Angela DAVIS et son itinéraire

Publié le par Henri LOURDOU

Angela DAVIS et son itinéraire
Angela DAVIS et son itinéraire

Angela DAVIS et son itinéraire

"Autobiographie"

traduit de l'américain par Cathy BERNHEIM

1974, traduction de 1975,

Livre de Poche, 1er trim 1977, 512 p.

"Sur la liberté

Petite anthologie de l'émancipation"

traduit par Cihan GUNES, Julie PAQUETTE et Amandine GAT

Éditions ADEN, 2016, 144 p.

 

Il est fort intéressant de lire cette autobiographie, rédigée en 1974, alors qu'âgée de 30 ans Angela DAVIS venait d'être libérée de prison suite à un procès historique qui l'avait rendue mondialement célèbre.

On mesure en effet à la fois la continuité de ce qui n'a que peu changé depuis (la persistance aux États-unis d'un racisme qu'il faut bien qualifier de systémique -on y reviendra) et les ruptures opérées (l'effondrement du mythe du "camp du progrès" incarné par les pays communistes, et la mise en cause de l'idéologie qui a couvert ce mythe).

Le recueil de textes opéré par la maison d'édition bruxelloise "Aden" comporte notamment une interview exclusive réalisée en 2013, à l'occasion de la réédition de cette "Autobiographie". Il permet de faire un utile bilan sur ces deux points. Et ce d'autant plus que la biographie en français d'Angela DAVIS sur Wikipédia est à l'évidence biaisée par le parti-pris de l'assimiler à un courant sectaire et agressif auquel elle n'appartient pas, si on la lit de près.

 

 

Autobiographie : un texte d'une sincérité rare.

 

Beaucoup d'autobiographies sont avant tout des romans, ce qui a objectivement favorisé l'émergence de l'autofiction, ce genre littéraire en plein essor.

Cela met en doute la prétendue sincérité de ce qu'on lit et contribue au climat de confusion dans lequel nous baignons.

Fort heureusement, Angela DAVIS se situe dans son écriture avant cet âge complaisant.

Cela n'enlève rien à la qualité littéraire de son ouvrage, dont on doit aussi remercier son éditrice Toni MORRISON, devenue une grande écrivaine de fiction, et à laquelle elle rend hommage, tant dans les "remerciements" de son "Autobiographie" (p 7, où elle précède "le parti communiste cubain et (...) son premier secrétaire Fidel Castro (qui l'ont) invitée pour plusieurs mois à Cuba afin de travailler à plein temps sur le manuscrit") que dans l'interview de 2013 (pp 136-7) .

Mais son "angle" (pour parler comme les journalistes) est l'Histoire collective du peuple noir américain à travers son cas personnel.

Il en découle un aller-retour perpétuel entre ses expériences personnelles et cette toile de fonds collective qui leur donne sens.

 

La réalité vécue de la ségrégation dans le Sud profond des années 50-60

 

Née et grandie à Birmingham (Alabama), Angela DAVIS est issue de ce qu'on peut qualifier de "classe moyenne noire". Ses parents ont fait des études, et ont pu, grâce à leur travail, acquérir une maison, en 1948 (Angela a alors 4 ans), dans un quartier à la limite de la "ville blanche" : "Nous étions la première famille noire à nous aventurer dans ces parages, et les Blancs croyaient que nous étions porteurs des signes avant-coureurs d'une invasion massive." (p 112)

La description des "relations" -qui sont en fait des non-relations teintées d'une violente hostilité- entre Noirs et Blancs est saisissante. Refus de voir et de dire simplement "bonjour", menace constante d'agression...qui devient périodiquement une réalité. Ainsi, un couple de pasteurs Noirs qui a poussé l'audace jusqu'à construire une maison du "mauvais côté de la rue" voit sa maison détruite par une explosion "un soir de printemps 1949" (p 113).

Cette atmosphère aurait pu facilement porter à la haine précoce et indistincte contre les Blancs. Et Angela indique honnêtement que cette pente a été en partie suivie, malgré les recommandations parentales : "Nous nous rassemblions sur la pelouse devant chez moi, attendions qu'une voiture de Blancs passe, et leur criions les pires injures que nous connaissions contre les Blancs : "toqué, blanchot". Puis nous riions hystériquement de l'expression ébahie de leurs visages. Je cachais ce passe-temps à mes parents. Ils ne pouvaient savoir combien il était important pour nous, qui venions de découvrir le racisme, d'inventer des moyens de recouvrer notre dignité." (p 114-5)

Ceci après avoir signalé le positionnement de ses parents : "Plus notre environnement plongeait dans la violence, plus mon père et ma mère insistaient pour que je sache, moi l'aînée, que la bataille des Blancs contre les Noirs n'était pas écrite dans la nature des choses." (p 113)

 

Cette double anecdote illustre bien la difficulté du travail d'émancipation : même si la première concerne des gamins de dix ans, elle peut être étendue à des adultes. Le vécu de négation de la dignité conduit à des réactions spontanées qui peuvent facilement apparaître de l'extérieur comme excessives, et qui sont souvent contre-productives ou en tout cas sans effet. Quant à la seconde, elle est le produit d'une longue réflexion basée sur l'expérience et l'étude de l'Histoire : Angela DAVIS insiste sur l'expérience militante de sa mère qui lui a permis de prendre ce recul (p 114). Or cette expérience n'est le fait que d'une minorité.

