Ukraine, naissance d'une nation démocratique

Publié le par Henri LOURDOU

Ukraine, naissance d'une nation démocratique
Ukraine, naissance d'une nation démocratique

Ukraine, naissance d'une nation démocratique

Roger PORTAL "Russes et Ukrainiens",

Questions d'histoire n°20, Flammarion, 3e trim 1970, 140 p.

Alain GUILLEMOLES "Ukraine, le réveil d'une nation"

Les Petits Matins, février 2015, 212 p.

 

Face aux propagandistes zélés de la double fable poutinienne d'une Ukraine partie intégrante de la Russie et d'une Ukraine gouvernée par des nazis, il convient de rétablir la vérité historique et factuelle.

Comme toujours, le travail des historiens et des journalistes dignes de ce nom doit nous servir de base. Ce qui suppose de prendre le temps de les chercher et de les lire...

 

Russes et Ukrainiens : une ou deux nations ?

 

J'ai retrouvé dans ma bibliothèque la précieuse mise au point de l'historien Roger PORTAL, (1906-1994), dont la notice wikipédia nous montre bien qu'il ne peut être soupçonné d'antisoviétisme : "Agrégé d'histoire et géographie (1935), professeur à la Faculté des lettres et sciences humaines de Paris et directeur de l'Institut d'études slaves, il a exercé une influence importante sur l’histoire de la Russie et de l’URSS en France.

À partir des années 1950, il donne un cours à la Sorbonne sur la Révolution russe et l'histoire des systèmes agraires en Russie et en URSS. Au début des années 1960, il envoie en Union soviétique un certain nombre de ses étudiants.

Membre de l'Association France-URSS, il fait partie de sa présidence de 1962 à 1980. "

https://fr.wikipedia.org/wiki/Roger_Portal#Publications

 

Le petit ouvrage "Russes et Ukrainiens" fait partie d'une collection créée et dirigée par Marc FERRO dont l'objet est ainsi présenté : mettre à la disposition du lecteur "tous les éléments qui permettent de juger et d'apprécier les données d'une question, d'en connaître les zones obscures, de situer son importance dans le passé et de saisir également de quelle façon la connaissance de l'histoire aide à comprendre le temps présent." (4e de couverture).

 

Après une mise au point historique qui établit les différentes étapes de la constitution d'une "nationalité ukrainienne dont les caractères originaux se sont affirmés malgré la politique assimilatrice de Moscou (...) il conclut sur la nécessité d'un équilibre difficile à maintenir entre deux forces : le sentiment national ukrainien et l'adhésion à un patriotisme soviétique." (ibidem)

On sait ce qu'il est advenu depuis du second... Mais que penser donc du sentiment national ukrainien ?

Il importe à cet égard de se dégager de la vision "essentialiste" et an-historique propre à tous les nationalismes, et de l'instrumentalisation de l'Histoire au service de cette vision.

De ce point de vue, l'ouvrage de Alain Guillemoles, journaliste économique à La Croix et ancien correspondant de l'AFP en Ukraine, permet de mettre en perspective les remarques de 1970 de Roger Portal.

Celui-ci en effet appuie sur un caractère négatif de la "mentalité ukrainienne" qu'il qualifie de "malheureusement durable" : l'antisémitisme (p 76).

On sait que dans l'argumentaire poutinien le régime actuel de l'Ukraine est qualifié de "nazi" en faisant référence à ce passé.

Jusqu'à quel point ce passé perdure-t-il ? C'est un des éléments d'appréciation de la situation présente qu'il faut peser avec précaution.

 

L'Ukraine post-soviétique : quelle dynamique ?

 

Alain Guillemoles la résume en deux pages (pp 22-3) : "La fin du système soviétique a provoqué dix ans de chaos économique, puis dix ans de croissance portée par la demande mondiale d'acier et de blé.(...)

L'effondrement du régime communiste a donné la liberté aux Ukrainiens. Certains en ont profité pour amasser des fortunes : il s'est constitué une caste d'oligarques richissimes (...) D'autres ont choisi de créer des médias indépendants ou des associations : l'Ukraine est devenue l'un des pays de l'ex-URSS où la société civile est la plus active, la plus diversifiée."

Il en est résulté une renaissance de la culture ukrainienne, en particulier de la langue, et une réappropriation du passé, notamment de l'épisode enfoui de l'Holodomor, l'extermination par la faim de la paysannerie entre 1931 et 1933 pour éliminer toute opposition à la collectivisation. Sur sa qualification de "génocide", le débat reste ouvert, mais non sur les faits : ce sont bien au minimum 2,5 millions de personnes, et peut-être jusqu'à 7 millions qui sont mortes d'une famine délibérément provoquée sur ordre de Staline, sur une population de 40 millions de personnes...https://fr.wikipedia.org/wiki/Holodomor

NB : pas un seul mot sur cette famine dans le livre de Portal en 1970 : "Mesures disciplinaires, déportations massives, frappèrent la population ukrainienne. La résistance à la collectivisation parut à tort être une expression de "nationalisme ukrainien" antisoviétique, sans qu'on puisse dire, dans les raisons données à la répression des années 1932-1934, la part exacte du prétexte nationaliste." (Portal, op cit, p 82)

Parallèlement, la reconnaissance du passé antisémite progresse à grand pas depuis 1991. Tabou à l'époque soviétique, il devient à la fois un objet d'étude et un élément du débat public. Ce qui oblige le parti d'extrême-droite Svoboda à édulcorer son programme et son discours. Celui-ci perd cependant en audience : après une poussée en 2012, avec plus de 10% des voix aux législatives, il redescend à 2,15% en 2019. https://fr.wikipedia.org/wiki/Svoboda_(parti_politique)

Ce fait manifeste la véritable dynamique du mouvement Euromaïdan de 2014, totalement caricaturé par certains à partir des quelques activistes d'extrême-droite très démonstratifs qui s'y étaient mêlés, notamment le fameux groupe Secteur Droit ( Pravi Sektor) https://fr.wikipedia.org/wiki/Secteur_droit

Cette dynamique est indéniablement démocratique, égalitaire et libertaire.

Les régressions inévitables liées à la militarisation du conflit avec la Russie ne sauraient invalider cela.

 

Publié dans Europe, Histoire, politique

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