Catherine COQUERY-VIDROVITCH Petite histoire de l'Afrique

Publié le par Henri LOURDOU

Catherine COQUERY-VIDROVITCH Petite histoire de l'Afrique

Catherine COQUERY-VIDROVITCH

Petite histoire de l'Afrique

L'Afrique au Sud du Sahara de la préhistoire à nos jours

La Découverte, janvier 2011, 222p.

 

Professeur émérite (c'est-à-dire retraitée) à l'Université Paris VII, l'autrice est une pionnière de l'histoire africaine postcoloniale.

Cette petite synthèse, issue d'un cours d'introduction à l'histoire africaine obstinément peaufiné une vingtaine d'années durant, vient combler un manque : l'absence d'ouvrage en français vraiment accessible après "un demi-siècle de travaux fondamentaux sur la question" (p 7).

Car le sommet d'ignorance manifesté par le président Sarkozy lors d'un fameux discours de juillet 2007 "à l'université de Dakar devant un aréopage d'universitaires et de chercheurs sénégalais" lorsqu'il "crut pouvoir affirmer (...) que les Africains n'étaient pas encore réellement entrés dans l'histoire" est "à l'image, hélas !, de nombre de ses contemporains" (p 6).

 

Mais d'où provient une telle méconnaissance ?

 

C'est l'objet du lumineux premier chapitre de ce livre, intitulé "Méthodes et sources " (pp 9-23).

Il commence par expliquer patiemment pourquoi il n'est pas ici question d'Afrique "noire".

"La dénomination "Afrique noire" est un héritage colonial qui implique de définir tous les habitants du subcontinent par leur aspect physique, leur couleur de peau, qui est loin d'être aussi uniforme que cet adjectif le laisse entendre." (p 9)

De plus, cette qualification a pris, en Europe et en Amérique la connotation négative liée à la discrimination des minorités "de couleur", fondant ce que l'historien Pap NDIAYE a baptisé "la condition noire" dans son livre de 2008.

 

Mais, "il faut aussi éviter en histoire l'expression d'Afrique précoloniale."(p 10) Car "elle préjuge et projette dans le passé un état et des processus qui sont advenus tard dans l'histoire du continent" (ibid.) et qui de plus n'ont guère duré, quel que fût le traumatisme qu'ils ont infligé aux peuples concernés.

 

Enfin, il faut s'émanciper de la "construction européenne de l'Afrique" (pp 11-12), car elle a conduit au "racialisme" puis au "racisme"(pp 12-16) par le biais de la "traite négrière" que certains préfèrent appeler "grande déportation transatlantique". Celle-ci a en effet introduit l'assimilation entre "noir" et "esclave" : "jusqu'alors les esclaves, toujours des étrangers, avaient été aussi des Blancs (le mot esclave vient d'ailleurs de "slave" ou "Slavonie"). L'originalité de la traite atlantique fut de déterminer une fois pour toutes la couleur des esclaves : à partir du XVIIe siècle, et surtout au XVIIIe, un esclave atlantique ne pouvait être que noir, et tout Noir était en somme destiné par nature à devenir esclave, au point que le mot nègre devint synonyme d'esclave. Ainsi, paradoxalement, la construction négative du continent se confirma durant le siècle des Lumières. On en connaît la cause profonde : l'eurocentrisme, qui a dominé la genèse des sciences depuis le début des Temps modernes, au XVIIIe et plus encore au XIXe siècle." (p 13)

Durant tout le XIXe s'élabora ce que l'on peut appeler le "racialisme": à partir de la différenciation de l'espèce en trois "races" (la blanche, la jaune et la noire) proposée par Buffon à la fin du XVIIIe s'affirma l'idée d'une hiérarchie entre les races qui établit la "race noire" en bas du tableau. Cette hiérarchie "fut finalement "scientificisée" par les spécialistes, médecins, biologistes et anthropologues physiciens du dernier tiers du XIXe siècle. Le tout découlait quasi-directement de l'opprobre né, au cours des siècles précédents, de la traite dite "négrière" (le mot lui-même insiste sur la couleur). A la fin du XIXe siècle, la traite atlantique avait presqu'entièrement disparu, mais la conviction de l'inégalité raciale et de l'incapacité des Noirs à assurer leur propre développement était ancré dans les consciences occidentales."(p 14)

