Reza ZIA-EBRAHIMI Antisémitisme et islamophobie une histoire croisée

Publié le par Henri LOURDOU

Reza ZIA-EBRAHIMI Antisémitisme et islamophobie une histoire croisée

Comprendre le racisme pour bien le combattre.

 

Reza ZIA-EBRAHIMI

Antisémitisme et islamophobie

une Histoire croisée

Editions Amsterdam, juillet 2021, 208 p.

 

Je n'avais pas attendu l'éloge d'Adam SHATZ dans son remarquable article du "1" ("Zemmour, symptôme du chaos français", n°372 du 10-11-21 "Qui veut réécrire l'Histoire ?") pour acheter ce livre. Mais c'est sa lecture qui m'a incité à sortir sans tarder ce livre de la copieuse "Pal" ("Pile à lire") qui jouxte mon lit.

Je ne l'ai pas regretté.

 

Qui parle et d'où ?

 

Reza ZIA-EBRAHIMI, historien enseignant au King's College de Londres se présente comme un observateur extérieur s'adressant à un public français (le livre est écrit et publié directement en français) car le français est la langue dans laquelle il a été éduqué : né et grandi en partie en Iran puis en Suisse, il n'a jamais vécu en France. Londres est la ville où il a vécu le plus longtemps et où il se sent chez lui : c'est là qu'il a appris (là et à Oxford) le métier d'historien. Il précise également que son tempérament et son éducation l'inclinent vers un "libéralisme social qui ne procède d'aucune école politique", que ses parents ne sont pas religieux bien que sa famille se soit "traditionnellement inscrite dans un courant spirituel particulier de l'Islam chiite, le shaykhisme, celui-là-même qui fut étudié par le philosophe Henry Corbin", et qu'il est lui-même athée, mais qu'il ne l'a pas toujours été. Qu'il a fréquenté deux écoles catholiques, où certains parmi ses amis les plus proches étaient juifs, et qu'il a dans sa vie participé et pris activement part à des messes catholiques, à des prières de shabbat et, bien sûr, à des rituels chiites et soufis. Qu'il pense en persan, argumente en anglais et lit en français. (pp 19-20) Enfin, bien que n'ayant jamais habité en France, il y séjourne régulièrement car c'est là que vivent ses parents. Sa connaissance du pays n'est donc pas que livresque ou médiatique.

 

Un sujet devenu tabou ?

 

Cela étant dit, il aborde significativement son propos par les menaces reçues lors d'une conférence à Harvard en 2017 où il abordait un des thèmes de ce livre : la proximité du narratif complotiste antisémite et du narratif complotiste islamophobe, incarnés par le "Protocole des Sages de Sion" et le livre "Eurabia : l'axe euro-arabe" de la polémiste israélo-suisse Bat-Yeor (p 13-15).

Car oser un tel parallèle suscite des menaces de mort aux Etats -Unis. Menaces suffisamment prises au sérieux par la présidence de Harvard pour avoir commis un garde armé à l'entrée de la conférence. Menaces issues d'un milieu d'extrême-droite qualifié d'"industrie islamophobe" par différents chercheurs étatsuniens.

Tout un courant qui pratique le "déni d'islamophobie" au nom d'une forme de complotisme faisant de l'Islam une vaste entreprise de destruction de l'Occident. Et pratiquant l'intimidation envers tout universitaire osant étudier le racisme anti-musulman et voulant exposer publiquement le résultat de ses recherches.

Ce qui est remarquable est le fait que ce "déni d'islamophobie" rencontre "un succès retentissant, en France beaucoup plus qu'ailleurs" (p 16). La raison suggérée est une double conception idéalisée et manichéenne de la république et des musulmans : la première considérée comme "par nature" porteuse d'universalisme et de progrès, les seconds considérés eux aussi "par nature" porteurs d'obscurantisme et d'oppression.

L' "islamophobie" étant tabou, un parallèle entre antisémitisme et islamophobie l'est doublement. Alors que les études universitaires sur ce parallèle foisonnent, son évocation dans l'espace public est devenue presque impossible.

Cela alors même que " l'analyse historique poussée des stratégies de racialisation, c'est-à-dire des discours qui construisent l'altérité raciale des groupes ethniques et religieux (ou perçus comme tels)" pousse à une telle comparaison dans l'idée que "les différents racismes forment un système de pensée cohérent et procèdent d'une histoire commune."(p 17)

 

Plaidoyer pour une Histoire globale du racisme

 

La plupart des positionnements contemporains ont poussé (on verra pourquoi) à dissocier totalement et même à opposer "antisémitisme" et "islamophobie". Or, une approche historique nous montre que cette opposition n'a rien de naturel ni d'éternel. Bien au contraire : l'étude de leur genèse respective montre qu'ils furent d'abord étroitement liés, et que leur dé-liaison, voire leur opposition, ont connu bien des variations. De la même façon, leur opposition actuelle par certains masque à la fois la profonde unité du mode de pensée raciste, et leur association actuelle dans certains cercles qui tendent à s'élargir rapidement. Comme le conclut Adam Shatz dans l'article évoqué en introduction : "Pour les Juifs et les musulmans de France, qui se regardent avec une suspicion et une hostilité grandissante, cela devrait être un véritable signal d'alarme."

 

Définir le racisme

 

Ce prérequis est trop souvent oublié, ce qui amène à des à-peu-près douteux et à une multiplication des procès d'intention.

Là aussi, cette définition ne peut être fondée sur de seuls a priori idéologiques, mais doit au maximum s'appuyer sur la réalité historiquement constatée. Telle est la démarche de ZIA-EBRAHIMI.

