Tiziano TERZANI Bonne nuit, Monsieur Lénine
1993
Traduit de l'italien par Marta de Tena, Editions Intervalles, janvier 2022, 330 p.
Cet ouvrage vient à son heure pour enrichir notre réflexion sur la continuité de l'impérialisme russe, à la lumière de la tentative d'invasion de l'Ukraine, dramatiquement accélérée le 24 février 2022.
L'auteur, journaliste installé à Bangkok et spécialiste de l'Extrême-Orient (Chine et Japon en particulier) depuis des décennies , a obtenu de participer , en août 1991, à une croisière journalistique de deux semaines sur le mythique fleuve Amour, à la frontière soviéto-chinoise. Il y côtoie trois confrères soviétiques, trois confrères chinois et un confrère polonais.
Il se trouve que, dès le 3e jour, le 19 août, intervient à Moscou la tentative de putsch conservateur contre Gorbatchev, qui va signer la mort de l'URSS.
Le retour sur cet événement, un peu oublié ou recouvert par diverses légendes, et sur la façon dont il va être perçu aux marches de l'empire, constitue le premier intérêt du livre.
Mais cela ne s'arrête pas là : TERZANI est un excellent reporter qui sait se documenter et un fin connaisseur de la vie quotidienne sous le "socialisme réellement existant" (comme le formulait Léonide Brejnev dans les années 1970 en pensant valoriser par là le modèle soviétique), que ce soit en URSS, en Chine ou au Vietnam. De plus, il a une bonne culture historique et politique. De sensibilité plutôt de gauche (son père était communiste), il s'est fait son idée, au contact de ces réalités, sur ce "modèle".
Quant à son effondrement, son périple de l'Extrême-Orient à Moscou dans les deux mois qui suivent le coup d'État manqué du 19-8-91 est extrêmement révélateur.
Un révélateur de la nature coloniale de l'URSS, dans la continuité de l'Empire tsariste
Que ce soit en Extrême-Orient (fleuve Amour et Sibérie) ou dans les républiques d'Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan), puis dans le Caucase (Azerbaïdjan, Géorgie et Arménie), la nature coloniale de la présence russe s'impose comme un "retour du refoulé" derrière le discours hypocrite sur les "peuples frères" et le progressisme modernisateur dont il se pare.
Et comme pour le colonialisme européen de l'Ouest, la décolonisation s'annonce comme un processus compliqué et sans doute long.
Il a manqué à Terziani une fin de parcours dans les marges occidentales de l'Empire : pays baltes, Biélorussie, Ukraine, Moldavie, voire un complément caucasien en Tchétchénie...
Néanmoins ce qui se montre à l'occasion de ce putsch manqué des nostalgiques de l'URSS triomphante est bien un racisme de colons de la part des Russes installés là, et un ressentiment de colonisés racisés de la part des populations autochtones.
Une bombe à retardement : la question des "pieds rouges" (Russes installés dans les républiques indépendantes) ?
Le cas est particulièrement flagrant au Kazakhstan, ou, malgré le secret statistique entretenu, on estime la part des Russes à près de la moitié de la population (un leader nationaliste Kazakh estime que les Kazakhs ne représentent plus que 40% de la population, p 116). Ce chiffre est corroboré par l'ouvrage de 1992 intitulé "Le tribalisme planétaire" (réuni par Guy Hennebelle, éditions Arléa-Corlet, 420 p) qui le reprend, p 120, en parlant d'un fort exode russe en cours : sur la situation avant cet exode cf tableau ci-après, tiré de la p 92. Il en ressort que 25 millions de Russes vivaient en 1989 dans les républiques devenues indépendantes en 1991.
On sait que cette question des minorités russophones a empoisonné la vie de certaines républiques, mais pas en Asie centrale, où elle a finalement été "gérée" par la continuité des élites au pouvoir, en particulier au Kazakhstan. Il est d'ailleurs assez étonnant que certains de ceux qui dénoncent -à juste titre- le néo-colonialisme occidental, qui a installé au pouvoir ou soutenu, notamment en Afrique, des élites autochtones entièrement à sa dévotion, n'aient pas relevé l'existence du même mécanisme concernant le néo-colonialisme russe... en Asie centrale.
En réalité, c'est à l'Ouest, en Moldavie, avec la constitution de l'enclave russophone de Transnistrie, et en Ukraine, que cette question s'est le plus envenimée au fil du temps.
Ce qui peut paraître paradoxal au vu de ce qui suit.
