Nouvelle histoire de la Shoah

Publié le par Henri LOURDOU

Nouvelle histoire de la Shoah

Nouvelle histoire de la Shoah

Ouvrage collectif dirigé par

Alexandre BANDE, Pierre-Jérôme BISCARAT

et Olivier LALIEU

Passés/Composés, septembre 2021, 414 p.

 

 

Cet ouvrage de synthèse composé par une nouvelle génération d'historiens est constitué de court chapitres thématiques faisant le point de la recherche la plus avancée.

Au nombre de vingt, ils sont regroupés en quatre parties :

Origines, étapes et géographie du processus génocidaire.

La Shoah en France.

Enjeux mémoriels et éducatifs.

Questions sensibles.

Cette thématisation permet d'aborder de nombreux sujets parfois négligés, laissés dans l'ombre, ou controversés. Par exemple la place de l'eugénisme dans la mise en route du processus génocidaire (chapitre 1), le génocide et la persécution des Roms et Sintis en Europe (chapitre 7), Vichy et la Shoah (chapitre 8), peut-on comparer les génocides ? (chapitre 17), et plus largement tous les thèmes de la partie "questions sensibles".

A ce titre, ces différentes mises au point constituent autant de points de repère indispensables dans les débats contemporains.

 

Eugénisme et génocide : une liaison trop sous-estimée.

 

Ce premier chapitre constitue pour moi une découverte. Bien sûr je savais déjà l'existence du "plan T4" d'élimination des malades mentaux entamé dès les années 30, et j'avais cru comprendre qu'il avait été abandonné à la suite de la pression des familles. Je découvre donc qu'il n'en fut rien : non seulement ce plan continua d'être exécuté, bien que plus discrètement, mais il s'étendait aussi à d'autres catégories de personnes.

Il faut donc savoir que ce programme s'appuyait sur des idées d'"hygiène raciale" nées au XIXe siècle dans la foulée des découvertes de Charles Darwin sur l'évolution des espèces appliquées aux "races" humaines. Ce qu'on a baptisé le "darwinisme social", développé par Herbert Spencer et Francis Galton, était très en vogue à la fin du siècle (Marx et Engels eux-mêmes n'y étaient pas insensibles, et l'on peut tirer un fil rouge entre cette théorie et leur vision de l'Histoire basée sur la lutte des classes et l'élimination des classes inadaptées au développement des forces productives...).

La spécificité des nazis a été d'aller jusqu'au bout de cette logique eugéniste : "Les préoccupations humanitaires et religieuses envers les plus faibles étaient désormais considérées comme contre-nature; l'altruisme compromettait la lutte naturelle pour la survie, déséquilibrant la "sélection naturelle". Dans un état de nature exclusive, les plus adaptés élimineraient les plus faibles de la société afin d'assurer leur propre survie." (p 19)

C'est en 1939 que le passage à la pratique de l'élimination physique des "vies indignes de vivre" selon l'hygiène raciale commence à s'opérer. Ce sont des médecins qui, s'appuyant sur certains parents, franchissent le pas avec la bénédiction du "Führer" (p 20-21) en éliminant un jeune enfant présentant de "graves défauts physiques". Dans la foulée une ordonnance du ministère de l'Intérieur du 18 août 1939 aux médecins, sages-femmes et pédiatres organise le recensement des enfants racialement déficients (p 21). D'abord limité aux enfant de moins de 3 ans, le questionnaire s'étend jusqu'à l'âge de 16 ans au premier semestre 1941.

Ce sont 100 000 questionnaires qui seront ainsi centralisés jusqu'en 1945. Ce sont jusqu'à 37 centres d'euthanasie par injection létale qui seront créés en 1940-41 (carte p 27), qui seront complétés par 6 centres d'euthanasie par chambres à gaz (ibidem). "En cinq ans, entre 1940 et 1945, environ 5 000 enfants physiquement déformés et handicapés mentaux furent assassinés." (p 22-23).

C'est en octobre 1939 avec les patients d'un asile psychiatrique polonais que fut expérimenté le gazage par utilisation du monoxyde de carbone par un commando SS. Transportés au camp de concentration de Posen, plus connu sous le nom de Fort VII, les malades sont soustraits à l'établissement d'Owińska dont "le personnel infirmier fut contraint de démissionner" (p 23). Plusieurs asiles psychiatriques polonais sont ainsi vidés de leur population, et ensuite réutilisés comme hôpitaux ou comme casernes (p 24).