Et son constat d'historien est que tant l'antisémitisme que l'islamophobie se sont successivement appuyés sur des arguments culturels et religieux, puis biologiques et enfin, et c'est son apport théorique propre, sur des constructions complotistes de type paranoïaque.

En effet il commence par définir précisément la race "comme un groupe socialement construit , et l'appartenance à ce groupe est perçue à tort comme déterminant les caractéristiques psychologiques, comportementales et morales de tous les individus qui en sont membres." (p 23)

Et le racisme comme "une structure sociale dans laquelle les idées raciales sont employées afin de perpétuer la domination économique, sociale et culturelle exercée par une majorité sur un ou plusieurs groupes minoritaires." (pp 23-4)

Partant de là, "on nomme "racialisation" (ou "racisation") le processus de "construction sociale" par lequel une population vient à être vue comme une race à part" (p 24). Il s'agit d'une "stratégie discursive qui postule l'existence d'une race sur la base de certaines caractéristiques perçues comme essentielles." (ibidem)

Ces caractéristiques sont d'abord biologiques et basées sur l'apparence physique : couleur de peau, texture des cheveux, stature. Ce racisme est celui surtout de la "couleur" de peau.

Mais on a également racialisé sur la base de différences culturelles, y compris religieuses, réelles ou perçues . L'exemple le plus connu est celui des Juifs d'Europe.

Très souvent les deux critères sont mêlés. Aussi faut-il réfuter l'argument de ceux qui prétendent les dissocier en arguant que la couleur de peau est une fatalité alors que l'adhésion à une religion ou à une culture est un choix. Le parfait contre-exemple est celui de ces Juifs allemands assimilés renvoyés par le nazisme à leur judéité. Mais on peut remonter beaucoup plus loin dans l'Histoire avec les cas des Marranes et des Morisques, juifs et musulmans espagnols convertis au christianisme et pourtant toujours stigmatisés et persécutés.

Mais à ces deux formes, biologique et religio-culturelle, de racialisation, l'auteur souhaite en ajouter une troisième, qui constitue une part importante de sa réflexion sur l'histoire croisée de l'antisémitisme et de l'islamophobie : "la racialisation conspiratoire, dont les théories du complot forment l'articulation conceptuelle".(p 29)

Elle relève de la racialisation, car elle "assigne des caractéristiques comportementales aux juifs et aux musulmans, notamment un instinct inné et congénital de conspiration collective, instinct considéré - dans certains cas (...) - si fondamental à la nature de l'individu qu'il le conduit à conspirer même malgré lui." (pp 29-30)

Et elle constitue un stade suprême de la racialisation, puisqu'elle ne se contente plus "d'altériser" la population concernée, mais qu'elle la transforme en "menace existentielle" pour le groupe dominant plus ou moins assimilé à la "civilisation". Elément essentiel pour justifier des violences physiques contre ses membres : violences qui se présentent comme une forme de "légitime défense" contre un "génocide civilisationnel" (p 30).

 

Et en effet, la combinaison complexe de ces trois dimensions de la racialisation aboutit aux différents génocides plus ou moins aboutis que l'on a pu observer depuis plus d'un siècle : génocide arménien, génocide juif, génocide des musulmans de Bosnie, génocide tutsi étant les plus connus.

 

Histoire croisée de l'antisémitisme et de l'islamophobie

 

Armés de ces prémisses conceptuelles, on peut donc voir l'évolution au cours des âges des stratégies de racialisation concernant les juifs et les musulmans dans l'Occident chrétien et dans l'Orient judéo-christo-musulman. La comparaison historique entre ces deux aires culturelles a donné lieu à bien des manipulations, en particulier une projection "orientaliste" des préjugés occidentaux sur l'Orient qui a notamment alimenté toutes les entreprises coloniales.

Il en ressort que la racialisation des juifs comme des musulmans est bien une entreprise spécifiquement occidentale basée sur le monopole religieux du christianisme qui s'est voulu exclusif de toute autre religion, alors que l'Islam médiéval et moderne a toujours toléré les minorités religieuses monothéistes. D'où les politiques de persécution et d'expulsion des juifs en Occident, mais aussi de la minorité "crypto-musulmane" des Morisques espagnols. Sans parler de l'épisode finalement sans succès des Croisades.

Ce n'est qu'à l'époque contemporaine qu'une stratégie de racialisation se met en place en Orient à l'encontre des Arméniens avec l'émergence du nationalisme laïque de type occidental des Jeunes Turcs.

L'avènement du sionisme et la création de l'Etat d'Israël rebat complètement les cartes en opérant notamment une dissociation croissante, dans un premier temps, entre antisémitisme et islamophobie. Avec l'émergence d'un nouvel antisémitisme associé à l'antisionisme dans les cercles djihadistes. Et d'une nouvelle islamophobie associée à l'ultrasionisme de type identitaire.

C'est sur ce dernier point que notre attention est attirée sur le rôle confusionniste joué par certains intellectuels néo-réactionnaires français, notamment Pierre-André Taguieff, qui, après s'être fait connaître par ses écrits contre l'idéologie nationaliste du "Front national", dans les années 80, s'est transformé en promoteur des adeptes du "complot musulman" telle que Bat Ye'or, aux côtés des revues Causeur et La Revue des Deux Mondes (p 152).

L'ultime paradoxe de cette histoire croisée étant que ces deux racismes se trouvent à nouveau associés dans le nouveau racisme conspiratoire du "suprémacisme blanc" pour lequel musulmans et juifs sont associés pour éliminer la civilisation blanche chrétienne.

 

Au final, un livre très stimulant par sa rigueur conceptuelle et son appel à l'Histoire qui permet d'utiles mises en perspective.

 

Un autre compte-rendu plus détaillé et de bonne facture :

https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/juifs-musulmans-le-grand-complot-contre-la-civilisation-occidentale,5118

 

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