Delphine DIAZ En exil

Publié le par Henri LOURDOU

Delphine DIAZ En exil
Delphine DIAZ En exil

Delphine DIAZ

En exil

Les réfugiés en Europe de la fin du XVIIIe à nos jours

Folio Histoire Inédit n°312, septembre 2021, 534 p.

 

 

Il n'est pas inutile de se donner ce recul historique, et de le faire par l'intermédiaire d'une vraie historienne, enseignante à l'Université Reims Champagne-Ardenne et chercheuse au Centre d'études et de recherche en histoire culturelle, plus spécifiquement au sein du programme ANR AsileuropeXIX, autrice de nombreuses publications sur le sujet depuis 2014.

 

Le champ chronologique qu'elle a choisi n'est pas dû au hasard. La question des "réfugiés" (et on verra que l'évolution du vocabulaire n'est pas neutre) n'apparaît en effet qu'avec celle de la "nation".

Et il faut en effet commencer, comme le fait Delphine Diaz, par une mise au point de vocabulaire qui renvoie aux choix de son titre.

 

L'exil : une situation subie mais potentiellement dynamique

 

"L'exilé est celui que "l'autorité force à vivre hors du lieu , hors du pays où il habitait ordinairement" (édition 1835 du Dictionnaire de l'Académie française") (...) [Mais] l'exil est à la fois un arrachement à sa patrie, une situation d'attente, et potentiellement une position depuis laquelle celui qui la subit peut inventer de nouvelles formes de mobilisation et d'engagement." (p 17)

 

Le statut de réfugié : une reconnaissance empoisonnée par la discrimination

 

Le mot de "réfugié" "renvoie davantage à une situation administrative et juridique, dans laquelle cette part de contrainte qui préside à la migration est reconnue. (...) [Mais si le] statut de "réfugié" (...) n'a été reconnu dans le droit international que tardivement – progressivement à partir des années 1920 – il peut être défini, dès le début de l'époque contemporaine, comme une situation impliquant une forme de soumission et d'indignité." (ibid.)

 

Cette ambivalence fondamentale va accompagner l'expérience des "exilés-réfugiés" en Europe tout au long des deux siècles ici examinés. Elle va de pair avec un mouvement de balancier entre hospitalité et refus d'accueil, au gré non seulement des conjonctures économiques, mais aussi idéologiques et politiques.

 

La question implicitement posée par cette Histoire ici bien retranscrite, est celle des raisons qui font basculer le balancier dans un sens ou dans l'autre. Nous nous y arrêterons plus longuement en ce qui concerne la France d'aujourd'hui.

 

Hospitalité et refus d'accueil : les mouvements du balancier

 

Il est frappant de constater à quel point la volonté de contrôler les migrants est liée à la construction de l'Etat moderne et au développement de la Science d'une part (introduction de l'anthropométrie liée à la photographie, succès du "bertillonnage" : fichage introduit par le Français Bertillon dans les pratiques policières et judiciaires, p 167). Mais aussi, d'autre part, à l'inversion de la figure du "proscrit", passé du héros libéral du début du XIXe au terroriste anarchiste de la fin du siècle (titre du chapitre III (pp 121-167) : "De l'exilé héroïque au réfugié indésirable (1850-1912)". )

La période inaugurée par les guerres balkaniques de 1912-13, dont on oublie trop souvent qu'elles furent les prodromes de la "Grande guerre" de 1914-18, est celle des déplacements massifs de population et de l'émergence d'une nouvelle figure : celle de "l'apatride";

En effet, on assiste alors à la déconstruction des Empires multinationaux, qu'il ne convient pas d'idéaliser rétrospectivement, car ils furent tous, de l'Empire ottoman à la Russie en passant par l'Autriche-Hongrie, voire le Royaume-Uni (cf Irlande), des "prisons des peuples".

Mais cette déconstruction s'accompagne de pratiques qu'on n'appelle pas encore "purifications ethniques" mais qui le sont déjà, dont pâtissent au premier chef toutes les personnes qui ne peuvent se reconnaître dans l'ethnie dominante. Et cela s'accompagne pour elles de massacres : pogroms antijuifs, génocide des Arméniens.

L'exemple de la ville de Lemberg-Lvov-Lviv, analysé par Philippe SANDS est emblématique.

Mais cela concerne également celles qui ne sont pas "au bon endroit" au moment du tracé des nouvelles frontières (Grecs et Turcs), ou qui refusant un régime politique sont punis par un retrait de leur nationalité (Russes anti-bolcheviks).

