Face aux provocations néo-nazies

Publié le par Henri LOURDOU

Face aux provocations néo-nazies

Identifier le danger et penser la riposte.

 

 

Ayant achevé de lire l'ouvrage très éclairant de Reza ZIA-EBRAHIMI, la lecture de deux articles du "Monde" daté 25-11-21 me suggère cette réflexion.

Je vois en effet une connexion à établir entre "Menace et manipulations entre "Livre noir" et Yassine Bellatar" (p 10) et "Une cellule d'ultradroite qui appelait à prendre les armes démantelée"(p 13). Le lien réside dans le narratif complotiste islamophobe commun aux "reporters" du "Livre noir" et aux paramilitaires armés du collectif clandestin "Recolonisation France".

Pour les uns comme pour les autres, la France et l'Europe seraient victimes d'une "colonisation à l'envers" de la France par l'Islam. Un délire racialisant qui fait de tous les musulmans les agents, plus ou moins conscients, d'un complot anti-Occident chrétien, visant à islamiser l'Europe par une vague migratoire incontrôlée.

Ce narratif complotiste constitue une des trois modalités de la "racialisation" identifiés par Reza ZIA-EBRAHIMI, et communes à la construction de l'antisémitisme et de l'islamophobie. Racialisation qui constitue la base du racisme, c'est-à-dire de la déshumanisation des membres d'un groupe constitué en "race" afin de le stigmatiser, de le discriminer voire de tenter de le détruire physiquement.

Le racisme constitue l'un des éléments principaux de l'idéologie nazie. Les autres étant le nationalisme identitaire et le culte du chef et de la violence.

 

Spécificité du néo-nazisme : la division du travail

 

La différence principale entre le nazisme historique et le néo-nazisme qui s'affirme aujourd'hui en France réside dans le rapport à la violence.

Alors que les nazis historiques assumaient directement l'exercice de la violence contre leurs cibles (la gauche et les Juifs), les néo-nazis sont aujourd'hui bridés par la moindre tolérance de notre société à la violence.

Aussi le travail est aujourd'hui divisé.

Alors que les uns se posent en victimes ( même si ce trait n'est pas nouveau : les anciens nazis se posaient également en victimes du "complot judéo-bolchévique"), ce sont d'autres qui vont faire le "sale boulot".

 

Une provocation et une victimisation médiatique

 

Ici, très démonstrativement, nous avons un "reporter" qui va "enquêter" lors d'un spectacle de l'humoriste Yassine Bellatar au Théâtre de Dix Heures dans le 18e à Paris. Son objectif ? A l'évidence, provoquer. Comme en témoignent les questions posées lors d'un "micro-trottoir" ("pensez-vous que Belattar est islamo-gauchiste ?") et le passe sanitaire au nom d'Adolf Hitler qu'il présente à l'entrée du théâtre : "Interloqué, le contrôleur le laisse entrer et le jeune homme confie sa trottinette au producteur. Il assure ne pas avoir filmé dans la salle, mais Thomas Barbazan (le producteur) en doute et rappelle que le spectacle est une propriété privée et qu'on n'a en aucun cas le droit de le diffuser. "

Après le spectacle, alors que Yassine Bellatar papote avec son public, le "reporter" et son assistant s'attardent et sont finalement identifiés : "une dizaine de spectateurs protestent contre leurs méthodes". Dès lors le ton monte, et les propos échangés font l'objet bien sûr de versions contradictoires rapportées par "Le Monde". Ce qui ne fait par contre l'objet d'aucun doute est la version propagée par le "reporter" dans une vidéo en ligne le soir-même : il accuse Yassine Bellatar de l'avoir "séquestré" et menacé de mort. La vérité est que la police a été appelée sur les lieux par Yassine Bellatar pour calmer le jeu, et que deux plaintes ont été déposées. L'une par le "reporter", non pas pour "séquestration" , mais pour "un vol de trottinette électrique" , "diffamation" , "violence sans incapacité de travail" et "menace de mort réitérée". L'autre, une simple "main courante" a été déposée par le producteur pour "non respect" de ses droits .