Mais le programme eugéniste des nazis avait débuté dès 1933 avec la stérilisation forcée "des personnes souffrant de maladies héréditaires" (loi du 14 juillet 1933, p 24) : ce sont 200 000 à 350 000 personnes entre 1933 et 1939 qui subiront ce traitement.

Hitler radicalise cette politique en mettant en place un circuit d'euthanasie directement lié à sa personne et contournant les institutions officielles : ce service de sa chancellerie privée est dirigé par Viktor Brack depuis le numéro 4 de la Tiergartenstraβe (d'où l'appellation Aktion T4) (p 25). Ce dispositif est soigneusement dissimulé derrière des organisations fictives, notamment pour le transport des personnes ciblées vers les centres d'élimination.

Malgré cette discrétion, l'opposition à ces pratiques ne cesse de croître, notamment dans les milieux chrétiens. Si l'Eglise réformée ne proteste pas officiellement, l'Eglise catholique finit par prendre position par une lettre pastorale lue dans les églises début juillet 1941. C'est nous dit-on la première manifestation d'opposition organisée d'une institution face au régime. Hitler, dont la popularité est en baisse suite à l'invasion, qui s'annonce longue, de l'URSS ordonne le 24 août l'arrêt de l'Aktion T4 (p 31).

Néanmoins, "l'aspect centralisé du programme d'assassinat fut remplacé par des tueries à plus petite échelle, et de manière moins systématique." (p 31)

Elle connaît un prolongement dans l'Aktion 14f13 initiée au printemps 1941 conjointement par le chef de la chancellerie privée de Hitler, Philipp Bouhler et le chef de la SS, Heinrich Himmler, pour éliminer les invalides des camps de concentration par gazage, en utilisant trois des centres de l'Aktion T4 et l'organisation préposée au transport de cette Aktion.

Au final, tout ce "savoir faire" et son personnel seront réutilisés dans la mise en place de la "solution finale" (p 33).

 

Génocide et persécution des Roms et Sintis : de l'assignation identitaire à la discrimination

 

Ici encore de nouveaux aperçus pour moi. Tout d'abord une claire mise en perspective de la "question tsigane". C'est "à la fin du XIXe siècle (que) la "question tsigane" surgit dans l'espace politique européen comme l'expression d'un problème, posé aux Etats-nations, face à une population réputée hostile à l'assimilation nationale, à la sécurité des Etats, à l'ordre social et attachée à des modes de vie décrits comme archaïques et liés à son origine supposément lointaine et extra-Européenne." (p 123)

Il en découle dans les différents Etats la mise en place de dispositifs de contrôle et d'identification, qui mènent droit aux discriminations, puis aux persécutions et au génocide.

Le premier paradoxe de ce processus est d'homogénéiser artificiellement des populations très diverses et d'en élargir la composition. Ainsi, aux Roms de l'Europe centrale et orientale, aux Sintis (ou Manouches) de l'Europe occidentale et germanophone, aux Calés (ou Gitans) de la péninsule ibérique, aux Anglo-romani des îles britanniques, dont la distinction nous dit-on "reste théorique" en raison des "multiples composantes et du jeu des circulations", le poids de ces politiques de contrôle et d'identification ont généré d'étroites relations "avec des populations comme les Yéniches, dans les régions rhénanes, les Byash ou Rudari en Europe orientale, mais aussi des groupes désignés par des caractéristiques professionnelles, comme les Vanniers, les Forains et les Circassiens, ou par un supposé mode de vie commun, comme les personnes dites nomades." (p 124)

On peut parler à ce sujet de véritable assignation identitaire. Ainsi que l'avait remarqué Sartre dans ses "réflexions sur la question juive", c'est en grande partie l'antisémite qui crée le Juif.

A ce processus, en quelque sorte préparatoire, le régime nazi va adjoindre une politique spécifique, qui va se greffer sur différentes pratiques locales selon les pays ou les régions conquises. D'où la difficulté à opérer une synthèse.

La politique nazie concernant les Roms et Sintis se construit progressivement, en s'appuyant notamment sur les dispositifs existants préalablement : dès 1899 en Bavière existe un Bureau central des affaires tziganes ("Zigeunerzentrale") créé par le chef de la police Alfred Dillmann (p 125). Ce dispositif d'identification et de surveillance est généralisé à l'ensemble du pays en 1929 avec la création "d'un centre unifié chargé de lutter contre la "plaie des Tsiganes"(Zigeunerplage)" (p 126).

