Rompre avec sept siècles d'arrogance, de crimes et de déni

Publié le par Henri LOURDOU

Rompre avec sept siècles d'arrogance, de crimes et de déni
Rompre avec sept siècles d'arrogance, de crimes et de déni
Rompre avec sept siècles d'arrogance, de crimes et de déni

Exterminez toutes ces brutes !

Rompre avec sept siècles d'arrogance, de crimes et de déni.

 

Il y a un "déni Blanc". Mais, telle un acide, la vérité historique dissout petit à petit la gangue de ce déni.

Raoul Peck a raison de dire, au début de son ample fresque, qu'il n'entre pas dans un "débat historique" avec les tenants rétrogrades du suprémacisme Blanc. Même si ceux-ci n'ont jamais été aussi tonitruants, il n'existe pas, comme ils le prétendent, de "faits alternatifs".

Il n'en demeure pas moins que l'enjeu aujourd'hui est de finir de dissoudre ce "déni Blanc", qui voudrait tenir à distance ou voiler ce qu'a été le comportement collectif des Européens pendant sept siècles : une suite quasi-ininterrompue de massacres et de mise en esclavage de peuples entiers à une échelle jamais vue dans l'Histoire.

Autrement dit, le projet nazi d'extermination des Juifs n'a pas été un commencement, mais un aboutissement, comme l'a montré, l'un des premiers, l'écrivain suédois Sven Lindqvist, dont le livre, découvert il y a quinze ans environ fut pour moi, plus sans doute que pour Raoul Peck, une véritable gifle qui m'a ouvert à la découverte de notre véritable Histoire .

J'ai découvert cela, comme d'autres, assez tardivement. Dans mon éducation d'enfant du baby boom, la colonisation relevait du passé, et je n'ai que très progressivement pris la mesure de ce qu'elle fut réellement. Du gigantesque traumatisme collectif qu'elle a représenté pour bien des peuples. Et du déni dont elle continue très largement de faire l'objet.

 

Le travail irremplaçable des historiens

 

Je dois ici citer le nom d'une pionnière, aujourd'hui âgée de 87 ans, Catherine COQUERY-VIDROVITCH https://fr.wikipedia.org/wiki/Catherine_Coquery-Vidrovitch

La lecture de son livre de 2009 sur "Les enjeux de l'Histoire coloniale" a été pour moi une étape décisive dans la compréhension du poids de ce passé.

Après elle, qui soutint en 1970 une thèse d'Etat sur l'Histoire coloniale du Congo, de nouvelles générations d'historiens ont levé progressivement le voile de l'oubli et permis de réévaluer le fameux "bilan globalement positif de la colonisation" que l'on nous avait mis en tête depuis longtemps. Elle a en particulier exhumé le "rapport Brazza" de 1905, que l'on pensait disparu, et qui établissait, même avec les réserves d'époque, les crimes commis par le colonialisme français au Congo. Cela dit, celui-ci ne fut édité qu'en ...2005 !

Quant au Congo belge, comment ne pas mentionner le travail de l'écrivain David Van Reybrouck, dont la richesse vaut bien le travail d'un "vrai" historien ?

Quant à la question plus large des traites négrières, je me souviens d'une visite au musée de Port-Louis près de Lorient, dont je retrouve les notes que j'avais relevées sur un vieil agenda. C'était le 14 juillet 2011. Voici mes notes : "11 à 12 millions d'Africains déportés du XVIe au XIXe siècle par la traite Atlantique, dont 1 145 000 pour la France, en 3 340 expéditions. Lorient : Compagnie Perpétuelle des Indes 190 expéditions de 1719 à 1770, dont 152 de Lorient : Sénégal (Ouiddah Juida) 56 700 captifs dont près de 45 300 par Lorient. Privilège exclusif du roi concédé en grane partie à des compagnies privées à partir de 1720 pour Saint-Domingue, Louisiane et Mascareignes , île Bourbon (Réunion) pour le café à partir du début du XVIIIe (580 plantations en 1750) et île de France (Maurice) pour la récolte du clou de girofle et et la muscade."

