Léonora MIANO L'autre langue des femmes

Publié le par Henri LOURDOU

Léonora MIANO L'autre langue des femmes

Léonora MIANO

L'autre langue des femmes

Grasset, septembre 2021, 254 p.

 

 

Cet essai, qui fait écho au roman Rouge impératrice, a pour but de faire connaître le riche matrimoine des Subsahariennes. Il relève donc d'une entreprise de remise en cause de l'ethnocentrisme européen, qui va hérisser certain·es.

Bien que très critique et basé de fait, et quoi qu'elle en dise comme on verra plus loin, sur les valeurs humanistes et féministes qui sont celles de l'autrice, il n'échappe cependant pas à des formulations qui pourront paraître ambigües aux vigiles de l'universalisme.

 

Des confusions dommageables

 

J'ai moi-même commencé par tiquer sur la phrase : "Le féminisme, en tant qu'il est une exigence d'égalité avec les hommes au sein d'une société particulière, n'est pas universel et n'a pas à l'être."(p 23) Même si, dans la suite du texte, l'autrice explique qu'il ne s'agit pas, par exemple, de revendiquer la polyandrie, au nom de l'égalité, là où existe la polygynie officielle, ce genre d'affirmation provocatrice peut prêter à confusion.

De la même façon, lorsqu'il est question pour les femmes "de se connaître et de se penser hors de toute comparaison avec l'être de sexe masculin, ce que n'offre pas le féminisme tel que nous le connaissons. Ce dernier est obsédé par la figure masculine. Or ce qu'il faudrait, ce serait habiter, fortifier et aimer le principe féminin que l'on incarne, lui garantir sa souveraineté, avant de s'intéresser à ses éventuelles relations avec l'autre polarité, telle que manifestée à l'extérieur de soi."(p 25)

Même si une note en bas de page précise que "les principes féminin et masculin sont à distinguer des deux sexes puisque tout être humain les abrite en lui", il y a là une forme d'essentialisation du "masculin" et du "féminin" au nom de la biologie, qui s'ajoute à un procès d'intention gratuit contre "le féminisme tel que nous le connaissons", réduit à une seule interprétation négative... et dont pourtant l'autrice critiquera plus loin la diversité des déclinaisons (pp 205-6 : écoféminisme, féminisme différentialiste, féminisme intersectionnel...)

Je suis également troublé par l'insistance de l'autrice à récuser la demande d'égalité avec les hommes au nom d'une prise en compte de pouvoirs d'agir féminins déjà là. Ainsi, encore p 201 : "Il apparaît donc clairement, une fois de plus, que cet investissement des femmes dans les combats politiques ne vise pas forcément à l'égalité avec les hommes."

Cette insistance traduit, me semble-t-il, une forme de ressentiment qui consiste à valoriser exagérément des éléments de la tradition difficiles à séparer de leur contexte patriarcal, au prétexte qu'ils permettent de récuser le qualificatif "féministe" qui "relève d'une vision eurocentrée" : "Bien que porté à l'origine par des figures marginales – comme toute action contestataire - , parce qu'il est très soutenu par les médias, les institutions académiques et le monde politique, le féminisme apparaît à présent comme un impérialisme." (p 205)

Il y a là, selon moi, un abus de langage, porteur de confusion. Faut-il parce que des dictateurs se réclament de la démocratie abandonner ce mot ? De la même façon, une utilisation abusive du mot féminisme ne saurait en invalider la valeur intrinsèque.

 

Nonobstant ces restrictions, cet ouvrage est cependant d'un très grand intérêt, car il laboure un champ insuffisamment défriché : celui d'une Histoire émancipée du point de vue des dominants, et au service de l'émancipation des dominé·es.

