Pour un éveil ("woke") éclairé

Publié le par Henri LOURDOU

Pour un éveil ("woke") éclairé

Pour un éveil ("woke") éclairé

 

A l'heure où dans les médias français l'usage du terme "woke" alimente aussitôt les levées de boucliers, il n'est pas sans intérêt de rappeler d'où il vient et quel est son sens premier.

 

C'est ce que fait, pertinemment, Anne CHEMIN dans son article du "Monde" daté 8-1-22 "Biologique, culturel, systémique : le racisme en trois mutations" (pp 24-25).

Elle précise ainsi que "le wokisme n'est ni un corpus idéologique structuré ni un courant de pensée homogène, mais plus modestement, une attitude consistant à être attentif ("awake") aux injustices subies par les minorités."

Et, poursuit-elle, "l'expression apparaît dans l'argot afro-américain dans les années 1960, (...) elle est présente, en 1965, dans un discours prononcé par Martin Luther King, (...) elle est aujourd'hui revendiquée par le mouvement américain Black Lives Matter."

Elle n'en demeure pas moins "très largement méconnue des Français : selon un sondage IFOP réalisé en février 2021, 86% d'entre eux n'ont jamais entendu parler de la "pensée woke" et 94% ignore ce qu'elle signifie."

 

Qu'à cela ne tienne, Jean-Michel BLANQUER, notre "instituteur national", a expliqué de quoi il s'agissait (selon lui) en lançant son "think tank" le "Laboratoire de la République" le 13-10-21 : https://www.huffingtonpost.fr/entry/apres-lislamo-gauchisme-le-gouvernement-en-croisade-contre-le-wokisme_fr_6167f960e4b0d3f507c7ca20

Selon lui c'est le "wokisme" qui , par ses excès, a "fait Trump". Autrement dit, soyons clairs, les minorités subissant des injustices devraient songer sérieusement à la fermer où à ne l'ouvrir qu'avec la permission de gens vraiment éclairés, comme Jean-Michel BLANQUER et les intellectuels qui l'entourent : Elisabeth BADINTER, Philippe VAL, etc.

Il est soutenu par divers ministres, même si d'autres s'interrogent...sur la pertinence de son analyse.

Mais dès septembre, une première levée de bouclier "anti-woke à la française", s'était levée contre la campagne de la candidate à la Primaire écologiste Sandrine ROUSSEAU : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/09/23/quatre-questions-pour-cerner-les-debats-autour-du-terme-woke_6095681_4355770.html

Depuis, pamphlets et polémiques pleuvent... Signant ce qu'il faut bien appeler une campagne néo-réactionnaire.

Ne pas céder à cette campagne est un impératif politique et moral.

 

Contextualiser le "wokisme" étatsunien.

 

Pour cela, un détour par l'Histoire est nécessaire. C'est ce que permet de faire l'excellent n° 8 de la revue temporaire "America" (hiver 2018).

Comme le rappelle François BUSNEL dans son "édito" : "Dans ce pays où l'histoire n'est enseignée que du point de vue du vainqueur – c'est-à-dire du colon blanc, mâle, forcément vertueux car guidé par le Seigneur – la question de la race est l'allumette que chacun frotte lorsque la violence gronde."

Et, ajoute-t-il, "l'Amérique de Trump se voit comme une nation exceptionnelle et entend "redevenir grande" – comprendre "redevenir blanche". Elle oublie qu'elle est née d'un vol et s'est développée grâce à un meurtre. Avec, dans sa cale, des millions d'esclaves. Elle n'est pas la seule bien sûr."

Cette dernière remarque devrait nous interpeller. Moi en tout cas elle m'interpelle. Car, toutes proportions gardées, la France a eu son lot d'esclaves et de colonies. Et cette histoire n'est toujours pas enseignée à la hauteur de ce qu'il faudrait pour panser les plaies d'un traumatisme profond.

Pour les États- Unis, le traumatisme reste à fleur de peau. Et si la révolte des minorités est bien à l'origine de la réaction suprémaciste blanche, ce n'est pas cette révolte qu'il faut stigmatiser, M BLANQUER, au nom d'une "exceptionnalité française" supposée, mais bien les injustices qui sont à sa source et leurs effets persistants, y compris en France.

J'ai été frappé en particulier par l'interview de l'écrivain Russel BANKS, issu de la classe ouvrière blanche .

D'abord lorsqu'il parle de son petit-fils noir : "Il a 10 ans. Il a la peau très foncée. Il est athéltique et turbulent , comme tous les adolescents. Il vit à Los Angeles dans un quartier cosmopolite, mais je m'inquiète toujours pour lui. Je me sens obligé de le prévenir : "Ne porte pas de sweat à capuche, et si les flics t"arrêtent, sois poli et évite toute insolence." Pourquoi est-ce que je me sens protecteur envers lui d'une manière si spéciale que je n'éprouve pas envers mes petits-enfants blancs ?" (p 37)

Ensuite par ce qu'il dit de la société américaine : elle "est encore très ségréguée. Par conséquent, elle n'est pas normalisée. La plupart des jeunes Blancs américains ne jouent pas avec les jeunes Noirs américains, et cela dès les plus petites classes dans les écoles publiques. La plupart des enfants blancs n'ont pas d'amis noirs." (p 39)

Il explique son propre cas comme une exception : ayant longtemps vécu à la Jamaïque, ses enfants ont grandi en jouant avec des enfants noirs, son ex-femme est mariée à un homme noir.

 

Enfin, il aborde le coeur du problème : "On ne peut pas parler du racisme sans parler de la façon dont il a profité aux Blancs." Or, "l'être humain évite tout ce qui le fait culpabiliser. C'est douloureux et désagréable. Et la culpabilité raciale nous met particulièrement mal à l'aise, nous les Blancs. C'est pourquoi nous l'esquivons." (ibid.)

C'est sans doute ce qui explique en large partie la trop faible présence de l'histoire de l'esclavage dans les écoles et à l'université.

Or, "il ne s'agit pas d'expier, mais de savoir d'où nous venons. Au lieu de cela, nous véhiculons une mythologie qui affirme que l'Amérique est devenue une nation riche grâce aux seules vertus protestantes blanches, cette fameuse éthique du travail doublée d'une inventivité pour exploiter les ressources naturelles d'un continent vierge. Conneries ! (...) Mais le récit dominant est très difficile à contrer. Il faudrait, en effet, enseigner une contre-histoire." ( pp 39-40)

 

Mais cela suppose d'avoir des autorités officielles qui ne cautionnent pas les "mythes nationaux", n'est-ce pas M BLANQUER ?

 

Répondre à la vague néo-réactionnaire

 

La réponse de fonds est bien la reconquête de notre Histoire réelle contre le "mythe national".

Mais dans l'immédiat, il s'agit bien, comme aux Etats-Unis (voir le documentaire glaçant sur l'essor du suprémacisme blanc à l'ombre du pouvoir trumpien

https://www.arte.tv/fr/videos/107257-000-A/une-insurrection-americaine-de-charlottesville-au-capitole/

et l'interview éclairant de Pierre BIRNBAUM sur l'essor de l'antisémitisme dans "Le Monde" daté 8-1-22) de s'élever contre toutes les formes du racisme en évitant les concurrences victimaires et les fausses oppositions.

Pour cela la campagne lancée en France dans la perspective de la journéee internationale contre le racisme du 21 mars doit permettre de fédérer toutes les forces antiracistes contre tous les confusionnismes en plein essor : https://antiracisme-solidarite.org/2021/12/21/campagne-antiracisme-et-solidarite/

 

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