Evguenia BELORUSETS Il est 15h30 et nous sommes toujours vivants

Publié le par Henri LOURDOU

Evguenia BELORUSETS Il est 15h30 et nous sommes toujours vivants

Evguenia BELORUSETS

Il est 15h30 et nous sommes toujours vivants

Kiev - Journal de guerre

traduit de l'allemand par Olivier MANONNI

avec la collaboration de Françoise MANCIP-RENAUDIE

Christian Bourgois, mai 2022, 254 p.

 

 

C'est par "Le Monde des Livres" (26-5-22) que je découvre ce livre. Écrivaine et photographe ukrainienne, Evguenia Belorusets, peu connue en France, l'est, nous dit-on, bien plus dans les mondes germanophone et anglophone. Vivant habituellement entre Kiev et Berlin, "cofondatrice d'une revue littéraire et politique, Prostory, elle est aussi membre du collectif artistique Hudrada."

Ce livre est son premier à être traduit en français : "Ecrit en allemand, publié par le magazine Der Spiegel, puis dans la revue américaine Artforum, présenté à la Biennale de Venise, ce texte est le journal qu'elle a tenu pendant les quarante et un premiers jours du conflit, du 24 février au 5 avril."

 

Ce journal est celui d'une lente acclimatation à une réalité sidérante : celle d'une guerre inconcevable, absurde, fruit du délire de toute-puissance d'un autocrate coupé du réel.

Il oscille entre la révolte, le déni et la ferme résolution de résister à la peur et au désespoir.

Mais surtout le désir de témoigner. Et c'est bien sûr ce témoignage qui en fait le principal intérêt. Car nous avons affaire ici aussi à un déni général, associé à la peur et au désespoir, parfois cyniquement exploités par certains politiques.

 

Jour 17, samedi 12 mars :

Je les connais aussi, ces phrases, pour les avoir rencontrées dans des articles d'analyse politique où des "experts" qui ont pendant des années joué aux adversaires du régime russe expriment leur opinion, prétendument indépendante mais toujours identique : Ce régime est hélas inhumain et meurtrier, mais aussi très dangereux et imprévisible. Nous ne pouvons pas imaginer ce que cet individu épouvantable est capable de faire au monde s'il perd la guerre. Mais s'il gagne, le monde gagnera aussi un peu de temps pour se préparer, pour réfléchir, pour mieux comprendre la situation.

Le but de ce type d'argumentation est d'enseigner au monde que, si l'on ne s'en mêle pas trop, la souffrance ne sera pas trop grande non plus. La peur reste un produit qui se vend bien : aucune sanction n'a été prise contre elle.

Les conséquences de cette pensée, que mille voix différentes ont exprimée en de nombreuses langues à propos de tous les grands crimes du monde, nous les subissons à présent. Le problème n'est pas seulement que l'histoire et la souffrance se répètent et puissent constamment être réitérés : il s'agit aussi de l'habitude de faire des sacrifices pour complaire aux violents et aux monstres." ( pp 113-4).

Jour 19, lundi 14 mars :

"Quand je parle des agressions et de la violence, j'utilise certes le mot "guerre", mais je trouve qu'il ne traduit pas exactement la terreur, l'assassinat ciblé de gens sans défense. Cette notion ne rend pas compte des attaques impitoyables contre des immeubles d'habitation et des bus pleins de réfugiés. Selon les chiffres officiels reconnus par la communauté internationale, 2 357 personnes ont perdu la vie à Marioupol; à Kharkiv, 600 immeubles d'habitation ont été détruits." (pp 125-6)

 

Il y a bien en Ukraine une entreprise systématique de destruction d'un pays, et elle ne date pas du 24 février 2022.

Dès le premier jour de l'agression ouverte et généralisée, l'autrice convoque ses souvenirs du début de la guerre du Donbass en 2014 :

Jour 1, jeudi 24 février :

"J'étais dans le Donbass en 2014, lorsque le conflit avec la Russie a éclaté. Mais à l'époque, c'est par le voyage que j'étais entrée dans la guerre, j'étais arrivée dans la brume entourant une zone de violence. Je me rappelle encore la très mauvaise conscience qui fut la mienne à l'idée d'être l'hôte d'une catastrophe que je pouvais quitter à mon gré, puisque je vivais ailleurs.