Au final cette situation va se radicaliser au moment du second conflit mondial. Mais entre-temps, un début de solution internationale à l'apatridie de masse était né au sein de la jeune SDN (créée en 1920) : le "passeport Nansen".

Celui-ci n'était pas un vrai "passeport", ainsi que nous le rappelle D Diaz, mais un pis-aller, créé en premier lieu pour les réfugiés russes frappés d'apatridie par le pouvoir soviétique (pp 205-6).

L'intérêt rétrospectif de ce document est qu'il s'agit d'un premier document d'identité international, édité sous la responsabilité du "Haut Commissaire aux réfugiés" auprès de la SDN (dont est issu le HCR actuel de l'Onu), et qu'il n'exigeait pas une "preuve de persécution individuelle subie par le réfugié." (p 206)

Mais sa limite était que, reconnu initialement en 1922 par 16 Etats (sur une cinquantaine alors d'Etats indépendants), il fut dès le départ l'objet de nombreuses restrictions d'usage, et que sa mise en oeuvre fut assez erratique pour ne pas dire arbitraire (pp 206-7). On retombe ici dans la soumission et l'indignité attachées au statut de réfugié.

 

Il faut attendre 1945 et la construction d'un début d'ordre juridique mondial, très contraint cependant par le contexte de Guerre froide, tempéré par la croissance économique des Trente Glorieuses, pour que s'esquisse une avancée dans le statut de réfugié, avec la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (1948) qui sert de support à la Convention de Genève de 1951.

Ceci après une période de grande mobilisation autour de la question des Personnes Déplacées en Europe à travers l'Organisation Internationale des Réfugiés créée dans le cadre de l'Onu (pp 267-81) : 20 millions de déplacés à gérer en 1945...

Cet épisode oublié montre bien que la notion de "crise migratoire" est très relative.

Quoi qu'il en soit, la Convention de Genève, adoptée après "d'intense débats" (p 283) reprend les acquis de la SDN mais les élargit en introduisant une définition individuelle du réfugié qui se détache du statut Nansen défini en terme d'appartenances nationales refusées (ibid).

Le "critère éminemment personnel et subjectif" de "crainte de la persécution" commence ainsi une longue carrière soumise aux appréciations des Etats signataires de la Convention.

De fait la Convention de Genève est d'abord utilisés dans le cadre de la Guerre froide, et elle va s'appliquer essentiellement aux réfugiés des pays de l'Est.

Cette "ombre portée" de la Guerre froide ouvre un cycle favorable aux réfugiés qui va se clore au milieu des années 80.

 

Exilés et réfugiés en Europe au XXIe siècle

 

C'est en 1985 avec la signature des premiers accords de Schengen (qui ne concernent alors que 5 Etats) que va commencer à s'édifier la politique de "l'Europe forteresse". Une politique de contrôle et de restriction de l'immigration extérieure dans le cadre d'un marché unique européen renforcé.

Cette crainte du dehors est à mettre en rapport avec le vieillissement démographique de l'Europe, la montée du chômage de masse et de la précarisation, et les paniques identitaires qui les accompagnent.

Il n'est pas facile de cerner la part des différents facteurs. D'autant qu'il faut aussi y ajouter une judiciarisation croissante des relations sociales, la montée du numérique et ses effets (réseaux sociaux et incivilisation/brutalisation du débat public), la crise écologique...et, tout récemment, le retour de la guerre en Europe.

Dans un contexte aussi complexe et mouvant, la question des principes et de leur incarnation est cruciale.

Tout ce qui va dans le sens d'un Droit international renforcé, basé sur l'égalité et la liberté, doit donc être souligné et soutenu.

Malgré ses imperfections, et même à cause d'elles, le cadre onusien doit être défendu.

Et ceci sans oublier que la notion agitée par les nationalistes et leurs alliés de "menace migratoire" doit être rapportée au constat que "l'immense majorité des déplacés, demandeurs d'asile et réfugiés dans le monde est établie et accueillie hors d'Europe." (p358)

 

Aussi, il faut conclure que le combat pour une politique d'hospitalité en France et en Europe est aujourd'hui une priorité face à un gouvernement qui louvoie et cède en réalité sans arrêt du terrain au discours raciste et xénophobe. Tout comme la plupart de ses homologues européens qui laissent même entrer l'extrême-droite dans leurs majorités ou leur programme (Suède, Italie, Danemark...) Mais le pire n'est jamais sûr : les combats perdus d'avance sont ceux que l'on a renoncé à mener.

Publié dans Europe, Histoire, Immigration

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