Délire pro-Poutine : halte à l'infox !
Délire pro-Poutine : halte à l'infox !
Je découvre avec stupeur un tract, ramassé par terre par ma compagne lors de la manif retraites du 19-1, d'appel à un rassemblement "contre l'armement de l'Ukraine" à Tarbes.
La bonne nouvelle est qu'il émane d'un groupuscule ultra-minoritaire et clairement délirant, issu de la mouvance anti-vax. Ce rassemblement devant l'usine Nexter munitions a cependant rassemblé une trentaine de personnes et fait l'objet d'un article dans le quotidien local.
La mauvaise est qu'il a l'apparence d'un argumentaire qui serait fondé sur des faits, relativement bien construit, avec une mise en page très pro. Il peut donc prêter à confusion.
Son côté très affirmatif et sans complexe pourrait induire en erreur des gens peu informés.
Et notamment sur la question de l'historique de la situation.
En accusant l'Ukraine de "bombarder les populations et les installations civiles du Donbass depuis 2014 en toute impunité", alors qu' "à la suite d'un référendum, le peuple du Donbass a décidé de devenir des républiques indépendantes : la république de Donetsk et celle de Lougansk", ce tract fait totalement l'impasse sur la façon dont ce référendum est intervenu et dans quelles circonstances, et sur la façon dont se déroule en réalité la guerre depuis 2014 dans ce secteur.
Car c'est bien à un coup d'Etat, mené par des groupes armés minoritaires avec le soutien de l'armée russe, que l'on a assisté en 2014 dans le Donbass . Et c'est sous l'égide de ces groupes armés que s'est déroulé le prétendu référendum, après le départ d'une partie notable de la population; population qui n'a cessé de se réduire depuis (voir à ce sujet l'enquête de Benoît Hopquin dans "M le magazine du Monde" du 12 mars 2022).
En réalité la politique militariste et expansionniste de la Russie de Poutine n'a cessé de se déployer depuis 2001.
En témoigne notamment l'essor continu des dépenses militaires, recensées par l'institut indépendant suédois Sipri.
Les dépenses miltaires en dollars constants 2020 sont passées de 23,569 Mds en 2001 à 63, 485 Mds en 2021, leur part dans le PIB du pays est passée de 3,55% à 4,08%, et la dépense militaire par habitant en dollars courants de 80,1$ à 451,7$. https://milex.sipri.org/sipri
Par contraste, les dépenses militaires de l'Ukraine sont restées bien en-dessous de cet effort : avec 1,166 Md $ en 2001 et 5,422 Md $ constants en 2021, leur part dans le PIB est passée de 1,9% à 3,2% et la dépense militaire par habitant de 15,32$ à 136,72$ https://milex.sipri.org/sipri
De plus, malgré les fausses accusations de "génocide" lancées régulièrement par la Russie de Poutine et ses relais médiatiques, les institutions internationales indépendantes ont au contraire documenté les bavures régulières de la partie russe dans ce conflit. L'invasion depuis le 22 février 2022 n'a fait qu'accentuer ce constat. On n'est plus dans le domaine de l'erreur ou des initiatives incontrôlées, mais d'une politique systématique de terreur. Comme hélas souvent dans l'Histoire, ce sont ceux qui crient les premiers au génocide qui pratiquent en réalité eux-mêmes une politique génocidaire.
Plus largement, je ne peux que reproduire encore une fois ici le triste avertissement que j'adressais déjà en 2017 à mes camarades du Mouvement de la Paix :
"Un monde plus complexe et plus dangereux :
effort relatif et dynamique selon les pays des dépenses militaires.
Parmi les nombreuses séries statistiques mises à la disposition du public par le Sipri (Stockholm International Peace Research Institute), l'une m'a paru particulièrement intéressante.
Il s'agit de la série mesurant, pays par pays, la part en % de la production nationale (PIB) consacrée aux dépenses militaires.
Bien que les chiffres collectés soient assortis de nombreuses restrictions sur leur exhaustivité, ils n'en montrent pas moins des différences très significatives entre pays. Ils montrent également des évolutions (la série porte sur la période 1988-2016).
https://sipri.org/databases/milex
Dynamique 1988-2016 : un rattrapage des pays émergents
Si l'on considère l'évolution sur cette moyenne durée de "l'effort militaire" des différents pays, on constate un relâchement certain des pays dits du "Nord" et une nette progression des pays émergents du "Sud".
