contre-nature", cette admission est intolérable sous peine de porter atteinte à une société pensée, on l'a vu, comme un corps biologique. Mais en l'occurence est convoqué en plus un juge supérieur : Dieu lui-même. N'est-il pas le créateur de la Nature ?
Cette convocation n'est pourtant pas directement nécessaire. Car entrent aussi en jeu les conventions linguistiques (imposées par une tradition religieuse aujourd'hui souvent oubliée). EMCKE remarque : "On peut compter parmi les techniques d'exclusion ou de diffamation les plus notables (...) les termes servant à désigner les personnes" (p 140) Parmi eux, les termes tournant autour du masculin et du féminin et des rôles attribués à ces deux genres, et ceux désignant les minorités d'orientation sexuelle ou d'identité de genre. Or ces termes sont très ancrés dans l'usage commun, même laïcisé.D'où les réactions agressives à leur remise en cause et à l'usage de termes nouveaux ressentis comme "artificiels". Il n'est qu'à voir le degré d'agressivité suscité par l'orthographe inclusive visant à remettre en cause l'invisibilisation du féminin dans la langue. Que sa mise en place soit tâtonnante ou maladroite ne suffit pas à le justifier.
Face à cela EMCKE choisit de se focaliser sur l'empathie à mobiliser face à la vulnérabilité des personnes "hors-normes". Ce qui devrait y aider, selon elle, est l'expérience communément partagée du sentiment de n'être pas absolument et en tout point conforme aux normes en vigueur. Ce sentiment devrait amener à une compréhension plus généralement partagée des personnes totalement "hors-normes" que sont les personnes "trans". Pour la concrétiser, EMCKE fait appel à cette expérience très commune : "l'agacement que l'on ressent lorsque quelqu'un se trompe sur votre nom ou le prononce mal" (p 146) Parallèlement, elle fait valoir la diversité "d'expériences, de manières d'être et de s'exprimer" parmi les personnes "trans" (p 149). Ce qui amène à la remise en cause de la binarité de genre : entre les deux pôles du "masculin" et du "féminin" absolus existe toute une palette d'identités vécues. Est également évoqué le chemin non linéaire du processus de transition de genre. Celui-ci pouvant être facilité, ou contrarié par des "écueils bureaucratiques, financiers, psychiatriques et juridiques" (p 154) aussi nombreux que variés. Cependant, elle note l'évolution positive récente, en Allemagne depuis 1981, de la loi et de la jurisprudence. Contradictoirement, par contre, elle relève le retard de l'OMS à enlever la transsexualité de sa classification des maladies et problèmes de santé.
Tout cela est écrit en 2016. Aujourd'hui, sept ans plus tard, on ne peut que constater la focalisation de la nouvelle extrême-droite sur la stigmatisation des personnes LGBT, et tout spécialement sur les personnes "trans" qui semblent de plus en plus remplacer les gays et lesbiennes comme objets de haine et de dénonciation. Une interprétation positive pouvant être l'acceptation croissante du fait homosexuel dans nos sociétés...
Pour examiner ce troisième élément de la norme excluante et génératrice de haine, EMCKE prend l'exemple du mouvement Daech. C'est dans les discours produits par ce mouvement qu'elle relève une obsession de la pureté qui l'amène à prôner la séparation totale avec tout ce qui n'est pas lui (p 188-9).
"La rationalité perverse mais rigoureuse de l'Etat islamique vise à ce que, après chaque attentat en Europe ou aux Etats-Unis, la puissance publique châtie le plus collectivement possible la communauté musulmane du pays concerné. Pour l'Etat islamique,il est indispensable que, dans les Etats laïques modernes, les musulmans soient soupçonnés dans leur ensemble, qu'ils soient isolés et exclus : c'est la meilleure manière de les détacher des démocraties modernes et de les attirer à lui." (p 189)
Conclusion
Ainsi est clairement mis en avant le seul vrai remède à cet essor généralisé de la haine politique : une pratique exigeante de la démocratie qui refuse les facilités de l'invisibilisation des individus, de l'évitement de la confrontation par l'euphémisation du racisme et des discriminations, et de l'absence d'interrogation sur la norme sociale.
Pas d'autre chemin pour éviter la violence que cette haine produit que d'approfondir notre démocratie.
Au final, EMCKE justifie le sous-titre de son livre par un éloge de la diversité comme fondement d'une puissance commune : celle de la démocratie en actes.
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