La force destructrice de l'oppression, que l'on retrouve dans toutes les situations de discrimination raciste, et notamment dans le colonialisme, est telle qu'elle génère une alternance de fatalisme apathique et de bouffées de violence, qui s'exercent davantage entre victimes des discriminations qu'envers leurs auteurs, et qui sont souvent des conduites d'échec. Et c'est ce qu'on va retrouver à diverses reprises dans ce récit. Avec notamment l'épisode qui va conduire Angela DAVIS en prison en 1970, après une période de clandestinité de plusieurs mois qui est racontée au début du livre (pp 13-107).

Mais dans le Sud profond, dans les années 50, c'est l'apathie qui domine. Angela DAVIS va chercher à échapper à ce climat étouffant en allant faire des études secondaires à New York...où elle découvre les effets ambivalents d'une société déségréguée : la solidarité communautaire de Birmingham cède la place à un individualisme auquel elle n'est pas accoutumée (p 151).

Après deux années dans un lycée privé progressiste (1959-61), elle s'inscrit à l'Université Brandeis de Waltham (Massachusetts) où elle assiste à la crise des fusées de Cuba, en pleine conférence de James BALDWIN (p 163).

 

Une formation "progressiste" dans les années 60

 

A l'Université Brandeis, Angela étudie la philosophie et la littérature française. Elle a notamment pour professeur Herbert MARCUSE, qu'elle suivra ensuite en Californie pour y faire son doctorat de philosophie.

Mais sa formation passe d'abord par le militantisme dès le lycée à New york au sein d'un groupe noir lié au Parti communiste, le groupe Advance (p 157), puis par des voyages en Europe. Voyage militant pour assister au 8e festival international de la jeunesse à Helsinki à l'été 1962 , ce qui lui permet un premier séjour à Paris (p 166-8) dont elle retient qu'à cette époque "des bombes explosaient dans les cafés fréquentés par les Nord-Africains". On est en effet en cet été 1962 en pleine campagne d'attentats de l'OAS contre "l'abandon" de l'Algérie par de Gaulle. La tactique de l'OAS Métro (pour "Métropole"), dirigée par Pierre Sergent, est de susciter des réactions violentes afin de favoriser un coup d'Etat militaire pour "rétablir l'ordre".

Angela DAVIS se situe clairement dans la mouvance communiste qui est alors alliée à tous les mouvements tiers-mondistes opposés au colonialisme et à l'impérialisme américain. La révolution qui vient de l'emporter à Cuba sur la dictature corrompue, et alliée aux Etats-unis, de Batista porte tous les espoirs d'un monde nouveau.

Ce festival international de la jeunesse est un carrefour à la fois politique et culturel de toutes les luttes alors en cours "en Afrique, en Amérique latine, en Asie et au Moyen-Orient" avec des jeunes venus d'Europe et d'Amérique du Nord. (p 169).

A son retour aux USA, Angela reçoit la visite d'un agent du FBI destinée à l'intimider...

Elle reprend paisiblement ses études à Brandeis, mais est vite rattrapée par le tourbillon du Mouvement qui a pris son essor : elle assiste à une conférence de Malcolm X qui l'impressionne vivement par sa dénonciation de l'intériorisation de la stigmatisation raciste par les Noirs (p 173).

En 1963 elle obtient une bourse pour aller étudier à Paris durant un an. C'est là qu'elle apprend la mort de deux petites amies d'enfance le 16 septembre dans l'attentat raciste contre l'église baptiste de la 16e rue à Birmingham (p 176) : elles avaient 14 ans, comme l'une des deux autres victimes, la dernière ayant 11 ans https://fr.wikipedia.org/wiki/4_Little_Girls

En septembre 1965, elle retourne en Europe pour étudier la philosophie à Francfort, sur les recommandations de Marcuse. Elle y suit les cours de Theodor Adorno, pape de la théorie critique, mais enseignant très traditionnel, et de son élève Jürgen Habermas. Elle y fréquente les étudiants "gauchistes" du SDS. Elle y reste deux ans, mais ne va pas jusqu'à la soutenance de thèse sous la direction d'Adorno qu'elle avait envisagée : l'appel du Mouvement aux Etats-Unis est trop fort. Elle va rejoindre Marcuse en Californie à San Diego pour sa thèse.

