Quelle dynamique et quel rassemblement à gauche ?

Publié le par Henri LOURDOU

Quelle dynamique et quel rassemblement à gauche ?
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Quelle dynamique et quel rassemblement à gauche ?

Quelle dynamique et quel rassemblement à gauche ?

Charles PIAGET LIP

Lutter/Stock2, 4e trimestre 1973, 220 p.

Charles PIAGET On fabrique, on vend, on se paie

Coup pour coup, Syllepse, avril 2021, 86 p.

Collectif Manifeste du temps des communs,

Texte issu de l’appel du « Big Bang » au sein des gauches et des écologistes

éditions Arcane 17, août 2020, 84 p.

 

 

Mes enfants m'ont offert, à ma demande, le petit ouvrage de Charles Piaget "On fabrique, on vend, on se paie", qui revient sur le sens de l'action collective menée à Lip, entreprise horlogère de Besançon, en 1973 et au-delà. C'est l'occasion d'exhumer de ma bibliothèque l'ouvrage écrit à chaud, au moment où cette lutte ouvrière faisait rêver de nombreuses personnes, en France et ailleurs.

Parallèlement se développe un débat difficile au sein de notre groupe EELV 65 sur la perspective d'une union possible pour les législatives 2022 avec les partis Ensemble ! et PCF, à l'initiative de la candidate Génération.s sur la criconscription 65-01 investie par le Pôle écologiste soutenant la candidature Jadot aux présidentielles (EELV, Génération.s, Génération Ecologie, Mouvement des Progressistes et Nouveaux Démocrates). Celle-ci, Marie Luchi, fait partie des co-auteurs du petit ouvrage, que je ne connaissais pas, "Manifeste du temps des communs", réunissant, comme l'indique sa présentation, des "personnalités issues de différentes cultures politiques, notamment écologistes, insoumises, communistes et socialistes, et/ou impliquées dans le mouvement social, la vie intellectuelle, le monde artistique." Celui-ci avait pour ambition de "contribuer à l’émergence d’un projet et d’une stratégie pour gagner, et notamment à la présidentielle et aux législatives de 2022" et "d’inverser la mauvaise donne politique actuelle et de déjouer le funeste duel Macron/Le Pen par le rassemblement sur un contenu de transformation en profondeur, social et écologiste. " On peut déjà constater que cette double ambition est largement compromise... Pour autant le projet est bien sûr louable, et il importe d'analyser à quelles conditions il pourrait être relancé. Car on ne saurait ni se résigner au pire, ni se contenter du moindre mal.

 

Je commence à écrire ces lignes le 22 mars :), mais je ne les publierai qu'après le 1er tour des présidentielles du 10 avril... On comprendra pourquoi.

 

Gauche d'émancipation contre Gauche du ressentiment ?

 

Comme je m'étonnais sur Facebook, carrefour de nos turpitudes, de la sélection de commentaires de "trolls sectairement anti-écolos" comme "les plus pertinents" à la suite d'une vidéo de Yannick Jadot sur la chasse, je me suis vu attirer le commentaire suivant : "le choix de mon avatar Facebook -la Marianne des Droits de l'Homme- en dirait très long sur mon goût immodéré pour la moraline."

Ce n'est pas la première fois que je me fais traiter de "prof de morale", mais ici on notera l'emploi d'un terme typiquement nietszchéen désignant les tenants de la "morale des esclaves" que seraient les chrétiens, enfermés dans le ressentiment qui conduit à "l'inversion des valeurs" : autrement dit à la valorisation de tout ce qui est contraire à la vie et à la joie de vivre.

J'ai beaucoup réfléchi à cette notion de ressentiment depuis que j'ai découvert le petit ouvrage de Max Scheler "L'homme du ressentiment", inspiré à la fois de Nietszche et...des Evangiles (comme quoi on peut faire des usages multiples de la même notion).

J'en avais déduit qu'il existe bien à Gauche une "culture du ressentiment" qui consiste à dévaloriser systématiquement tout ce qui est issu du monde des riches et des puissants, et à valoriser symétriquement tout ce qui vient des pauvres et des faibles.

Cette culture aboutit à une volonté de destruction, de table rase, évacuant tout ce qui, dans le monde des riches et des puissants, relève de la civilisation des moeurs, de la pensée et de la culture, et à la mise en place d'une société marquée par la violence permanente et la volonté de rabaisser tous ceux et celles qui pensent, créent et produisent par eux-mêmes, sans en demander la permission à personne.

