Jean ROUCH Alors le Noir et le Blanc seront amis

Publié le par Henri LOURDOU

Jean ROUCH Alors le Noir et le Blanc seront amis

Jean ROUCH

Alors le Noir et le Blanc seront amis

Carnets de mission 1946-1951

Édition établie par Marie-Isabelle MERLE DES ISLES

avec l'aide de Bernard SURUGUE

Mille et une nuits, novembre 2008, 312 p.

 

 

Jean ROUCH (1917-2004) est un ethnologue, au départ ingénieur des travaux publics (Ecole des Ponts et Chaussées), il y a été formé entre 1937 et 1941, et suit parallèlement les cours de Marcel Mauss et Marcel Griaule en Sorbonne à l'institut d'ethnologie. Il  obtient son diplôme d'ingénieur ordinaire des Travaux publics d'Outre-mer en juin 1941. il s'engage aussitôt dans l'administration coloniale et part pour Dakar. Il est affecté à Niamey (Niger), ce qui va orienter toute la suite de sa vie.

En effet, "parmi les nombreux employés placés sous son autorité, il remarque un jeune Songhay, Damouré ZIKA, particulièrement doué. C'est le point de départ d'une extraordinaire amitié créatrice qui inspirera les deux complices à vie." (p 284)

En 1942, alors que la foudre s'abat sur un chantier et que plusieurs de ses ouvrier trouvent la mort, il est initié par Damouré Zika et sa grand-mère à l'univers de la religion songhay et aux phénomènes de possession : "C'est l'entrée de Rouch en ethnographie" (ibid).

Expulsé du Niger par les autorités vichystes pour ses sympathies gaullistes, il rejoint à Dakar Théodore Monod, président de la France combattante au Sénégal qui le fait embaucher dans une unité de sapeurs du génie pour entraîner les troupes à la construction "de ponts flottants sur le fleuve Sénégal afin de préparer les campagnes de France et d'Allemagne avec les Américains" (p 285).

En 1944-45, il rejoint la 1e Armée française de Leclerc et participe à l'invasion de l'Allemagne. "Rouch découvre les ruines de Berlin, il en est marqué à jamais." (ibid)

Son retour en Afrique, après la fin d'une licence de lettres à la Sorbonne en 1945-46, se fait pour accomplir un serment fait avec deux condisciples des Ponts, Jean Sauvy et Pierre Ponty, à Bamako le 10 janvier 1943, de descendre ensemble le Niger de sa source à son embouchure.

La documentation de ce voyage, notamment par un film qui inaugure la longue carrière de cinéaste de Jean Rouch, lui permet d'entrer au CNRS comme attaché de recherche, et de financer ses voyages ultérieurs sous forme de "missions scientifiques".

Ce livre est "le récit des trois premières missions de Jean Rouch, de 1946 à 1951, publié en 1951 dans le journal Franc-Tireur ( issu de la Résistance et n'ayant rien à voir avec le brûlot néo-réac qui vient de reprendre le titre) jamais repris en volume." (4e de couverture).

 

Un positionnement ambigu ?

 

Bien sûr, ce qui aujourd'hui saute aux yeux, et n'avait rien d'évident à l'époque, est le positionnement ambigu de l'ethnologue, malgré toutes ses bonnes intentions, affichées dans le titre qui reprend celui du dernier article de Franc-Tireur (pp 239-248).

Dans la situation coloniale, Rouch le voit bien d'ailleurs, il n'est pas si naïf, les rapports sont biaisés par la méfiance réciproque. Aussi, le fait de n'y avoir pas cédé personnellement lui ouvre des portes; mais cela ne suffit pas à établir ce qu'il appelle la "rencontre" (p 247).

Il faut pour cela passer deux épreuves : celle de la confiance accordée par le Noir sur la base de son observation du comportement du Blanc, et celle, "la plus fortuite, la moins contrôlable, qui se juge davantage avec le coeur qu'avec la raison" et qui comporte à la fois "hasard, fragilité et espoir" permettant in fine à l'homme blanc et à l'homme noir d'être "amis" (p 248). Elle entraîne, mais pas forcément, note Rouch, la compréhension par l'homme blanc que le Noir est porteur d'une "civilisation que rien ne permet de classer au-dessous de notre civilisation, une civilisation très différente certainement, mais aussi riche et surtout aussi valable que la nôtre". (ibid)

il est permis de penser que l'expérience de Berlin en ruines a sans doute puissamment aidé Rouch à franchir ce pas.

C'est ainsi que s'est forgé l'amitié de Jean Rouch avec Damouré Zika, et avec d'autres, et qu'à la mort accidentelle de Rouch sur les routes du Niger, en 2004, ses funérailles furent des "funérailles nationales et rituelles au son du violon godié "(p 293).

 

A la rencontre de la civilisation songhay

 

Curiosité et absence de jugement a priori sont à la base de cette rencontre. La technique cinématographique employée par Rouch est loin, on le sait, d'être neutre. Mais on peut le créditer d'avoir usé au minimum de la technique du montage en filmant autant que possible en continu les rituels auxquels il était admis. Et d'avoir payé de sa personne pour y accéder en situation réelle.

Ses longs séjours au sein des populations ne sont pas bien sûr exempts de son statut particulier d'observateur Blanc. Mais il fait clairement la part des choses et ne cède pas à la forfanterie ou à la fausse naïveté.

Surtout, il s'appuie sans hésiter sur ses amis Noirs sans essayer de les exploiter abusivement. Ce qui explique la pérennité de ces amitiés.

On perçoit donc clairement, dans ses récits, ce qui relève de la tradition et ce qui relève de la situation coloniale, avec ses contradictions et ses accommodements.

Ainsi des migrations des Songhay en Gold Coast (futur Ghana) décrites pp 147-195.

 

Limites de l'observation ethnologique

 

De fait, c'est ce qui fait le prix de ces observations qui en constitue aussi les limites. L'absence de jugement sur certains comportements (alcoolisme, violence), ne permet pas d'en analyser les causes profondes, très certainement liées à la situation coloniale. On renverra ici au travail clinique de Frantz FANON, dont je dois encore lire et rendre compte du tome 2 des oeuvres (Écrits sur l'aliénation et la liberté, La Découverte, 2015, 678 p.)

 

Cela étant, ce livre se lit avec un grand intérêt.

Publié dans Europe, Histoire, Immigration

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