Thomas HARDING Hanns et Rudolf
Thomas HARDING
Hanns et Rudolf
Traduit de l'anglais par Isabelle D.Taudière et Clémentine Peckre
Flammarion, 2014, (édition originale 2013), 422 p.
Thomas Harding, journaliste britannique né en 1968, est le petit-neveu de Hanns Alexander, né à Berlin en 1917 dans une famille juive libérale de la grande bourgeoisie. Son père, médecin, dirige une grande clinique privée, après avoir été médecin militaire sur le front pendant la guerre de 1914-18.
L'arrivée au pouvoir de Hitler et des nazis en 1933 va bien sûr bouleverser son existence. Toute la famille s'exile en Angleterre en 1936 et recommence une nouvelle vie.
Rudolf Höss, né à Baden-Baden en 1901, dans un milieu rural et populaire, est le fils d'un ancien officier de l'armée coloniale en Afrique, catholique et conservateur. Elevé dans le but de devenir un religieux, il perd confiance dans la religion à la suite d'une confession qui lui vaut une sévère punition paternelle à onze ans. La mort prématurée de son père lorsqu'il a douze ans le libère des projets et de la tutelle étroite de ce père peu aimé et peu aimant. Il s'engage dans l'armée à 15 ans en mentant sur son âge, malgré les objurgations de sa mère.
Il ne sortira de l'armée que pour entrer dans les Freikorps, unités paramilitaires financées par le patronat allemand pour combattre le danger révolutionnaire. Il fait partie du corps Rossbach (du nom de son chef) qui combat les soviétiques et les indépendantistes en Lettonie. Abandonnés par les nouvelles autorités allemandes élues, ces pangermanistes nostalgique de l'Empire se dissolvent et retournent à la vie civile. Ils passent en bloc au nouveau Parti National-Socialiste en 1921. Rudolf aussi : il est enregistré sous le n° 3240 (p 52).
Mêlé en 1923, avec Martin Bormann, au meurtre très violent d'un ancien camarade soupçonné de trahison (il aurait livré aux Français un saboteur lors de l'occupation par l'armée française de la Ruhr pour non-paiement des réparations de guerre), il accepte de porter seul la responsabilité et écope le 15 mars 1924 de dix ans de travaux forcés. Considéré comme "prisonnier politique" il bénéficie d'une cellule individuelle et du droit de lire tout ce qu'on lui envoie. Très bien préparé à cette vie spartiate et ordonnée par son passé militaire, ce jeune homme de 22 ans en profite pour compléter sa formation (il apprend notamment l'anglais). En 1926, il profite d'un programme de réinsertion, et il est finalement libéré en 1928 à la suite d'une amnistie.
Il décide alors de réaliser un vieux rêve en s'installant à la campagne. Il reste un national-socialiste et un antisémite convaincu. Son installation se fait dans le cadre d'un mouvement lié à la mouvance nationaliste, la ligue des Artamans (pp 70-71). Ayant rapidement gravi les échelons, il se marie avec une adepte du mouvement, Hedwig Hensel, dès 1929. Ils ont rapidement trois enfants.
L'arrivée au pouvoir du parti nazi ouvre de nouvelles opportunités. Dès 1934 Rudolf adhère à la SS afin de pouvoir gérer une écurie SS et il est rapidement sollicité par Himmler lui-même pour travailler au camp de Dachau (p 80).
C'est le début d'une carrière qui va l'amener à la direction du camp d'Auschwitz, dont il supervise la création en 1940 (pp 120-125), puis va accompagner la croissance monstrueuse jusqu'en 1943 (pp 161-180).
Le livre est construit en chapitres chronologiques alternant le récit des destins respectifs de Hanns et Rudolf, jusqu'à leur rencontre finale en 1946, suite à la traque des nazis en fuite, mise péniblement en place par les Alliés, l'arrestation par Hanns, officier britannique, puis le jugement de Rudolf Höss, postérieurement au procès de Nuremberg, où il n'intervient que comme témoin, un témoin déterminant, face aux dénis des vingt-trois accusés (pp 305-309).
Ses aveux spontanés doivent être mis en relation avec le diagnostic psychologique établi alors à son endroit. Le psychologue Gustav Gilbert, après l'avoir longuement interrogé sur son parcours, conclut : "Dans tous les entretiens, Höss s'exprime de façon prosaïque et indifférente, manifeste un intérêt tardif pour l'énormité de son crime, allant jusqu'à laisser entendre que cela ne lui serait jamais venu à l'esprit si quelqu'un ne lui avait pas posé la question. Il affiche trop de détachement pour laisser place au moindre soupçon de remords, et pas même l'idée d'être condamné à la pendaison ne l'émeut particulièrement. Dans l'ensemble, on a l'impression d'un homme intellectuellement normal mais présentant une apathie schizoïde, une insensibilité et un manque d'empathie qui pourrait difficilement être plus extrême chez un psychotique déclaré." (p 304) Le diagnostic psychiatrique établi ensuite par le docteur Leon Goldensohn témoigne du retard de la psychiatrie d'alors dans la caractérisation des états de stress post-traumatique. Il se réfugie dans des jugements moraux qui n'ont aucun contenu scientifique, bien qu'ils soient compréhensibles dans le contexte (p 305). Aujourd'hui, nous pouvons plus clairement établir un lien entre le vécu de guerre de Rudolf Höss entre 1916 et 1921 et son étonnant manque d'empathie et de sentiment de culpabilité. C'est celui que l'on retrouve chez les serial killers ou les violeurs en série, mais surtout chez nombre d'anciens combattants confrontés à la violence extrême.
Arrêté le 13 mars 1946, après une traque minutieuse, il témoigne au procès de Nuremberg le 15 avril, puis est livré aux autorités polonaises le 25 mai. C'est dans sa prison de Cracovie qu'il rédige son autobiographie jusqu'en février 1947, alors que l'instruction de son procès suit son cours. Débuté le 11 mars 1947, celui-ci se termine le 27 mars et le jugement est prononcé le 2 avril : il est "condamné à la peine de mort par pendaison sur le site du camp d'Auschwitz, hors de la vue du public." (p 320) La peine est exécutée le 16 avril. Il fut inhumé dans une tombe anonyme d'un cimetière des environs. (p 325)
Dans son épilogue, l'auteur signale un phénomène que l'on a rencontré fréquemment dans les familles d'anciens responsables nazis : le déni. "Ayant effacé leur passé, ils s'inventèrent de nouveaux mythes familiaux." (p 327) Et il remarque, fort justement à mon avis, que ce processus est favorisé par la vie très dure rencontrée par les proches dans l'Allemagne d'après-guerre : cette épreuve de survie les installe dans un rôle de victimes qui permet d'effacer leur passé de bourreaux.
C'est toujours le problème des vainqueurs : comment éviter que le changement du rapport de force exonère les vaincus de leurs responsabilités passées ?
Mais aussi celui des vaincus et de leurs héritiers : comment affronter le poids de cet héritage ?
Un livre bien documenté (nombreuses photographies en particulier), bien charpenté et facile à lire, qui pose donc de grandes questions, toujours actuelles.
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