Shumona SINHA Assommons les pauvres !

Publié le par Henri LOURDOU

Shumona SINHA Assommons les pauvres !

Shumona SINHA

Assommons les pauvres !

(L'Olivier, août 2011, 158 p.)


 

Exergue de Pascal QUIGNARD : "Aux yeux d'un Grec ancien le mot grec de liberté (eleutheria) définissait la possibilité d'aller où on veut (to elthein opou erâ)."

L'autrice, née en 1973 à Calcutta (Bengale) vit à Paris depuis 2001. Elle a été, comme son personnage, traductrice à l'Ofpra (Office français pour les réfugiés et apatrides) chargé d'instruire les demandes d'asile en France.

Elle rend compte de la situation doublement impossible dans laquelle la quasi-réduction de l'accueil légal officiel aux seuls réfugiés politiques place les exilés (transformés en "requérants" du statut de réfugié) et les instructeurs de la demande ("officiers de protection" et leurs traducteurs).

Les premiers sont condamnés à inventer des récits compatibles avec ce type de demande, les seconds condamnés à leur arracher la vérité de leur parcours et de leurs motivations ...pour repousser cette demande.

"On amenait ces gens-là à dire la vérité pour en fin de compte ne rien en faire. C'était un cul-de-sac. On les délaissait au pied du mur , au fond de l'impasse, où des centaines de milliers comme celui-ci avec leurs récits s'entassaient, stagnaient, puaient, devenaient mousse parmi la mousse, grignotés par les larves de l'oubli." (p 77)

Car la vérité, dont on ne fait rien, est que leur motivation à venir en Europe est essentiellement le désir d'avoir une vie meilleure, c'est-à-dire la même que celle qui poussa des dizaines de millions d'Européens à quitter leur continent aux XIXe et XXe siècles.

Ce refus d'accueil persistant des autorités européennes, doublé d'hypocrisie, est à la source d'un débat biaisé où fantasme d'invasion à connotation raciste et trafics divers tiennent la vedette au détriment d'une approche humaniste et pragmatique qui consisterait à organiser l'accueil plutôt que le non-accueil.

Le titre du livre, emprunté à celui d'un des "Petits Poëmes en prose" de Baudelaire, fait référence à la nécessité de rompre avec l'approche paternaliste et humiliante vis-à-vis des exilés. Dans son texte, Baudelaire agresse violemment un vieux mendiant jusqu'à susciter sa réaction violente : ce n'est qu'après s'être fait rosser à son tour qu'il consent à partager sa bourse avec lui en "égal" et non plus en supérieur condescendant.

C'est donc bien un appel à aborder la question de l'accueil du point de vue de l'égalité des droits.

En complément à ce témoignage qui rend compte de la situation dans la métropole parisienne, une fois les personnes exilées "prises en charge" par une filière de compatriotes intéressés (ici les Bengalis) en 2011, voici le témoignage, plus actuel, de ce qui se passe en amont :

Extrait d'un témoignage de Didier FASSIN qui rend compte d’enquêtes ethnographiques menées depuis trois ans à la frontière franco-italienne :

"Les demandeurs d’asile sont censés pouvoir déposer leur dossier dès leur entrée sur le territoire, ce qui suppose qu’ils aient l’information sur ce droit et que les agents acceptent d’enregistrer leur requête.

Une directive européenne prévoit même que l’entretien avec la personne serve à déterminer si les conditions du départ du pays d’origine laissent à penser qu’elle pourrait entrer dans le cadre de l’asile ou de la protection subsidiaire et, le cas échéant, de le lui indiquer. Or, selon les témoignages recueillis, non seulement les agents ne fournissent pas cette information, mais lorsqu’ils sont sollicités, ils refusent souvent d’enregistrer la demande.