 

Un militantisme sans concession (1967-1970)

 

Cette période est celle de l'apogée du "Mouvement" récemment synthétisé par James C.Holt comme le plus important mouvement social de l'Histoire des USA. Angela DAVIS est au coeur de cette mobilisation en Californie où elle termine ses études et commence à travailler comme enseignante.

Et tout particulièrement au coeur des deux aspects les plus radicaux de ce mouvement : la constitution de milices d'autodéfense de la communauté noire par le Black Panther Party, et la révolte des Noirs emprisonnés de façon arbitraire symbolisée par les "frères de Soledad".

Dans cette confrontation violente avec le racisme institutionnel, Angela DAVIS est préservée de la dérive "militariste " qui emporte certains, par sa formation marxiste et son appartenance au Parti Communiste Américain, dont les vieux militants Noirs insistent toujours sur la nécessité de l'action de masse de préférence aux coups d'éclat sans lendemain et contre-productifs de l'action violente individuelle ou de petits groupes.

Cela ne l'empêchera pas d'être mêlée, à son corps défendant, à l'un de ces coups, et poursuivie pour "complicité de meurtre". Passant dans la clandestinité pendant six mois, elle finit par être arrêtée à New York et doit passer en jugement en Californie, où elle risque la peine de mort.

 

La menace de mort et la notoriété mondiale (1970-1974)

 

Son cas devient une affaire mondiale, et son acquittement final une grande victoire politique du Mouvement. Bien qu'elle fût innocente des faits dont on l'accusait, bien des éléments auraient pu conduire à sa condamnation. Au premier chef le contexte de répression politique par le FBI du Mouvement assimilé à une "conspiration communiste". En ce qui concerne Angela Davis, son appartenance au PC Américain constituait bien évidemment une circonstance aggravante.

Elle n'en fait pas mystère et revendique notamment son soutien à Cuba, alors étoile montante de la galaxie révolutionnaire et anti-impérialiste mondiale.

 

Sur la liberté : étapes d'une évolution politique.

 

Ce recueil de textes comporte 5 éléments de date, et donc de contexte, très différents.

Le premier date de 1985, le deuxième de février 2008, le 3e du 12 novembre 2009, le quatrième de 1969, et le cinquième de 2013.

Il s'agit pour le premier d'un texte publié par la Florida Press University, pour le 2e du script d'une conférence donnée au Metropolitan State College de Denver, avec questions et réponses au public, pour le 3e d'une conférence à la National Women's Studies Association à Atlanta, pour le 4e d'un cours donné à l'université de Californie, et pour le 5e d'un entretien réalisé par l'éditeur du recueil, Gilles Martin, avec la participation du sociologue Daniel Zamora, à l'occasion de la réédition de l'Autobiographie par les éditions Aden.

Je retiendrai surtout pour ma part les éléments d'information sur l'évolution politique et idéologique d'Angela DAVIS.

Ainsi, interrogée en février 2008 sur son positionnement par rapport au candidat à la Primaire démocrate Obama, alors en plein essor, voici ce qu'elle répond : "Je ne suis pas démocrate et, en réalité, je n'ai jamais été membre d'aucun des deux principaux partis. J'ai été membre du Parti communiste, puis du parti Paix et Liberté, et aujourd'hui du Parti vert. Au premier tour, j'ai voté pour Cynthia McKinney, parce que je suis membre du Parti vert. A mes yeux, n'est pas sans intérêt le fait que les médias aient complètement fait l'impasse sur la couverture médiatique des partis indépendants. " (p 58)

Cependant, elle précise aussitôt son intérêt pour l'attrait inattendu que comporte cette élection de 2008 : elle en conclut que l'apathie supposée des électeurs jusque-là était due non à leur indifférence, mais à "l'absence de personnes intéressantes à soutenir ou pour qui voter." (p 59)

Il serait intéressant de savoir ce que les élections ultérieures, et notamment celles de 2016 et 2020, lui inspirent de ce point de vue...

En ce qui concerne sa référence au marxisme, son entrevue de 2013 introduit de notables évolutions concernant la centralité de la "classe ouvrière" dans cette idéologie. Elle note ainsi que "nous sommes désormais obligés de reconnaître à quel point la classe est toujours racialisée, et toujours genrée. En d'autres termes, la classe ouvrière d'aujourd'hui ne peut pas être appréhendée comme principalement blanche et masculine. De plus, les questions de classes ne peuvent pas être entièrement définies en termes strictement économiques.(...) De nombreuses questions, comme les droits reproductifs, l'égalité des salaires, le harcèlement sexuel, etc., qui étaient historiquement considérés comme de stricts "problèmes de femmes", dans les nouvelles conditions actuelles, devraient être reconnus comme les problèmes de la classe ouvrière." (p 123)

Encore un petit effort, et elle arrivera sans doute à les considérer comme les problèmes de toute la société, en s'affranchissant de cette tradition messianique judéo-chrétienne qui pèse sur toute la pensée marxiste... et qui prête à la "classe ouvrière" le rôle de sauveur de l'Humanité.

 

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