A propos d'un argumentaire pacifiste sur la guerre en Ukraine

Publié le par Henri LOURDOU

A propos d'un argumentaire pacifiste sur la guerre en Ukraine

A propos d'un argumentaire pacifiste

sur la guerre en Ukraine

 

Je reçois d'une amie le texte d'un pacifiste belge s'insurgeant, à juste titre, de la suppression d'une émission programmée à la RTBF : "ce samedi 5 mars, la RTBF devait diffuser dans son émission “ Retour aux sources” un reportage suivi d’un débat préenregistré le 1er février sur les militantes pacifistes de Greenham Common, auquel je participais avec une professeure de St-Louis. La réalisatrice, très gênée m’a téléphoné pour me dire que, vu les circonstances, les "hautes autorités de la RTBF" avaient décidé de supprimer ce débat!

Ce 1er février, lors de l’enregistrement de l’émission « Retour aux sources » présenté avec talent par Mme de Selys, il n’y avait pas encore cette guerre en Ukraine et le sujet montrait la réaction remarquable des militantes pacifistes de Greenham Common qui avec détermination dans la durée ont obtenu l’évacuation de missiles nucléaires de moyenne portée que les Américains voulaient implanter en Grande-Bretagne comme dans 4 autres pays d’Europe. Le débat expliquait comment ce mouvement féministe était devenu l’emblème des mouvements de la paix qui ont mobilisé des millions de citoyens à partir de 1979 dans les rues de Londres, Bonn, Rome, Amsterdam et Bruxelles, y compris à New York devant l’ONU pour exiger le démantèlement des missiles nucléaires de moyenne portée installés par les Américains et les Soviétiques à l’est et à l’ouest de l’Europe.

 

Etonnant que ce qu’on m’a dit être les « hautes autorités » de la RTBF aient décidé, vu le contexte, de supprimer le débat qui accompagnait le film. Ont-elles craint que ce soit perçu comme un appel à la mobilisation comme dans les années 80 pour dénoncer la guerre des Russes mais aussi les manœuvres de l’OTAN visant à asphyxier la Russie ?

 

A n’en point douter, je serai accusé, comme en 1980 d’être un agent de Moscou et devrai faire, comme à l’époque, la preuve de ne pas être financé par le Kremlin. Pour mémoire ce sont trois Ministres d’Etat, Pierre Vermeylen (P.S.), Pierre Harmel (PSC) et Robert Henrion (PRL) qui acceptèrent de me dédouaner publiquement et de témoigner de mon indépendance. »

 

Sans s'interroger plus avant sur les raisons de cette déprogrammation, il considère qu'il s'agit de censurer une parole pacifiste, au moment où l'agression russe en Ukraine (qu'il condamne bien évidemment) provoque une réaction de réarmement au sein du "camp occidental".

Un premier biais de raisonnement consiste à plaquer la situation de 1979-83 (bataille contre les euromissiles dans un contexte de relance de la "guerre froide" par les USA ) sur celle de 2000-2022 (retrait américain de tous les théâtres d'intervention extérieure, baisse des dépenses militaires dans la plupart des démocraties occidentales, et montée de l'interventionnisme russe : en Syrie, en Ukraine, en Afrique, en Arménie, au Kazakhstan...).

 

Là où le dérapage s'opère, de mon point de vue, c'est dans le développement suivant :

"A-t-on le droit d’être en désaccord avec le courant « mainstream » qui des mois durant, sous influence des Etats-Unis et de l’OTAN, a mené une campagne de dénigrement contre la Russie de Mr Poutine ?

A-t-on le droit, tout en dénonçant l’agression armée des Russes, violation flagrante du droit international et tout en exigeant le retrait de l’envahisseur, de garder une opinion critique à l’égard du gouvernement ukrainien, de la manière dont il a mené ces dernières années une guerre contre les populations du Donbass avec le concours des composantes nazies de la société ukrainienne ?

A-t-on le droit d’avoir un avis différent sur la manière dont l’Union Européenne a été absente depuis 8 ans et n’a rien entrepris, tant à l’ONU qu’à l’OSCE, pour désamorcer le conflit qui a dégénéré en une sale guerre aujourd’hui et jeté sur les routes de l’exil des centaines de milliers de gens?

 

Rien n’a été entrepris pour empêcher cette guerre pourtant évitable si nos responsables politiques européens avaient, dès après 2014 et les accords de Minsk, écouté sérieusement les parties au conflit et cherché des modus vivendi qui sauvegardent les droits des ukrainiens à la non ingérence russe tout en prenant en compte les requêtes légitimes de ces derniers pour leur sécurité et l’accès aux mers chaudes."

 

Commentons ces différents arguments : le "courant mainstream" qui a mené, non pas depuis des mois, mais depuis des années une "campagne de dénigrement contre la Russie de Mr Poutine" est celui des défenseurs des droits humains. Un courant qui loin d'être "mainstream" a été durant des années négligé et impuissant. Depuis l'intervention brutale de Poutine en Tchétchénie en 1999, en passant par l'assassinat d'Anna Politkovskaïa en 2006, puis l'intervention en Géorgie (2008), en Ukraine (2014), en Syrie (2015), très longtemps la dénonciation de Poutine est restée marginale ou non prise en compte. Le réveil récent des médias "mainstream", loin d'être une mauvaise nouvelle, est un soulagement pour eux.

La posture critique vis-à-vis du "gouvernement ukrainien, de la manière dont il a mené ces dernières années une guerre contre les populations du Donbass avec le concours des composantes nazies de la société ukrainienne" ne fait que reprendre les "éléments de langage" du gouvernement Poutine sans l'ombre d'aucune preuve. Ils ont été pourtant bien désavoués par les journalistes professionnels et les enquêtes indépendantes d'organismes internationaux : il suffit de chercher un peu la vérité pour la trouver. Encore faut-il en avoir envie.

Quant à l'absence de l'Europe de l'Onu et de l'OSCE pour empêcher cette "guerre évitable", il serait plus crédible de la critiquer en ne reprenant pas intégralement les arguments, encore une fois de la partie russe : "requêtes légitimes de ces derniers pour leur sécurité et l’accès aux mers chaudes." Visiblement, les prétentions impériales ne sont critiquables que d'un côté, pas de l'autre ! Et si cette "absence", en effet regrettable, n'était pas la véritable raison de cette guerre ? Mais bien la volonté impériale inflexible et planifiée de Poutine, insensible à toute idée de négociation.

 

La paix : à quelles conditions ?

 

Arriver le plus rapidement possible à un arrêt des hostilités et à des négociations de paix ne peut se faire que si Poutine renonce à des prétentions étrangères au droit international et basées sur une paranoïa hors de propos et une volonté impériale. Le respect intégral des frontières internationalement reconnues (y compris par la Russie elle-même) de l'Ukraine en fait partie.

D'ici là, les seules options envisageables sont la résistance armée des Ukrainiens à l'invasion de leur pays et le soutien à cette résistance sans entrer dans l'engrenage de la confrontation armée généralisée. Et il faudra bien envisager aussi la question des réparations et le jugement des crimes de guerre. Car le dernier mot doit revenir au Droit, non à la force.

 

Que cette réalité déstabilise des militants élevés dans la culture anti-américaine des années 70 ne doit pas les dispenser de réévaluer leurs préjugés.

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