En interrogeant aussi bien les policiers aux frontières que les autorités, la Commission nationale consultative des droits de l’homme et la Commission parlementaire ont pu confirmer l’absence d’enregistrement des demandes d’asile. Les entretiens réalisés sur place avec les policiers montrent que ce refus ne relève pas seulement d’une mauvaise volonté des agents, mais aussi de l’institution policière, plus désireuse d’atteindre des quotas de refoulement que de faire respecter le droit.

Dans ces conditions, les demandeurs d’asile, tout comme les autres exilés, préfèrent eux aussi prendre des risques dans la montagne.

C’est cette connaissance des dangers encourus qui conduit des femmes et des hommes, de la région ou d’ailleurs, montagnards ou non, à effectuer des maraudes à la recherche de personnes en détresse pour leur porter secours et les aider à rejoindre un lieu sûr dans la vallée.

Ces maraudes, le plus souvent nocturnes car c’est la nuit que la plupart des passages clandestins ont lieu et c’est aussi la nuit qu’ils sont le plus difficiles, se déroulent près de la frontière de façon à pouvoir trouver et assister ces personnes avant que les forces de l’ordre ne les aperçoivent et ne les interpellent. Mais les maraudeurs sont extrêmement précautionneux de façon à ne jamais franchir cette frontière, car ils savent que ce qui pourrait alors être qualifié d’aide à l’entrée irrégulière sur le territoire national est puni de cinq années d’emprisonnement et de trente mille euros d’amende.

Les novices bénéficient d’une initiation sur le terrain par les vétérans. Tous connaissent ainsi, d’expérience ou par la transmission, les lieux où ils ne doivent donc pas s’aventurer. Ils peuvent de surcroît recevoir un document rassemblant les principales informations concernant ce que dit la loi et ce que sont leurs droits, ce qu’il leur faut dire et faire s’ils sont arrêtés. Les maraudeurs ont pris leurs distances par rapport à celles et ceux qui se réclament des No Borders et qui occasionnellement violent une loi qu’ils trouvent infondée.

Cette prudence dans l’engagement ne suffit pas toujours à les mettre à l’abri de la répression de l’État, ce qui ne devrait pourtant jamais être le cas puisque l’assistance, y compris dans le cadre de la circulation et du séjour, est légale, protégée par la décision de la Cour constitutionnelle et renforcée par l’avis de la Cour de Cassation. La tactique la plus communément utilisée par la police aux frontières consiste à accuser les maraudeurs d’avoir aidé à l’entrée irrégulière sur le territoire national.

Cette accusation n’est guère facile à contrer car devant des magistrats, c’est la parole de plusieurs agents assermentés qui affirment la même chose contre la parole d’individus a priori suspects puisqu’ils admettent porter secours à des personnes en situation irrégulière.

Le procureur n’engage que rarement des poursuites sur la base de l’audition conduite par un officier de police judiciaire qui lui est transmise, mais le simple fait d’être soumis à une telle procédure s’avère, pour la personne concernée, dissuasif dans la poursuite des maraudes, au moins pendant quelque temps.

Les forces de l’ordre disposent d’un autre pouvoir de nuisance qui fonctionne sur le mode de représailles lorsque les maraudeurs ont réussi à secourir des personnes. Elles arrêtent systématiquement les véhicules, vérifient les papiers, examinent chaque détail, et finissent souvent par trouver une plaque d’immatriculation jugée mal lisible ou un feu mal réglé pour lesquels une amende sera administrée. Un soir, les maraudeurs circulant en voiture près du col de Montgenèvre ont reçu seize contraventions, l’un d’eux ayant été contrôlé six fois et s’étant vu infliger trois amendes."

https://aoc.media/analyse/2022/02/17/illegalisme-detat-hyperobeissance-civile-en-hommage-a-mireille-delmas-marty/?fbclid=IwAR2Vp-3WrUWb4jGN0BVxHpu9Kj2q69QyVYp95s1rjkT94tW-znC228Kr4mA

 

Publié dans Europe, Immigration, politique

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