C'est ce qu'avait bien perçu Trotsky à la fin de sa vie concernant la société soviétique issue du stalinisme. D'où son plaidoyer pour la liberté de création.

De là une réflexion consécutive sur l'émancipation.

Celle-ci, c'est devenu pour moi un mantra (excusez-en donc la répétition), est bien un travail. Autrement dit un effort soutenu et systématique contre la tentation du ressentiment qui enferme les opprimés et exploités dans leur identité d'opprimés et d'exploités. Dévaloriser la culture des riches et des puissants est le meilleur moyen de s'épargner l'effort d'y accéder, de s'en emparer... et de la retourner contre l'oppression et l'exploitation. Au lieu de cela , la Gauche du ressentiment cultive l'attente du Grand Soir qui règlera tout ou le recours au Chef providentiel qui s'occupera de tout (par exemple de signer un décret le soir de son élection pour bloquer les prix et augmenter les salaires).

 

Piaget et les LIP : un exemple pour la Gauche d'émancipation

 

Je suis frappé par la continuité de pensée d'un Charles Piaget, à bientôt 50 ans de distance, 50 ans qui mesurent aussi mon ancienneté dans le militantisme.

Ce qui ressort en effet des deux ouvrages, c'est bien l'accent mis à la fois sur le collectif et sur la volonté d'émancipation par l'appropriation des enjeux par toustes.

Ces deux aspects sont indissociables et relèvent d'une culture ouvrière spécifique qui est celle du syndicalisme révolutionnaire d'inspiration libertaire. Ce n'est pas un hasard qu'elle s'exprime à Besançon et dans le milieu de l'horlogerie, c'est-à-dire dans le milieu socio-culturel qui a donné naissance à la fois à ce type de syndicalisme et aux coopératives paysannes connues sous le nom de "fruitières", caractérisées par la délibération collective et un égalitarisme sourcilleux.

http://www.ac-grenoble.fr/occe26/activite/ec_sociale/Pourensavoirplussurlemouvementcooperatif.PDF

Cela s'est résumé en 1973 dans le mot d'ordre d'autogestion, traduit concrètement par les Lip dans le cadre de leur lutte pour l'emploi par une modalité d'action inédite : "On fabrique, on vend, on se paie".

Charles Piaget présente ainsi sa conception du syndicalisme : traditionnellement, "le travailleur fait la lutte, plus avec ses pieds (manifs) qu'avec sa tête. Le principal du salarié n'est pas vraiment sollicité.

La lutte se prive de toute la richesse de chaque individu (comme l'entreprise du reste). Cette dernière développe le côté manuel et étouffe le côté intellectuel. Lorsque le salarié entre pleinement en lutte, lorsqu'on fait appel à sa réflexion, alors il apprend et il donne beaucoup. Il se sent indispensable.

(...) Lorsque presque tous les salarié·es participent pleinement, cela oblige les délégués à repenser leur rôle. Tout cela s'est traduit concrètement. Les idées, les actions imaginatives retenues par l'AG venaient à 80% des salarié·es de base et 20% du groupe des délégués. (...)

Certes, des dangers existent. Ce grand collectif doit comprendre une part de salarié·es ayant une formation syndicale afin d'éviter toute dérive dans les cercles de réflexion. Avoir une connaissance de l'histoire ouvrière, de la société contemporaine, son type d'économie, ses inégalités, sa démocratie de façade...Il faut aussi connaître les valeurs humaines que nous défendons. Ne jamais oublier que nous combattons fermement des décisions injustes, prises par des hommes. Nous ne combattons pas les êtres humains." ("On fabrique, on vend , on se paie", pp 50-51).

 

C'est dans ce va-et-vient permanent que peut se construire une véritable émancipation collective et individuelle. Or, il est dévoreur de temps et d'énergie. Les pesanteurs du fonctionnement délégué habituel poussent, au nom d'une efficacité à court terme, à le "shunter" constamment.

Soit au nom d'une spontanéité factice qui vire au populisme le plus aberrant, soit au nom de la respectabilité de la lutte qui doit rester dans les cadres du fonctionnement vertical habituel.

Charles Piaget l'a appris à ses dépends, lorsqu'il s'es t vu interdire temporairement de parole publique par l'AG des salarié·es à un moment très chaud de la lutte. Il a accepté le verdict collectif et en a reconnu le bien-fondé.