 

Une autre Histoire de l'Afrique subsaharienne

 

C'est tout le prix de ce livre que de nous faire accéder à ces figures méconnues de l'Histoire eurocentrée que sont les souveraines Subsahariennes ayant résisté aux entreprises colonisatrices ou impérialistes des Occidentaux chrétiens comme des Orientaux musulmans, mais également à toutes ces femmes incarnant une condition féminine moins soumise qu'en Occident à une domination de genre moins homogène, ce qui a permis à des collectifs féminins d'exercer ça et là un pouvoir d'agir plus fréquent qu'en Europe (pp 185-224). Rendre à l'Afrique précoloniale et anticoloniale toute la richesse de son Histoire est une entreprise absolument nécessaire.

Miano, contrairement à ce que pourraient laisser penser les confusions relevées plus haut, exerce pleinement son esprit critique sur les figures des souveraines remarquables en contextualisant avec rigueur le cadre et les limites de leur action, et en dénonçant les héroïsations usurpées.

C'est le cas de Njinga MBANDE princesse du Ndongo et figure de la résistance au colonialisme portugais, dans ce qui sera un jour l'Angola, au début du 17e siècle : "L'histoire de Njinga MBANDE est bel et bien celle d'une femme ayant des comptes à régler avec les hommes, ce qui ne peut être source de puissance (...) En effet, se borner à inverser les rôles pour endosser celui du dominant et reproduire ses méfaits est un abaissement." (p 116) Ainsi "aucune forme d'esclavage n'est admissible, et celui que pratiqua Njinga, contrairement à ce qu'avancent des Subsahariens, n'était en rien plus doux que celui auquel se livreraient les Européens de l'Ouest dans les Amériques."(p 129)

Et son destin d'icône de l'indépendance de l'Angola après 1975 est usurpé, car "Njinga fut aussi une conquérante, c'est-à-dire quelqu'un qui piétina la souveraineté d'autres, quelqu'un qui prit les vies de personnes qui ne constituaient pas une menace, quelqu'un dont le pouvoir ne souffrait pas la contestation." (p 136)

 

Par opposition, on retiendra d'autres figures bien plus positives, dont les plus remarquables sont la reine Pampa KANYIMPA , dernière souveraine des Bijagos (dans l'actuelle Guinée Bissau), (p 177-9), et SARRAOUNIA Mangou, reine ("sarraounia" en haoussa) de la cité-Etat de Lougou (au Sud-ouest du Niger actuel) (pp 168-74).

 

Toutes ces Subsahariennes remarquables sont la pointe avancée d'une condition féminine spécifique, moins cantonnée qu'en d'autres régions du monde à un rôle subalterne et limité à l'espace domestique. Cette porosité de la domination masculine laisse entendre une "autre langue des femmes" qui a puissamment contribué à la résistance à la domination coloniale.

Cet élément fondamental motive la charge, justifiée cette fois-ci, contre certaines féministes européennes qui ne remettent pas en cause l'impérialisme colonial : "Ce qu'elles exigent en premier lieu, ce n'est pas la fin de l'occidentalité dont elles sont le joyau : les biens arrachés aux mondes conquis furent déposés à leurs pieds, les peuples de ces espaces mis au service de leur confort (...) Celles qui inventent le féminisme veulent participer à l'oeuvre civilisatrice, être mentionnées dans les annales de la grandeur. (...) De nos jours, la plupart des Occidentales engagées en politique, qui prennent une part active au maintien de l'impérialisme, du capitalisme et du racisme qui en découle, se disent féministes sans remettre en cause les fondements de ce système." (pp 59-60)

Il en découle que "c'est par l'assainissement des rapports qu'entretiennent les femmes les unes avec les autres, par la recherche de dispositions réparatrices – à l'égard des méfaits de l'Histoire et des inégalités de façon générale – et par la mise en place de solidarités concrètes, que les femmes du monde auraient les meilleures chances de détruire des structures oppressives." (p 62)

 

A noter, dans sa conclusion, l'évocation également de figures féminines Afrodescendantes du Brésil ou des Caraïbes qui jouèrent un rôle très important dans les résistances à l'esclavage, notamment dans ces communautés d'esclaves évadés connues sous le nom de "marronnes".

 

Un livre donc nécessaire et utile pour dépasser l'ethnocentrisme postcolonial et promouvoir un universalisme authentique.

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