Cela n'est pas propre à l'Allemagne, puisque depuis la création d'Interpol (Commission internationale de police criminelle) en 1923, "un réseau international d'experts discute régulièrement des moyens pour "résoudre la question tsigane" en Europe." (p 126)

A partir de 1933 néanmoins se crée "un réseau informel de camps d'internement spécifiques" (ibid).

Dans ce cadre est créé notamment en 1936 le camp de Marzahn près de Berlin "en vue d'éradiquer toute présence tsigane des rues et faubourgs en préparation des Jeux olympiques." (ibid.)

Mais "parallèlement à ces mesures de sûreté, l'expertise raciale des Roms et Sintis s'institutionnalise autour du Centre de recherche sur l'hygiène raciale (RHF) installé à l'université de Tübingen en 1936 et dirigé par Robert Ritter."

Une recherche wikipédia sur Robert Ritter et son assistante Eva Justin nous apprend qu'ils ne furent apparemment pas très inquiétés en 1945 : si lui-même meurt en 1951, "après 1945, elle devient psychologue pour enfants à la municipalité de Francfort-sur-le-Main avec Robert Ritter. En 1958 le procureur de district de Francfort ouvrit une enquête sur ses activités pendant la guerre mais en 1960 le dossier a été classé pour raison de prescription.Eva Justin mourut d'un cancer en 1966."

Or, Sa connaissance de la langue rom lui permet d'approcher et de s'introduire dans leur communauté en gagnant leur confiance et se mettre à les étudier en faisant notamment des mesures anthropométriques de leur visage.

Après des études d'infirmière, elle obtient son doctorat d'anthropologie en 1944. Sa thèse qui s'appuyait sur des études faites sur des enfants tsiganes métissés enlevés à leurs parents et installés dans des orphelinats loin de leur communauté d'origine fut validée par l'ethnologue allemand Richard Thurnwald (en). Le 9 mai 1944 tous les enfants rom furent déportés à Auschwitz et moururent tous dans les chambres à gaz. Certains d'entre eux furent utilisés par Joseph Mengele dans ses pseudo-expériences médicales. " https://fr.wikipedia.org/wiki/Eva_Justin

Le travail du RHF sur les Tsiganes a consisté a constituer "un vaste fichier (...) de 33 500 dossiers personnels en 1938 (...) pour (..) déterminer le "degré de métissage" de chaque individu afin de distinguer les "Tsiganes" (c'est-à-dire "purs", dits Z), restés supposément protégés de toute contamination, des "Tsiganes hybrides" ou métis (Zigeunermischlinge ou ZM). Le décret promulgué par Heinrich Himmler, chef de la SS , le 12 décembre 1938, estime que les "Tsiganes hybrides" sont les principaux responsables des crimes commis par l'ensemble de cette population et qu'ils doivent en conséquence être traités différemment." (p 127)

Cependant, cette volonté de différencier le traitement n'apparaît pas clairement dans la suite des événements, malgré le décret du 16 décembre 1942 (p 129) qui "ordonne la déportation vers les camps de concentration et tous particulièrement vers le camp spécial en projet dans le complexe d'Auschwitz-Birkenau , de tous les Tsiganes considérés comme "métis", des Tsiganes des Balkans et issus d'Europe orientale, désignés en tant que "Roms-Tsiganes"." (p 129). De fait, selon les contextes et les circonstances, toutes ces populations font l'objet de massacres et d'enfermements plus ou moins systématiques.

Au bout du compte, "le dernier bilan, extrêmement difficile à réaliser, estime à environ 100 000 le nombre de victimes des persécutions antitsiganes dans l'Europe en guerre." (p 137)

Mais "ce bilan ne prend pas en compte le nombre bien supérieur d'internés, expulsés, réfugiés et personnes contraintes à se cacher, victimes directes ou indirectes d'une déflagration qui toucha toutes les communautés roms et sintis en Europe." (ibid)

Et ce d'autant que ce bilan s'étend aux pratiques eugénistes généralisées contre ces populations : stérilisations forcées, placements d'enfants... Les violences sexuelles, expériences médicales. Et le fait que ces persécutions touchent également des pays dits neutres comme l'Espagne, la Suisse ou la Suède (ibid).

La longue oblitération de cette histoire a également conduit au déficit historiographique, à l'absence d'institutions mémorielles et de réparations envers ces populations, encore victimes aujourd'hui de préjugés négatifs largement répandus. Ce déficit commence juste à être comblé : c'est une des conditions du recul de ces préjugés.

