Eloge des journalistes

Publié le par Henri LOURDOU

Eloge des journalistes

Éloge des journalistes

 

L'excellent hebdomadaire papier le "1" se présente sous la forme d'une feuille unique pliée en quatre, avec un double verso qui s'agrandit à chaque dépliage pour se terminer en poster.

Je le lis avec un plaisir non démenti depuis son n°1. Créé par l'ancien directeur du "Monde", Eric Fottorino en 2014, il est fait par des journalistes professionnels qui ont refusé la facilité des recettes publicitaires et fait le double choix de l'austérité et de la qualité rédactionnelle en choisissant une seul thème par semaine, abordé de multiples façons.

Son dernier n°, le 377 , est particulièrement bien venu en cette période de Fêtes : comme l'écrit Eric Fottorino : "le 1 a choisi le corrosif plutôt que le festif. Car cette question humaine , déjà plantée de la pire manière au coeur de la campagne électorale française, restera posée bien après que les lumières de Noël seront éteintes."

S'il prend vigoureusement parti, c'est que l'étude des faits ne peut conduire qu'au douloureux constat d'une faillite collective des gouvernements européens.

La lecture de ce n° a nourri la rédaction du texte bref que j'ai lu le 18 décembre à Tarbes à la fin de la manifestation des États Généraux des Migrations pour la journée internationale des migrants.

 

Journée internationale des migrants

 

Les États Généraux des Migrations 65, qui rassemblent le Réseau Éducation Sans Frontières avec toutes ses composantes associatives, syndicales, politiques et citoyennes, Amnesty International, le CCFD-Terre Solidaire, le Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples, et le Secours Catholique-Caritas, se mobilisent aujourd'hui contre une politique migratoire qui est à la fois inhumaine, illusoire, dangereuse et irresponsable.

 

-inhumaine comme le montrent la multiplication des morts à nos frontières, et la situation indigne et dégradante des personnes candidates à l'immigration dans nos pays d'Europe.

-illusoire car les quelques centaines de milliers de candidats à l'immigration dans nos pays riches, qui ne représente que 10 à 15% du total des migrants mondiaux annuels (la plupart restant dans les pays voisins du leur) sont généralement les plus jeunes, les plus éduqués et les plus déterminés à réaliser leur rêve européen. Ils sont prêts pour cela à prendre tous les risques, au péril de leur liberté ou de leur vie.

-dangereuse car la fermeture des frontières les offre en pâture à tous les trafiquants d'êtres humains, voire au crime organisé qui se voient offrir de nouveaux marchés par nos gouvernements.

-irresponsable car cette politique crée des tensions aux frontières et alimente le chantage de gouvernements voisins comme ceux de Biélorussie ou de Turquie ainsi que les fantasmes d'invasion cultivés par l'extrême-droite chez nous.

 

A cette politique nous opposons une politique d'accueil et d'hospitalité :

-une politique humaine rendrait à ces migrants leur humanité et nous permettrait de recouvrer la nôtre, ainsi que le souligne l'hebdomadaire le "1" actuellement en kiosque avec son titre : "Migrants sommes-nous encore humains ?" et cette citation de GB Shaw (écrivain irlandais, 1856-1950) : "Le pire péché envers nos semblables, ce n'est pas de les haïr, mais de les traiter avec indifférence; c'est-là l'essence de l'inhumanité."

-une politique réaliste car elle prendrait en compte la présence réelle de tous ces gens réduits à la clandestinité et qui de toutes façons sont là, quoi que l'on fasse.

-une politique sécurisante car elle assècherait le marché des trafiquants d'êtres humains et du crime organisé.

-une politique responsable car elle dégonflerait les fantasmes d'invasion dont se nourrit la peur cultivée par l'extrême-droite.

 

Mais au-delà de la question migratoire, le Prix Nobel de la Paix reçu conjointement par la journaliste Maria RESSA , des Philippines, et par le journaliste Dmitiri MOURATOV, de Russie, devrait attirer notre attention sur le rôle irremplaçable "d'antidote contre la tyrannie" que joue cette profession.

Disant cela, je ne méconnais pas les pressions, ouvertes ou indirectes, qui font de certains journalistes les ventriloques des pouvoirs établis. Y compris dans nos démocraties.