Ce qui en ressort est avant tout la mise en scène de victimisation de la part du "reporter": relayée par C8 et CNews et Eric Zemmour sur son compte twitter, ainsi que par Marion Maréchal.

Ainsi tous leurs supporters sont convaincus de l'agression subie par un innocent "reporter", de la part d'un "musulman" (Yassine Bellatar) pratiquant la "taqiya" intellectuelle" (c'est-à-dire la dissimulation de sa vraie pensée aux "infidèles"). A noter le caractère très "utile" de cette notion de "taqiya" qui permet de prêter les pensées les plus noires à n'importe qui...du moment qu'il est musulman ou d'origine musulmane.

Ainsi est entretenu le soupçon à la base du discours complotiste du "Grand remplacement" et du "génocide blanc" sur fond de "djihad furtif".

Et certains gogos portés sur la gâchette se sentent encouragés à passer à l'action. C'est ici que nous retrouvons le réseau "Recolonisation France".

 

Un passage à l'acte potentiel très violent

 

Tout aussi intéressant est le récit de l'enquête qui a abouti au démantèlement du réseau "Recolonisation France". Ici nous avons affaire à des gens se voulant discrets, mais visiblement décidés à frapper violemment un "ennemi" qui pour eux est uniformément constitué par toutes les personnes migrantes et/ou musulmanes ou assimilées. Car leurs motivations sont claires : "se préparer à une guerre civile imminente" en constituant des groupes armés clandestins pour "résister à la pression migratoire" et à "l'islamisation de la France".

Repérés "dans le courant de l'année 2020, après la diffusion, dans une boucle Telegram, de vidéos particulièrement violentes", "ces individus, avec des profils de militaires ou d'anciens militaire, commençaient à se structurer et disposaient d'un accès facilité à des armes", ils se retrouvaient "autour d'une idéologie identitaire, raciste et violente, véhiculée à travers les réseaux sociaux."

Suivi par l'Office Central de Lutte contre les Crimes de Haine (OCLCH), le réseau a vu 123 de ses membres identifiés, dont 13 ont été interpellés mardi 23 novembre dans toute la France pour une garde à vue dans le cadre d'une procédure contre la constitution de groupes de combat en vue d'actes de violence politique.

Cette action préventive a cette fois-ci fonctionné pour éviter de possibles passages à l'acte. Est-ce que ce sera toujours le cas ? Ici la décision des interpellations fait suite à la mise en lumière de la participation de certains membres du réseau à "des échauffourées avec les forces de l'ordre en marge de manifestations contre le passe sanitaire".

 

Deux leçons à tirer ?

 

La première leçon est la nécessité de ne pas tomber dans le piège des provocations à visée victimiste-médiatique en refusant de répondre sur le ton agressif et en évitant la montée en tension attendus des néo-nazis. Ce qui est bien sûr à distinguer de la dissociation la plus nette avec les idées identitaires , racistes et violentes qu'ils promeuvent.

La seconde leçon est la vigilance est plus que jamais de mise sur les passerelles confusionnistes entre les différents complotismes, comme le montre l'exemple de l'infiltration des manif anti-passe sanitaire par les activistes de "Recolonisation France".

Post-Scriptum du 7-12 : Après le meeting Zemmour de Villepinte du 5-12, on doit noter que si la provocation n'est pas l'apanage de l'ultradroite, la réponse n'est pas la même quand celle-ci s'en croit victime. Si le pseudo-reporter du show de Bellatar s'en sort sans grand dommage, ce n'est pas le cas des militants de SOS Racisme, violemment tabassés au meeting Zemmour, sans état d'âme et devant les caméras. Le partage des tâches évoqué plus haut va-t-il perdurer ? Ou bien la violence physique décomplexée va-t-elle finir par s'imposer, après la violence verbale ?

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