 

Vichy et la Shoah : une complicité avérée

 

La polémique récente lancée par Eric Zemmour sur le rôle prétendument protecteur du régime du maréchal Pétain vis-à-vis des Juifs français a remis cette question à l'ordre du jour.

La réponse sur la complicité de ce régime avec la politique d'extermination est ici clairement établie. Oui, Vichy a largement contribué à cette politique, et le chiffre relativement important de Juifs résidant en France ayant échappé à la mort ne lui est pas imputable : si 75% d'entre eux y ont échappé, on le doit à leur propre action en premier lieu, aux réseaux d'aide et de soutien en deuxième lieu, et aux difficultés logistiques de leur déportation, plus qu'à l'action délibérée de Vichy, qui n'a joué que marginalement et tardivement. (pp 141-211)

 

Peut-on comparer les génocides ?

 

Cette question pose le problème premier de la définition du génocide, une définition juridique encore controversée puisque la "Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide" adoptée le 9 décembre 1948 par l'Assemblée gnérale de l'ONU est accusée d'autoriser une large interprétation "ce qui entretient la confusion avec le crime contre l'humanité" (p 321).

Qu'en est-il exactement ? Revenons au texte.

Article II

Dans la présente Convention, le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après, commis dans l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

 

a) Meurtre de membres du groupe;

 

b) Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe;

 

c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle;

 

d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe;

 

e) Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.

 

https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/convention-prevention-and-punishment-crime-genocide

 

L'absence de création d'une Cour criminelle internationale compétente, prévue à l'article 6, a de plus entraîné un usage inflationniste du mot de "génocide" : "chaque groupe ayant subi des violences de masse que l'on pouvait qualifier de crime contre l'humanité réclame le qualificatif de "génocide" pour signifier le caractère extrême de ces violences."(p 321)

Yves Ternon établit donc une distinction entre approche juridique et approche historienne : dans la première, le juge doit établir une responsabilité individuelle en ne s'appuyant que sur le droit international; par contre, l'historien est plus libre : bien que le consensus entre historiens ne soit pas toujours établi, il dispose de critères plus larges et factuels.

Le premier est la présence de meurtres, le deuxième est l'existence d'un groupe explicitement visé par les meurtriers, le troisième est l'étendue de la destruction du groupe, le quatrième est la visée de tout membre du groupe en tant que tel, indépendamment de tout critère d'âge ou de genre, et le cinquième est l'intention criminelle. Lorsque ces cinq critères sont réunis, on peut parler d'un "génocide avéré". A partir de là, l'auteur considère que seuls trois événements du XXe siècle répondent à cette définition : le génocide des Arméniens de l'Empire ottoman (avril 1915-décembre 1916), le génocide des Juifs d'Europe (juillet 1941-avril 1945), le génocide des Tutsis du Rwanda (avril-juillet 1994). (p 323)

Cependant , il concède que d'autres massacres de masse sont "qualifiés de génocides par une majorité d'historiens : le massacre des Herreros et des Namas en Afrique allemande du Sud-ouest (1904); la famine provoquée en Ukraine et au Kouban (1932-33); les crimes des Khmers rouges au Cambodge (1975-79)." (ibid)

 

Cependant, c'est aux trois premiers qu'il applique une démarche comparative.

De celle-ci se dégagent trois points communs relevant des étapes du processus génocidaire : le premier est la mise en place d'une idéologie couplant assignation identitaire et stigmatisation/déshumanisation visant un groupe, une idéologie raciste; le second est la pratique de la persécution systématique de ce groupe par un pouvoir autoritaire à visée totalitaire utilisant cette idéologie pour embrigader la population; et le troisième enfin la décision secrète de son élimination par un petit groupe de dirigeants dans un contexte de crise où le groupe persécuté apparaît comme une menace existentielle pour le régime, mais où celui-ci dispose de suffisamment d'exécutants assez conditionnés pour exécuter ce plan sans états d'âme.

 

De ce constat découle l'idée d'une prévention possible du génocide à partir de l'identification des étapes un et deux. Ce qui donne une substance à la Convention de l'ONU dont le contenu ne mentionne aucun élément concret concernant cette notion de prévention.

 

 

Post Scriptum : Je m'avise, après avoir posté ce compte-rendu non exhaustif, que cet ouvrage comporte une grosse lacune : l'absence de tout le passé esclavagiste et colonial européen qui constitue, comme l'ont notamment montré Sven Lindqvist et Raoul Peck, des préparations au génocide nazi par leur pratique de la déshumanisation des victimes et des massacres de masse.

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