Ainsi les USA passent de 5,7% en 1988 (apogée de la "nouvelle guerre froide") à 3,3% en 2016 (avec un creux en 1999-2001 à 2,9%, un regain de dépenses apès le choc du 11 septembre 2001 jusqu'à 4,7% en 2010, suivi d'un nouveau recul depuis).
En Europe de l'Ouest, les 3 principaux Etats (France, Allemagne et Royaume Uni) ont nettement (Allemagne et RU surtout) "baissé la garde" depuis 1988 : avec 3,6%, 2,8% et 3,8% à cette date, ils sont passés depuis à 2,3%, 1,2% et 1,9% en 2016 !
Face à cette évolution, la montée en puissance relative des "pays émergents" est impressionnante.
La Chine (dont le PIB a été multiplié par plus de 30) maintient un effort militaire à 2% du PIB, soit une multiplication par 30 de ses dépenses militaires.
L'Inde malgré son recul de 3,7% à 2,5% entre 1988 et 2016, a connu, avec un PIB multiplié par 7, une multiplication par 5 de ses dépenses militaires.
La Russie, après l'effondrement des années 1990 (estimation à 3% du PIB en 1998) a connu depuis un net regain de ses dépenses militaires avec une progression du PIB dû aux prix du gaz et du pétrole et un effort militaire porté à 5,3% en 2016 et en progression constante depuis 2012.
Une première conclusion :
Le résultat est une nette inflexion de la répartition mondiale des dépenses militaires entre 2001 et 2015 :
2001 2015
Afrique 1,66% 2,37%
Amériques 44,30% 40,55%
dont USA 38,4% 35,6%
Asie et Océanie 18,29% 26,07%
Europe 26,65% 19,91%
Moyen Orient 9,10% 11,10%
Même si les USA dominent de très loin le paysage, ils sont de moins en moins dans le quasi monopole de la force armée, et leurs alliés européens aussi.
Cette dissémination de la force militaire ne peut qu'avoir des effets déstabilisateurs sur un ordre mondial de plus en plus complexe et mouvant.
Dans ce contexte nouveau, continuer à ne lire le monde qu'avec la clé de lecture d'un impérialisme américain qui expliquerait tout semble une fausse facilité qui explique de moins en moins de choses.
Il devient vital pour les pacifistes de sortir des vieux schémas en analysant les nouveaux dangers de guerre à la lumière de la complexité des enjeux."
Depuis 2017, la situation a amplement confirmé ce pronostic. L'état de guerre ouverte en Ukraine du fait de la tentative d'invasion russe résulte d'un choix politique délibéré de Vladimir Poutine. L'interventionnisme militaire américain étant en chute libre avec le départ précipité et chaotique des troupes US d'Afghanistan en août 2021, l'attention US étant fixée sur le sort de Taïwan après la mise au pas de Hong-Kong par XI Jinping, l'UE étant un nain politico-militaire, il a cru possible d'imposer sa loi dans ce qu'il considère comme une partie de la Russie historique, fort des représailles fort mesurées contre l'annexion en 2014 de la Crimée.
L'Occident ne saurait en aucune façon être considéré comme "responsable de la guerre en Ukraine", sinon par sa complaisance aux aventures militaires précédentes de Poutine : Tchétchénie, Géorgie, Donbass, Syrie, Mali...
La réaction à cet interventionnisme tous azimuths a été tardive, et reste très mesurée. Si Poutine agite la menace nucléaire, c'est que pour la première fois il rencontre une résistance pugnace à son agression. Qu'il la cesse est donc un préalable absolu à toute négociation. Et sera un exemple pour tous les autres cas d'agression délibérée d'un "fort" contre un "faible" dans le monde. Cela passe par une résistance militaire victorieuse de l'Ukraine, qui peut rapidement s'essouffler en raison des bombardements éhontés de la Russie sur des objectifs civils, et cela passe aussi par des pressions multiformes contre Poutine et son régime autocratique et meurtrier, sur lesquelles nous avons la main.