On notera en effet qu'en 1989 (p 122 de ce décidément précieux ouvrage), 35 820 999 des 44 186 006 personnes se disant ukrainiennes déclarent l'ukrainien comme leur langue maternelle, et 3 070 389 des 3 352 352 personnes se disant moldaves déclarent le roumain comme leur langue maternelle. Inversement, d'après le tableau de la p 92, 3 722 000 des 11 356 000 Russes vivant en Ukraine en 1979 déclarent parler l'ukrainien, et 115 000 des 344 000 Russes vivant en Moldavie déclarent parler roumain... Alors que cette pratique de la langue "indigène" n'est revendiquée que par une petite minorité des Russe installés en Asie centrale, dans le Caucase et dans les pays baltes (ibidem).
Il y aurait donc eu une meilleure intégration de la culture locale par les Russes d'Ukraine et de Moldavie que par les autres.
C'est sans doute ce constat d'une "absorption culturelle" des Russes de ces deux républiques qui a poussé le Kremlin à attiser les braises d'un séparatisme et d'un irrédentisme russe en Moldavie puis en Ukraine, en s'appuyant au départ sur des facteurs socio-économiques plus que culturels.
La "fin de l'homme rouge" : un désarroi existentiel manipulé par les pouvoirs traditionnels
Comme dans le livre éponyme de Svetlana Alexievitch, on est surtout frappé par les déplacements brutaux de repères des personnes ordinaires élevées dans le moule soviétique. Et par le rappel des caractéristiques quotidiennes de la vie dans ce contexte disparu.
"Il se trouve que pendant tout ce voyage, j'ai couru après du savon à raser (...) L'explication est simple : à l'été 1991, en raison d'un problème de production, des millions de citoyens soviétiques, et moi avec, n'ont pu se raser correctement. Le savon, cependant, n'était qu'un des nombreux produits qui manquaient dans les magasins à ce moment-là et dont j'ai appris, comme les Soviétiques, à me passer. En Géorgie, par exemple, il n'y avait pas d'ampoules électriques. En Ouzbékistan, il était impossible d'acheter des bloc-notes. Partout ailleurs, il était extrêmement difficile de trouver de la pellicule en noir et blanc pour les appareils photo.
Au cours de mes précédents voyages en Union soviétique, j'avais été intrigué par les dizaines de statues de Lénine, petites, grandes, moyennes, gigantesques, en bronze , en marbre, en béton, que j'avais vu trôner sur les inévitables places centrales de chaque ville et village (...) Lénine était toujours là, omniprésent avec sa casquette ou son journal dans une main et l'autre levée pour indiquer l'avenir ou simplement l'horizon dégagé." (p14)
Et le signe premier de l'effondrement qui se produit cet été-là est la disparition brutale et généralisée de ces statues.
Mais le paradoxe est qu'en dehors de ce signe extérieur, le "cadavre du communisme" que TERZANI cherche à saisir se dérobe à lui : en réalité, le système de pouvoir, passés quelques changements symboliques comme ces statues, reste en place.
Et d'abord au travers du changement de nom cosmétique du Parti dans les républiques d'Asie centrale qui proclament leur indépendance.
Ainsi au Kazakhstan, Nazarbaiev démissionne de son poste de secrétaire-général, ferme les sièges du parti et ordonne la confiscation de ses biens, mais reste président de la république, les députés au parlement restent en place, et le gouvernement reste le même (p 112). La suite, comme dans les Etats voisins, est la constitution d'un nouveau parti qui reprend les biens et les hommes du parti communiste de l'union soviétique en changeant de nom.
Cette continuité suscite bien des frustrations, mais permet de limiter les violences inter-ethniques en les manipulant au besoin pour susciter un réflexe de peur et un alignement derrière le pouvoir.
Parallèlement, l'effondrement de l'idéologie communiste suscite la recherche d'idéologies de remplacement : cela s'effectue dans deux directions. D'une part un consumérisme à l'occidentale effréné avec une célébration des "entrepreneurs" et du "marché" très naïve et sans aucun recul critique. De l'autre un retour aux religions, musulmane ou orthodoxe selon les cas.
Dans les deux cas, la structure inchangée du pouvoir conduit à des manipulations et des dérives.
Le fonds de l'affaire étant la persistance de la mentalité totalitaire : "Ce sera l'un des grands problèmes de l'avenir dans ce pays qui n'est plus que formellement l'Union soviétique. Il faudra du temps pour que les gens apprennent à penser par eux-mêmes, à s'habituer à la sincérité, à se débarrasser de la servilité intellectuelle, de la lâcheté humaine dont ils ont eu besoin pour survivre par le passé." (p 141)
Un livre très riche et éclairant sur cet héritage très lourd à gérer.
/image%2F1562319%2F20230304%2Fob_2f742a_tiziano-terzani-bonne-nuit-monsieur-l.jpg)
/image%2F1562319%2F20230304%2Fob_60ab36_le-tribalisme-planetaire-p-92.jpg)