Eloge des historiens 1

Publié le par Henri LOURDOU

Eloge des historiens 1

Éloge des historiens 1

Irina FLIGE

Sandormokh

Le livre noir d'un lieu de mémoire

traduit du russe, préface et postface par Nicolas WERTH,

Les Belles Lettres, février 2021, 168 p.

 

Post-Scriptum : Au moment de taper et mettre en ligne ce compte-rendu paraît l'annonce de l'interdiction de l'association "Mémorial" en Russie, ...qui en montre l'absolue nécessité.

 

A l'heure où se multiplient les réécritures nationalistes de l'Histoire, en même temps que se multiplie la diffusion de "faits alternatifs" d'actualité, il est tout aussi important de défendre les vrais historiens que de défendre les vrais journalistes.

Commençons donc, comme pour ces derniers, par rappeler ce qui constitue la déontologie du métier d'historien. Un historien, comme un journaliste, doit commencer par établir des faits avérés en faisant appel à toutes les sources possibles, en les confrontant et en les contextualisant pour donner du sens à ces faits.

Il s'y ajoute une dimension trop souvent négligée : celle d'établir la responsabilité des faits établis. Ce dernier aspect est d'autant plus crucial dans le cas de crimes de masse ou de guerres (qui ne sont au fond qu'une modalité de crime de masse).

 

Irina FLIGE a une formation de géographe, reçue à l'université de Léningrad (aujourd'hui Saint-Petersbourg) mais elle a réalisé, avec d'autres, un vrai travail d'historienne, à partir de son premier travail pionnier d'atlas historico-géographique des camps des îles Solovki "qui propose les premières cartes détaillées des dizaines de lieux de détention répartis sur l'ensemble de l'archipel" (p 7). C'était en 1989. Elle s'investit alors dans l'association "Mémorial" créée "en janvier 1989, à la suite d'une conférence constitutive rassemblant plus de 450 délégués d'une centaine de villes et de régions de l'URSS, tous des volontaires désireux d' "éclairer", dans l'esprit de la "glasnost" ("transparence") gorbatchévienne, l'histoire des répressions staliniennes, d'apporter une aide aux anciens détenus ou déportés encore en vie et d'ériger ne serait-ce que de modestes mémoriaux aux millions de victimes." (p 9)

En trente ans, l'association a réalisé un immense travail de collectage qui a largement suppléé "l'absence de toute politique étatique de conservation et de préservation des lieux de répression".(p 10)

Dans ce travail, dont Nicolas WERTH rappelle les principaux résultats, avec par endroits le concours des autorités locales, comme ici en Carélie, la mise au jour des charniers de Sandormokh occupe une place centrale.

C'est l'histoire de cette découverte en lien avec l'évolution de la mémoire collective en ex-URSS que raconte magistralement ce livre.

 

SANDORMOKH est en effet devenu l'un des principaux lieux de mémoire des répressions politiques de l'ex-URSS, avec une journée commémorative, le 5 août, début de la Grande Terreur de 1937-38 avec ses 750 000 victimes en 16 mois. Plus de 6 000 de ces victimes, enterrées clandestinement et anonymement, ont été identifiées à SANDORMOKH, ce qui est un fait exceptionnel : la plupart ont tout bonnement disparu.

Déclinée, comme une tragédie, en "cinq actes", cette histoire est particulièrement exemplaire et démonstrative.

Elle débute par le temps de "la mémoire enfouie" de 1937 à 1986, se poursuit par celui de la recherche au grand jour "des tombes de nos pères" (1987-96), puis la découverte du lieu des charniers (1997) lors d'un chantier de fouilles à l'occasion du 60e anniversaire de la Grande Terreur, celui de la polyphonie des mémoires qui investissent ce lieu par divers mémoriaux, collectifs sur des bases ethno-confessionnelles, ou individuels sur une base familiale (1998-2014), et enfin celui de la résistance à la confiscation-falsification nationaliste de la mémoire (depuis 2014) en lien avec le conflit russo-ukrainien et la répression politique en Russie qui l'accompagne.

La clé de cette régression, suggérée par Irina FLIGE, est la négation de la responsabilité historique par les autorités établies tout au long du processus. "Ici comme ailleurs en Russie, sur les autres sites de la mémoire de la Grande Terreur comme Boutovo ou Levachovo, s'est enracinée une vision particulière de ce crime contre l'humanité : celle d'une tragédie, avec des victimes innocentes; mais de crime et de criminels -point." (p 141)

Par contre, une vcitime actuelle de cette régression doit être impérativement défendue : il s'agit de l'historien carélien Iouri DMITRIEV, récemment condamné, en septembre 2020, de façon particulièrement cruelle et injuste à 13 ans de réclusion criminelle dans une colonie pénitentiaire à régime sévère, après 4 ans de détention arbitraire pour un motif inventé.

En même temps que l'interdiction de "Mémorial", sa condamnation a même été aggravée à 15 ans, ultime pied de nez à tous les historiens et démocrates qui se sont mobilisés pour lui. Mais raison de plus pour moi de continuer cette mobilisation.

http://memorial-france.org/jusquou-iront-les-autorites-russes/

 

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