 

Est-il besoin d'exemples pour la Gauche du ressentiment ?

 

Ils sont hélas si nombreux qu'on hésite à choisir de peur de susciter des protestations (pourquoi celui-ci et pas celui-là ?). On se bornera donc à relever des comportements et des postures-types.

Tout d'abord, bien sûr la posture du "Sauveur suprême", particulièrement prisée en ces temps d'élection présidentielle. Mais aussi cette tendance à déshumaniser l'adversaire ou le concurrent en lui prêtant les pires intentions et en en faisant l'incarnation de toutes les abominations. A cela est associée bien sûr une grande agressivité : un marqueur typique du ressentiment.

Est-il dû au hasard que les complotistes se retrouvent si facilement dans cette Gauche-là ? Et que leur "engagement" se traduise sur le seul mode de la protestation et du dénigrement ? Il y a chez les tenants de la Gauche du ressentiment un grand sentiment d'impuissance, un manque de confiance dans les autres et une méfiance quasi-systématique vis-à-vis de tout ...sauf du Sauveur suprême qui va tout régler à lui tout seul.

 

Comment sortir de cette opposition ?

 

Tout d'abord en constatant que personne ou presque n'est totalement d'un côté ou de l'autre. Chacun est tenté par le ressentiment ou sensible à la promesse d'émancipation.

Il y a donc une marge de dialogue et d'évolution chez chacun.

Dans les positionnements collectifs des partis et candidats également les deux postures sont présentes : tout est question de dosage...

Il faut donc commencer par se doter de cette boussole de l'émancipation pour entamer un travail de persuasion et de dialogue reposant sur quelques principes partagés.

 

Quels peuvent être ces principes ?

 

Pas d'ennemi à gauche

 

Il faut dire clairement cela : à partir du moment où l'on partage le souci de la justice, celui de la liberté individuelle ( en résumé, des droits humains) et celui du respect des équilibres écologiques, on fait partie de la grande famille de gauche et on doit l'assumer.

 

Dialoguer, pas polémiquer

 

Dans ce cadre, la règle doit être le dialogue, non la polémique. Autrement dit, l'échange d'arguments, non de procès d'intention ou de règlements de compte.

 

Rechercher les points d'accord sans occulter les désaccords

 

Pour dépasser les désaccords (réels et parfois profonds) entre nous, il faut d'abord les poser et en déplier toutes les implications pour voir par quel chemin on pourrait aboutir à un compromis.

 

Savoir conclure des compromis solides

 

Cela suppose un long dialogue et des accords sans sous-entendus ni flou. Donc de prendre tout le temps nécessaire pour y arriver et de prévoir des procédures pour gérer les désaccords futurs : on ne peut tout prévoir dans un programme.

 

Associer un maximum de monde aux discussions et pratiquer la transparence

 

Pour qu'un accord soit porté collectivement, il faut qu'il soit construit collectivement, par des discussions à tous les niveaux et des compte-rendus à la base des discussions au sommet. Des compte-rendus dont on s'assure qu'ils ont bien été appropriés par leurs destinataires à travers des échanges ascendants, et pas toujours descendants.

 

 

Conclusion provisoire

 

Si les résultats, que l'on prévoit désastreux pour la Gauche, de la présidentielle amènent à initier ce processus, alors, on pourra raisonnablement penser rebondir.

Hors de ce chemin, je ne vois aucune lueur d'espoir.

Le petit ouvrage collectif "Manifeste du temps des communs" amorce un tel chemin. Bien que trop ambitieux dans ses objectifs, et un peu trop intello pour impliquer bien des militants, il montre la bonne direction. De telles initiatives doivent se multiplier. L'avenir est à ce prix.

 

Post Scriptum du 11 avril : Le résultat électoral du 10 avril donne clairement, à travers la dynamique du "vote utile" qui a joué à plein, un avantage à la "gauche du ressentiment". Tout dépend à présent de la parole du Chef Mélenchon : saura-t-il calmer le besoin de lynchage de certains de ses partisans contre ceux qui ont osé maintenir leur indépendance politique en soutenant d'autres candidat·es que lui à gauche ? Saura-t-il ouvrir la porte d'un vrai débat pour se rassembler vraiment pour les législatives en sortant de la logique du pur rapport de forces électoral du 10 avril -qui peut s'avérer aussi fugace que celui de 2017 ? La balle est dans son camp.

 

 

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