La guerre était déjà là, une intruse, quelque chose d'étrange et d'étranger, quelque chose de fou dont rien ne justifiait que cela se produisît dans ce lieu et à ce moment-là. À l'époque, je n'avais cessé de demander aux gens du Donbass comment tout cela avait bien pu commencer, et j'avais à chaque fois obtenu des réponses différentes." (pp 9-10)

Déjà la sidération et l'incrédulité.

Cela me rappelle le très intéressant flash back réalisé pour "M lemagazine du Monde" par le reporter Benoît Dutertre reprenant ses enquêtes successives dans le Donbass : il y apparaissait clairement que les "séparatistes" étaient au départ un groupe marginal d'illuminés que personne ou presque ne prenait localement au sérieux...jusqu'à ce que l'intervention militaire russe les propulse au pouvoir.

Depuis, la guerre, qualifiée par certains d'"hybride" comme pour en atténuer la réalité, faisait rage dans la région.

C'est l'expérience de cette guerre qui a conduit l'armée ukrainienne à se construire progressivement et à recourir à l'aide occidentale (et non l'inverse comme le prétendent les relais occidentaux de Poutine), et qui a aussi progressivement soudé la nation ukrainienne dans sa résistance actuelle.

 

A cela s'ajoute néanmoins un sentiment d'abandon :

Jour 1, jeudi 24 février :

"À un moment, plus tard, j'ai entendu dire que deux enfants étaient morts, victimes des tirs dans l'oblast de Kherson, au sud du pays, et qu'au total la guerre avait ce jour-là ôté la vie à cinquante-sept personnes. Les chiffres ont alors pris une dimension très concrète, comme si j'avais moi-même déjà perdu quelqu'un. J'étais en rage contre le monde entier. Je me disais : on a laissé faire cela, c'est un crime contre tout ce qui est humain, contre ce grand espace commun dans lequel nous vivons et espérons avoir un avenir." (p 11)

 

Et ce leitmotiv qui va revenir tout au long des quarante et un jours de ce journal :

Jour 6, mardi 1er mars :

"J'attends une solution. La solution doit être découverte, élaborée et mise en oeuvre. L'agression doit cesser. Cette guerre ne doit pas durer une minute de plus !" (p 44)

Jour 7, mercredi 2 mars :

"Je reçois de nouveau des e-mails et des messages prônant le pacifisme. Les Ukrainiens n'ont jamais provoqué, voulu ni soutenu la guerre. Le pacifisme compte au nombre des valeurs cardinales de mon pays. J'ai grandi avec une devise : Tout sauf la guerre ! Les souvenirs effroyables de la Seconde Guerre mondiale, qui s'est déroulée principalement sur le sol ukrainien, sont encore très vivants.

Mais il y a des valeurs à défendre, qui sont beaucoup plus grandes que l'Ukraine. Dans certaines situations, la résistance est synonyme de salut. Il ne s'agit pas de porter secours, mais d'échapper à une bien plus grande violence, à une guerre bien plus terrible. J'espère que les gens seront chaque jour plus nombreux à le comprendre, à s'éveiller et à mettre un terme à cette violence."(p 49)

Jour 41, mardi 5 avril :

"La Russie publie dans les médias d'État des manifestes qui justifient notre génocide. Le monde se demande ce qu'il va falloir faire à présent. Certains experts internationaux jouent aux oracles et annoncent que la guerre peut encore durer des années. Il me semble qu'en s'exprimant ainsi, on légitime indirectement l'assassinat de masse. Chaque jour de cette guerre est un jour de trop." (p 251)

 

Ces mots finaux, doivent aussi devenir les nôtres : chaque jour de cette guerre est un jour de trop. L'agression russe doit cesser, et l'Ukraine doit retrouver ses frontières internationalement reconnues. Ce défi à la communauté internationale doit être impérativement relevé. Car il implique d'en relever d'autres, trop longtemps tolérés : en Palestine en premier lieu.

 

Pour cela, on ne fera pas l'économie d'une aide massive à l'Ukraine, une aide d'abord militaire pour neutraliser, stopper et faire reculer l'invasion russe et toutes les destructions, souffrances et morts qu'elle entraîne.

Publié dans Europe, politique

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