Je veux parler ici des "vrai·e·s journalistes", ceux-celles qui ont chevillée au corps l'éthique de leur profession, et la volonté d'une excellence professionnelle qui se bâtit sur des compétences sans cesse améliorées.

Ceux-celles -là font vivre ces valeurs rappelées par Dmitri MOURATOV dans son discours de réception du Nobel, prononcé le 10 décembre à Oslo ("Le Monde" daté 15-12-21, p 33).

Citant Andréi SAKHAROV, dans son propre discours de réception de ce prix, le 11 décembre 1975, prononcé "in absentia" pour cause d'interdiction de déplacement par le gouvernement soviétique par son épouse Elena BONNER, il affirme :

"Je suis convaincu que la liberté d'opinion, tout comme les autres libertés civiques, est la base du progrès.

Je défends la thèse de l'importance fondamentale des libertés civiques et politiques dans le destin de l'humanité !

Je suis convaincu que la confiance internationale, (...) le désarmement et la sécurité sont impensables sans une société ouverte, sans la liberté de l'information et d'opinion, sans la transparence (...).

La paix, le progrès et les droits de l'homme, ces trois objectifs sont intimement liés."

 

La paix, le progrès et le s droits de l'homme sont aujourd'hui fort malmenés. C'est pourquoi MOURATOV a trouvé, dit-il, nécessaire de faire résonner à nouveau ces paroles de SAKHAROV "ici, dans cette salle mondialement connue".

Son constat est amer : "Le monde n'aime plus la démocratie. Le monde est déçu par les élites dirigeantes. Le monde aspire à la dictature. Une illusion est née que le progrès peut être atteint grâce à la technologie et la violence, plutôt que grâce au respect des libertés et des droits humains. Ce progrès sans la liberté, c'est comme du lait sans la vache."

Or, "sous l'influence du marketing agressif de la guerre, les gens s'habituent à l'idée qu'elle est possible."

Refuser la propagande, en séparant les faits du mensonge est le travail des vrais journalistes. Ainsi, ceux de "Novaïa Gazeta", le journal de MOURATOV, ont établi que "cet automne, les avions biélorusses ont plus que quadruplé leur nombre de vols vers Minsk venant du Moyen-Orient." La provocation organisée par le régime du dictateur LOUKACHENKO est ainsi avérée.

Et MOURATOV d'ajouter, fort justement : "Le reste dépend des politiques".

 

Ici, nous retrouvons l'UE et sa politique migratoire. Comme le résume François GEMENNE, dans le n° du "1" évoqué plus haut : une politique européenne d'accueil des quelques milliers de migrants massés aux frontières polonaise et lituanienne, au lieu de construire un mur, n'aurait pas été une concession au chantage de LOUKACHENKO, "au contraire, c'était  se prémunir contre de futurs chantages de ce type. C'était démontrer que l'arrivée de quelques milliers de migrants ne pouvait pas déstabiliser un continent. Construire un mur, par contre, revient bien à céder : c'est l'aveu de faiblesse que le Biélorusse espérait obtenir."

Faut-il préciser que cette construction a été décidée par les gouvernements polonais et lituanien et que son co-financement par l'UE, refusé par la Commission, est prôné par le Conseil (gouvernements des 27 Etats membres) . Ces murs s'ajoutent à ceux déjà existants :

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/carte-migrants-a-la-frontiere-polonaise-ces-nombreux-murs-deja-construits-en-europe_2162533.html

Ainsi ce sont bien les souverainismes nationaux qui détruisent les valeurs de l'Union, pas le fédéralisme supranational fustigé par certains.

Et ce sont de courageux journalistes, comme Dmitri MOURATOV et ses collègues, qui mettent en pièces la rhétorique de la peur cultivée par tous ces gouvernements nationaux, sur fonds de nostalgie réactionnaire.

"Pendant que les gouvernements essaient toujours d'améliorer le passé, les journalistes essaient d'améliorer l'avenir". (Un de mes prochains articles portera sur une autre profession qui lutte contre "l'amélioration du passé" par les gouvernements : celle des historiens).

 

Je ne m'informe pas sur les réseaux sociaux, je lis de vrais journaux, faits par de vrai-e-s journalistes.

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