Déclin et renouveau de la gauche

Publié le par Henri LOURDOU

Déclin et renouveau de la gauche

Déclin et renouveau de la gauche

 

 

L'excellente mise au point de Nicolas TRUONG sur "Ces idéologies néoréactionnaires qui refusent les bouleversements du monde" ("Le Monde" daté 15-1-22 pp 28-29) me suggère la mise au point suivante.

Vous connaissez la phrase célèbre d'Antonio GRAMSCI sur le vieux qui peine à mourir et le nouveau qui peine à naître et sur les "phénomènes les plus morbides" qui se développent dans cet "entre-deux".

Nous y sommes pleinement en ce qui concerne spécifiquement la gauche.

Il faut donc commencer par écarter les "phénomènes morbides" pour voir plus clairement quel est "le vieux qui meurt" et le "nouveau qui naît".

 

SYMPTÔMES MORBIDES

 

Ce sont bien sûr toutes ces polémiques surjouées de nos tribuns néoréactionnaires, concernant un supposé déclin appelant un retour aux "fondamentaux".

Invasions et "fractures" diverses sont convoquées : de l'immigration (sans frein et destinée à nous "remplacer"), à l'Islam (forcément conquérant et menaçant), à la laïcité à laquelle nous aurions "renoncé", en passant par l'hyperféminisme et l'écologie "punitive".

Ces déplorations multiples ne sont en fait que le masque d'une triple peur face à l'émergence d'une nouvelle vague antiraciste, féministe et écologiste qui renouvelle en profondeur le logiciel de la gauche.

 

CE QUI NE PEUT PLUS DURER À GAUCHE

 

Donc disons-le clairement : ce qui "décline" effectivement c'est une vieille gauche enfermée dans ses préjugés d'hier :

-un faux "universalisme" paternaliste, occidentalo et blanco-centrés, qui fait l'impasse sur le passé génocidaire, esclavagiste, d'exploitation des ressources et de dévastation des cultures et de l'environnement des autres continents par les Européens depuis cinq siècles;

 

-un machisme patriarcal sérieusement ébranlé mais toujours debout, dont on voudrait conserver le caractère faussement rassurant à travers l'autorité du chef-père de la nation;

 

-un productivisme techno-illimitiste et extractiviste dont le caractère destructeur avéré est nié de fait par le maintien contre toute évidence d'un mode de vie basé sur la vitesse et le consumérisme débridé.

 

UNE NOUVELLE GAUCHE

 

La bonne nouvelle est là. Une nouvelle gauche, encore embryonnaire et parfois malhabile, émerge.

Elle est portée par de nouvelles générations de militants qui sont à la fois antiracistes, féministes et écologistes.

Leur radicalité effraie parfois. Mais leurs causes sont profondément justes et adaptées aux nouveaux enjeux du monde d'aujourd'hui.

 

En mettant en avant les droits des migrants issus des continents autrefois colonisés, on refuse de voir nos frontières transformées en camps retranchés, où se développent des traitements inhumains et dégradants pour la minorité de migrants de ces continents candidate à l'entrée dans nos pays riches et vieillissants.

Ils fuient la guerre, la misère et l'oppression comme le faisaient des Européens du XVII e au XX e siècles. La différence est qu'il n'arrivent pas chez nous avec une supériorité militaire et un sentiment missionnaire d'apporter la civilisation à des sauvages, en vertu de ce qu'on appelle encore aux États-Unis "la destinée manifeste". Mettre en place une politique d'accueil et d'hospitalité semble dans ces conditions la moindre des choses. Et ce serait une meilleure réponse à la volonté de recrutement de la minorité djihadiste, qui ne peut prospérer que sur la misère et le désespoir, que l'illusoire fermeture des frontières et le refoulement systématique actuels.

 

En disant que "les vies noires comptent" autant que les vies blanches, on refuse de voir prospérer les bavures à répétition issue d'une pratique sélective du contrôle policier qui relève bien d'un racisme systémique. La spécificité du cas étatsunien ne saurait dédouaner la France de s'interroger sur la persistance de ce racisme postcolonial. Et celui-ci prospère à la mesure du non-enseignement de l'histoire coloniale et de ses turpitudes, soigneusement enfouies dans l'inconscient national...rebaptisé "roman national" par certains; alors qu'il s'agit plutôt d'un "mythe national" (mythe au sens de mensonge).

 

En disant qu'il faut éradiquer le patriarcat de tous les aspects de nos vies, et par exemple du langage, on ne fait pas de "l'hyperféminisme", mais on va juste au bout d'un mouvement d'émancipation initié dans les années 1960 et qui est loin d'être terminé, comme en témoignent les prises de parole sur les violences faites aux femmes et aux enfants...par des hommes dans le cadre sacré de la famille.

 

En disant que la lutte contre le changement climatique et la 6e extinction de masse des espèces est l'affaire du siècle, et qu'il faut donc en prendre la pleine mesure en changeant nos modes de vie d'enfants gâtés de l'hypermodernité, on remet en cause le capitalisme plus radicalement qu'en revendiquant l'accès pour tous à ce qui détruit la planète.

Inventer une nouvelle prospérité sans croissance passe par une redistribution radicale du patrimoine et des revenus...mais ne s'y arrête pas. Il va bien falloir s'interroger par exemple sur la place de la viande et de la vitesse dans nos vies.

Aussi je suis plus attendri qu'indigné, contrairement à d'autres, par le "coup médiatique" de Fabien Roussel, candidat du PCF aux présidentielles, revendiquant "bifteck, fromage et vin" sur toutes les tables à tous les repas. Ce slogan vintage est dépassé...et il le sait bien.

Les deux seuls candidats qui portent aujourd'hui les causes et les enjeux de la nouvelle gauche sont bien Yannick JADOT et Jean-Luc MÉLENCHON (lequel a notablement réévalué, depuis ses campagnes de 2012 et 2017, ces trois thématiques antiraciste, féministe et écologiste).

Post Scriptum du 2 avril 2022 : La tournure prise par la campagne électorale, notamment depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie de Poutine, m'oblige à réévaluer mon appréciation sur Mélenchon. Son refus obstiné du retrait de Total de Russie met sérieusement en doute son engagement écologiste, tout comme sa mollesse (pour rester soft) dans le soutien à la résistance du peuple ukrainien...qui a fait ressortir ses positionnements antérieurs sur la Syrie ou sur les Ouïghours. Le tout avec le soutien unanime de ses amis de la FI. Le chemin de la reconstruction de la gauche sera décidément bien difficile...

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