Margaret ATWOOD La servante écarlate

Publié le par Henri LOURDOU

Margaret ATWOOD La servante écarlate

Margaret ATWOOD

La servante écarlate

roman traduit de l'anglais (Canada) par Sylviane RUÉ

Édition originale 1985, édition française 1987

Rééditions en français 2005, 2015, 2017

Robert Laffont, Pavillons poche, 524 p, avec une postface de 2012.

 

Cet ouvrage aujourd'hui ultra-célèbre m'avait été recommandé chaudement dès sa parution en français par ma soeur Christine. Mais j'ai procrastiné jusqu'à aujourd'hui pour le lire.

On ne peut que saluer la prémonition de l'autrice quant à la vague réactionnaire antiféministe, et son ingéniosité à n'utiliser, ainsi qu'elle le revendique dans sa postface, que des formes de répression déjà utilisées dans l'Histoire. En sorte que le terme de dystopie utilisé au sujet du livre lui semble à juste raison inadapté.

L'intuition centrale, l'utilisation de la religion pour instituer un régime totalitaire, s'avère elle aussi prémonitoire. A preuve tous les intégrismes aujourd'hui déchaînés, et qui concernent pratiquement toutes les religions, du christianisme au bouddhisme, en un festival identitaire qui allie l'antiféminisme à la xénophobie de type raciste sur fond de paranoïa complotiste contre diverses minorités.

Comme dans sa trilogie MaddAddam, Atwood ne fait que pousser jusqu'au bout des dynamiques négatives de notre réalité sociale présente.

La forme utilisée, le journal d'un personnage qui n'a pas un rôle central dans la société, permet d'introduire progressivement et par allusions successives tous les éléments d'une Histoire qui a basculé du côté obscur, à partir du destin d'une personne ordinaire.

Ainsi se dévoilent tous les mécanismes pervers d'une oppression écrasante : violence bien sûr, mais surtout pseudo-espaces de liberté et mécanismes compensatoires basés sur la bouc-émissarisation de victimes sacrificielles, dans un climat de méfiance réciproque généralisé.

Il n'est pas indifférent qu'elle ait commencé à écrire cette histoire en 1984 : elle le précise dans sa postface, le "1984" de George ORWELL fut le point de départ de son inspiration.

 

Particulièrement frappant à mes yeux, le descriptif du coup d'État ayant amené la dictature de Gilead (retraduit Galaad dans la suite de la Servante, dont je rendrai compte plus tard).

"Ils ont abattu le Président, mitraillé le Congrès et (...) les militaires ont déclaré l'état d'urgence. Ils ont rejeté la faute sur les fanatiques islamiques (...)

Restez calmes disait la télévision. La situation est entièrement maîtrisée.

J'étais abasourdie. Tout le monde l'était. Je le sais. C'était difficile à croire. Le gouvernement tout entier disparu comme dans une trappe. Comment sont-ils entrés, comment cela s'est-il passé ?

C'est à ce moment-là qu'ils ont suspendu la Constitution. Ils disaient que ce serait temporaire. Il n'y a même pas eu d'émeutes dans la rue. Les gens restaient chez eux le soir, à regarder la télévision, à chercher à s'orienter. Il n'y avait même pas un ennemi sur lequel mettre le doigt." (p 290)

Cette ambiance de sidération se maintient "pendant plusieurs semaines, quoiqu'il se soit passé un certain nombre de choses : les journaux ont été censurés, et certains ont cessé de paraître, pour des raisons de sécurité, a-t-on dit. Les barrages sur les routes ont commencé à apparaître, ainsi que les Identipasses. Tout le monde était pour, car il était évident qu'on ne pouvait être trop prudent. Ils ont dit qu'il y aurait de nouvelles élections, mais qu'il fallait un certain temps pour les préparer." (p 291)

La suite, on la devine : pas d'élections, mais une vraie dictature, assortie d'une répression croissante de tous les dissidents.

Si j'ai cité longuement ce passage, c'est pour souligner à la fois les ressemblances et les différences avec ce que nous vivons aujourd'hui.

Ressemblances (auxquelles certains seront tentés de s'arrêter) : la suspension de libertés au nom d'un état d'exception...qui dure de façon discutable, et pas toujours discutée. Et donc la désorientation et l'apathie citoyennes qui l'accompagne.

Différences (que je tiens à souligner) : nous restons bien dans un État de Droit et une démocratie, où la liberté d'expression, le pluralisme et des élections sincères restent garantis.

Cette contradiction entre une limitation des libertés et le maintien d'une démocratie pluraliste est exploitée par toute une sphère confusionniste sur fond de complotisme pour déconsidérer le droit de vote et le vider de toute portée.

Utiliser donc ce roman d'Atwood pour justifier l'abstentionnisme complotiste que l'on voit proliférer aujourd'hui serait donc un détournement abusif. Elle l'a elle-même récusé en appelant à voter contre Trump en 2020 ("America" N°12 -hiver 2020).

Par contre, l'utiliser pour mettre en garde contre toutes les régressions antiféministes correspond, me semble-t-il, aux intentions de l'autrice et au sens profond de ce livre.

Un compte-rendu plus détaillé par Anne-Yes.

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