Malgré l'établissement par les progrès de la génétique de l'unité de l'espèce et de l'inexistence de "races humaines" dès les années 1920, ces préjugés se transforment donc en "racisme", qui devient dès lors une idéologie politique, dont l'influence diffuse perdure jusque dans les sphères les plus officielles. Ainsi, la référence aux "trois grandes races" de Buffon perdure dans des instructions de l'Éducation nationale jusqu'en ...1971 ! (p 15)

C'est sur ce fond idéologique que s'est construite l'entreprise coloniale européenne.

 

"L'héritage légué par l'Occident est donc lourd; l'imaginaire occidental contemporain est nourri de ce passé cumulatif de mépris pour le Noir ou l'Africain, passé de païen à esclave, puis d'esclave à indigène. Aujourd'hui cela aboutit à l'opposition entre le Français supposé "de souche" (blanc et chrétien) et l'immigré (sous-entendu noir ou maghrébin musulman). Cette tendance nationaliste exacerbée a finalement accouché, en France métropolitaine, d'une dernière aberration : le non-concept institutionnel d'"identité nationale". Cette entité limitée à un Hexagone imaginaire sécrété par le "roman national" a abouti, entre autres au détestable discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet 2007." (pp 15-16)

 

Construire une connaissance vraie de l'histoire africaine

 

Cela passe d'abord par une déconstruction des préjugés négatifs, esquissée ci-dessus, et dont on attend encore la diffusion dans l'espace francophone par exemple par la traduction des livres de référence de Valentin MUDIMBE The invention of Africa (1988) et The idea of Africa (1994), dont COQUERY-VIDROVITCH remarque (p 12) qu'ils sont l'équivalent pour l'Afrique du travail d'Edward SAÏD sur l'Asie, avec son livre de 1978 L'Orientalisme traduit en français dès 1980.

Mais cela passe aussi par la prise en compte de travaux scientifiques qui se sont multipliés depuis les indépendances et qui battent notamment en brèche l'idée fausse de l'absence de sources pour écrire l'histoire de l'Afrique. Car celles-ci sont "considérables et très variées" (p 17).

 

Remises en cause de quelques idées reçues

 

Cette précieuse petite synthèse remet quelques pendules à l'heure. Concernant le supposé "isolement " de l'Afrique notamment.

L'Afrique subsaharienne, contrairement à ce qu'a voulu faire croire la légende coloniale européenne, loin d'être un continent isolé et replié sur lui-même, a toujours été au coeur des échanges mondiaux.

On peut d'ailleurs jusqu'au XVIe siècle du moins qualifier l'Afrique de continent dynamique (pp 83-95) .

Quant à en faire un continent exemplaire, qui aurait par exemple échappé à la misogynie européenne, comme le laisse entendre plus ou moins Léonora MIANO, il y a là un pas que l'on ne saurait franchir. : "les sociétés africaines furent aussi inégalitaires que les autres". (p 70)

Plus particulièrement concernant les femmes, si elles "jouissaient d'une certaine autonomie", c'est qu'elles "vivaient dans un monde séparé de celui des hommes", mais "dans une vie souvent collective mais inégalitaire : la mère du mari régentait ses épouses, la première épouse avait la barre sur les plus jeunes (...) L'idéologie de la supériorité masculine existait partout, y compris dans les sociétés dites matrilinéaires – à l'origine les plus fréquentes - , qui garantissaient néanmoins à l'épouse une autonomie réelle au sein du ménage, car elle continuait de dépendre de son propre lignage (...) Cela conférait à la femme non le pouvoir, mais la capacité de transmettre le pouvoir aux mâles de la famille." (pp 78-79).

De plus, différents facteurs négatifs ont pesé sur l'histoire de l'Afrique.

