Eloge des historiens 2

Publié le par Henri LOURDOU

Eloge des historiens 2

Éloge des historiens 2

 

Johann CHAPOUTOT

Le grand récit.

Introduction à l'histoire de notre temps

PUF, octobre 2021, 378 p.

 

Johann CHAPOUTOT fait partie de la nouvelle génération d'historiens français qui ont retrouvé le chemin du débat public en réintégrant la notion de responsabilité historique.

Avouons-le cependant, en entamant ce livre, qui n'est pas toujours d'un abord facile en raison de ses nombreuses références philosophiques, j'ai parfois eu peur de n'en pas tirer de claires leçons.

C'est qu'il brasse large et profond, puisqu'il aborde "l'histoire de notre temps" en commençant par un détour par la théologie catholique et sa philosophie "providentialiste" de l'Histoire (pp 39-68).

C'est qu'en effet, nous avons longtemps vécu, en Occident, sous le "régime chrétien d'historicité" : le passage du temps cyclique des Anciens au temps vectoriel du judéo-christianisme, orienté des "causes premières" aux "fins dernières", qui s'est laïcisé sous la forme du "Progrès".

Or cette vision du temps a produit tout d'abord, avec cette laïcisation, un conflit majeur qui s'exprime, tout au long du XIXe siècle, dans le long et vain combat de la papauté, avec la figure marquante de Pie IX, contre le "modernisme", suivi d'une contre-offensive intellectuelle des papes Léon XIII, Pie X et Benoît XV, de 1879 à 1921 (pp 51-2). Celle-ci a permis, en remettant l'Histoire providentielle dans le temps long, inaccessible à l'Homme, d'exonérer Dieu de toute responsabilité morale pour les erreurs humaines.

Mais ce faisant, c'est toute l'idéologie du laïcisée du "progrès" qui est minée en même temps que le "providentialisme" ancien, où Dieu était censé intervenir directement dans les affaires humaines, est évacué : l'Histoire de notre temps n'est justiciable que de l'Homme et de sa finitude, le silence de Dieu est justifié. Ce moment est celui de la Première Guerre Mondiale qui met clairement en crise l'idée de "Progrès" (pp 69-100).

 

Cependant, le coup fatal viendra des deux totalitarismes du XXe siècle.

Le premier, le bolchévisme, va tenter, bien en vain, de restaurer l'idée de "Progrès" en s'appuyant sur "l'eschatologie marxiste" (p 101-136) issue de la philosophie des Lumières, notamment de Kant, prolongé et radicalisé par Hegel.

Le second, le fascisme-nazisme, va revenir à une conception cyclique de l'Histoire, de façon tout aussi vaine (pp 139-169).

Cela nous amène à cet après-guerre marqué par la "crise du sens" où le métier d'historien s'émancipe progressivement des diverses "religion séculières" pour trouver ses deux dimensions essentielles qui sont le souci de la vérité et celui de la responsabilité.

Car ce sont elles qui peuvent lui permettre de faire face aux différents effets pervers de la "perte de sens" de l'Histoire.

CHAPOUTOT en passe en revue quelques uns. Tout d'abord le déni, qui passe par les diverses théories du complot, auxquelles il consacre tout un chapitre (pp 207-231). Mais également cet écho dévoyé du progressisme qu'il baptise "illimitisme" (pp 262-5). Ce renoncement volontaire à la vérité qu'il baptise "ignorantisme" (pp 265-270). Ces égarements symétriques de la volonté que sont le "messianisme" et le "déclinisme" (pp 270-288). Ou ce retour du "providentialisme" qu'est le "djihadisme"(pp 288-296).

 

Face à tous ces effets de la disparition du "grand récit" porté par les religions et les idéologies , il importe de créer un nouveau récit fondé sur ces deux critères de vérité et de responsabilité auxquels sont attachés la tâche des vrais historiens.

 

Et c'est à eux que nous devons la remise en chantier de nos mémoires collectives à la lumière des mouvements contemporains d'émancipation : féminisme, antiracisme, écologisme. A cet égard, n'en déplaise à certains grincheux, la question du langage est centrale, et CHAPOUTOT en traite excellemment.

Publié dans Histoire, politique

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