C'est là que j'ai découvert l'ampleur de la chose, dont je n'avais jamais entendu parler au cours de mes études secondaires ou supérieures (d'Histoire !). Juste une allusion en Français avec le fameux texte de Voltaire sur "le nègre de Surinam" dans "Candide" ("Lagarde et Michard" XVIIIe siècle, p 167 : "quand nous travaillons aux sucreries et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe; je me suis trouvé dans ces deux cas : c'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe." Par ailleurs, une forme d'euphémisation objectivante sur le "commerce triangulaire", aboutissant à mettre à distance la question des relations humaines induites par l'esclavage. Et donc à transformer le racisme en problème individuel d'ordre moral, alors qu'il s'agit à l'évidence d'un problème social d'ordre politique.

 

Mais bien sûr, pour nous Français, la question de l'Algérie reste la plus "chaude" : et ici il faut parler du travail de Benjamin Stora, mais aussi celui de Claire Mauss-Coppée sur les appelés d'Algérie, de Raphaëlle Branche sur l'armée et la torture, et les points de vue des enfants et petits-enfants de cette guerre qui ne disait pas son nom, Slimane Zhégidour, Alice Zeniter... Car l'Histoire scientifique doit intégrer la mémoire et le point de vue de "ceux d'en bas".

 

Le réveil des mémoires blessées : appelés d'Algérie, tirailleurs sénégalais...

 

On le sait aujourd'hui , les traumatismes dus à l'exercice ou à l'exposition à la violence passent souvent par une phase de déni, donc une période d'oubli.

C'est ce qui est arrivé à ces acteurs des guerres coloniales. Le retour de mémoire des appelés d'Algérie a commencé symboliquement avec le film de Bertrand Tavernier "La guerre sans nom" en 1992. il a été accéléré par la loi de 1997 reconnaissant enfin le statut de "guerre" aux "événements d'Algérie" de 1954 à 1962. Il en a découlé le versement d'une "pension d'ancien combattant" à tous ces appelés...et la création d'une association récusant cette rétribution pour une guerre injuste : la 4ACG, Association des Anciens Appelés d'Algérie et leurs Amis Contre la Guerre, dont je suis devenu membre assez récemment http://4acg.org/

Le massacre en décembre 1944 à Thiaroye de tirailleurs sénégalais réclamant leurs soldes non versées est sorti progressivement de l'oubli en France et donne lieu à des polémiques entre historiens à partir de 2014, mais surtout à un début de reconnaissance par l'Etat français du mensonge officiel sur cet événement. https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_Thiaroye

 

La réaction raciste

 

Policée, voire "scientifique", ou décomplexée et violente, la réaction à cette mise à jour des crimes commis en notre nom met en lumière la persistance d'un racisme systémique, bâti sur les stéréotypes négatifs longuement répétés au cours des siècles contre les non-Blancs et justifiant conquêtes et massacres.

Il n'est tout simplement pas acceptable pour un nombre important de nos concitoyens d'abandonner le point de vue eurocentrique du suprémacisme Blanc qui a structuré leur vision du monde et de l'Histoire. Ils le baptisent parfois "universalisme" sans se rendre compte que cet "universalisme"-là nie tout simplement l'existence, la culture et l'Histoire des autres, tout en réécrivant frauduleusement la leur à l'aide de pieux mensonges.

On peut le comprendre, tant notre enseignement a pris du retard sur la réévaluation non eurocentrique de l'écriture scolaire de l'Histoire. On ne saurait pour autant l'excuser.

 

Commencez donc par visionner la passionnante série de Raoul Peck, puis revenez, toujours sur Arte sur "Les routes de l'esclavage". Car l'ignorance n'est pas un droit, c'est une faute contre notre propre humanité.

 

Publié dans Europe, Histoire, Immigration

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