Facteurs internes : "des terres en général pauvres (...) ; des risques séculaires de très longues sècheresses sur une large partie du continent; des sols souvent ou trop durs (latérite tropicale) ou trop lessivés (argiles latéritiques équatoriales) ; des maladies anciennes et jamais, ou tardivement, éradiquées (paludisme, maladie du sommeil généralisée par la pénétration coloniale, onchocercose, multiples parasitoses); des sociétés rurales davantage organisées pour la subsistance que pour le profit, la priorité étant donnée à l'équilibre social (le consensus) plutôt qu'à l'affirmation de l'individu. Parmi les facteurs internes, il faut aussi prendre en compte une histoire démographique malheureuse , résultant en grande partie d'agressions répétées venant de l'extérieur, d'où la stagnation globale de la population à partir du XVIe siècles environ jusqu'au début du XXe (...)

Dans le second groupe, celui des facteurs externes, les plus déterminants furent les traites des esclaves et les multiples colonisations." (p 22)

 

Le rôle spécifique de la "traite atlantique"

 

Même si les chiffres sont difficiles à établir, on peut raisonnablement estimer le nombre d'esclaves déportés aux Amériques à 11 millions en deux siècles, du XVIIe au début du XIXe, avec un maximum historique au XVIIIe (p 126), ce qui la place clairement devant les traites méditerranéenne (5 à 10 millions sur 10 siècles : du Xe au XXe) et orientale (Océan indien : 5 à 6 millions sur une durée plus longue encore). Considérant qu'à ce nombre de déportés, il faut ajouter les morts ayant concouru ou permis ces déportations, les historiens parviennent à "un total général d'environ 50 millions d'individus perdus pour le continent subsaharien en dix siècles"(p 127).

Mais le bilan ne s'arrête pas là : outre le caractère massif et brutal de l'essor de la traite atlantique, son arrêt, tout aussi brutal, a eu d'énormes répercussions sur les sociétés africaines : "l'exigence des marchés demandeurs avait provoqué un essor, inégalé jusqu'alors, des réseaux internes de traite, y compris en intensifiant le brigandage. Dans le même temps, l'usage interne des esclaves s'amplifia, surtout quand la fermeture du marché atlantique augmenta le nombre des captifs sur place. Les pouvoirs conquérants les utilisèrent largement pour renforcer leurs armées et leur production si bien qu'à la fin du XIXe siècle, la moitié des Africains peut-être étaient esclaves, pourcentage probablement très supérieur à ce qu'il était un siècle auparavant. D'où ce paradoxe : à la toute fin du XIXe siècle, les colonisateurs occidentaux allaient justifier la conquête par la nécessité de lutter contre l'esclavage interne à l'Afrique...qu'ils avaient eux-mêmes contribué à généraliser du fait de la traite atlantique puis de son arrêt relativement brutal." (129)

Cette histoire affligeante de pompier pyromane s'est doublée d'une forme de déni au long cours, non seulement quant aux responsabilités occidentales mais aussi quant à la persistance du racisme antinoir qui en a résulté.

Ce déni s'accompagne d'un ressentiment anti-occidental des Afrodescendants qui s'exprime de plus en plus violemment, au moment-même où le tabou sur cette histoire commence à être levé en Occident. Ce qui complique encore la nécessaire réconciliation des mémoires, en provoquant, de part et d'autres, surenchères et dénis croisés.

A cela, seule une Histoire scientifique renouvelée peut apporter une réponse apaisante. Et permettre la mise en place des nécessaires réparations.

 

L'avenir de l'Afrique

 

Il sera l'oeuvre des Africains eux-mêmes. Mais il passe à l'évidence par des relations fortes avec l'Europe, continent le plus proche et le plus concerné par l'essor contemporains des migrations. Même si celles-ci sont d'abord internes à un continent en pleine mutation, elles sont corrélées à deux enjeux majeurs concernant l'Europe : celui du pillage des ressources naturelles pour les besoins des industries mondialisées, et celui de la crise environnementale que leur essor a induite : crise climatique, crise de la biodiversité, nouvelles pandémies.

 

La nécessaire remise en cause du "mode de vie occidental" passe par la mise en place d'un nouveau modèle civilisationnel dans lequel l'Afrique a son apport spécifique à porter, et par un nouveau partage mondial des ressources, des richesses...et des hommes.

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