Deux films récents sur l'origine et les méfaits de la violence politique : (2) Chers camarades !

Publié le par Henri LOURDOU

Deux films récents sur l'origine et les méfaits de la violence politique  : (2) Chers camarades !
Deux films récents sur l'origine et les méfaits de la violence politique  : (2) Chers camarades !

Deux films récents sur l'origine et les méfaits

de la violence politique :

(2) Chers camarades !

 

Ce film russe nous parle en apparence d'un fait historique datant de 1962 : la grève réprimée violemment de Novotcherkassk en juin de cette année.

Le récit est centré sur une femme d'une quarantaine d'années, membre du comité de ville de cette ville industrielle proche de Rostov, dans la basse vallée du Don.

Sa fille de dix-huit ans travaille comme ouvrière à l'usine de construction de locomotives d'où part le mouvement de contestation, suite aux mesures d'austérité décidées par le gouvernement : "augmentation des prix pour la viande et le beurre Parallèlement les normes de production pour les ouvriers sont revues à la hausse, entraînant une réduction de facto des salaires."https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_Novotcherkassk

Un élément de contexte est rappelé à plusieurs reprises au cours du film : Novotcherkassk est l'ancienne capitale des Cosaques -qui se sont opposés à la révolution bolchévique. Et d'ailleurs, le vieux père de l'héroïne a combattu dans leurs rangs et évoque les massacres de la guerre civile...

Mais celle-ci, et c'est ici que l'on se souvient que ce film est tourné et produit en 2020 dans la Russie de Poutine, est une ancienne combattante de la Grande Guerre Patriotique de 1941-45. C'est là qu'elle a connu le père de sa fille, mort au combat en 1943 : c'était un vrai héros dit-elle.

Fidèle du Parti, dont elle est une responsable, elle est déchirée entre sa fibre maternelle et son devoir politique. Elle se sort de cette contradiction en développant un discours de nostalgie de l'époque de Staline. Et en se réfugiant dans la religion. Son vieux père a sorti une icône, héritage familial, devant laquelle elle retrouve le réflexe de la prière lorsqu'elle croit sa fille tuée par les forces de répression.

De fait, le seul aspect un peu contestataire du film est la révélation du rôle du KGB dans le massacre des manifestants...alors que la faute est reportée sur l'armée qui, pourtant, n'a pas tiré sur eux.

Car pour le reste, tout colle avec le nouveau récit poutinien : valorisation de la Grande Guerre Patriotique et du rôle dirigeant de Staline dans cet épisode, critique du communisme, retour à la religion, happy end complètement artificielle, tout est là.

 

Or, si les turpitudes du régime (corruption, bêtise crasse et manque d'initiative des cadres, violence sans état d'âme et mépris du peuple) sont bien rendues, la légende rose de la Grande Guerre Patriotique demande à être interrogée.

Vassili Grossmann dans son grand roman posthume "Vie et destin", découvert au début des années 1980, avait commencé à lever un coin du voile. Il osait en effet, encore timidement, poser la question des ressemblances entre les deux régimes nazi et stalinien. Mais ce sont les témoignages d'anciens combattants, comme celui, paru en 2007, de Nikolaï NIKOULINE, qui ont mis les mots qui manquaient sur cette histoire transfigurée par la légende nationaliste et gouvernementale.

Dans ses "Carnets de guerre" (Les Arènes, 2019, 392 p, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs ), NIKOULINE dit clairement les choses : cette guerre fut menée en dépit de tout bon sens et avec le mépris le plus total de la vie des soldats soviétiques. La hiérarchie, incompétente et corrompue, a gaspillé en pure perte la vie de nombreux combattants. Et il vitupère les Mémoires de guerre officiels : ces "Mémoires sont rédigés par ceux qui se trouvaient à proximité de la guerre. Le second échelon, l'état-major. Ou des scribes à la solde du pouvoir qui expriment le point de vue officiel, selon lequel nous avons gaillardement remporté la victoire tandis que les méchants fascistes tombaient par milliers, fauchés par nos tirs bien ciblés." (pp 153-4).

"Le maître du Kremlin pointait du doigt un endroit de la carte et ordonnait d'attaquer. Les généraux mobilisaient les régiments et les divisions, et le commandement local n'avait pas droit à la moindre initiative. Il transmettait les ordres, et les soldats marchaient à leur perte. Droit sur les mitrailleuses. Contourner par les flancs ? Ils n'en avaient pas reçu l'ordre. Faîtes ce qu'on vous dit. D'ailleurs tous avaient désappris à réfléchir. Ils ne pensaient qu'à conserver leur poste et à obtenir les faveurs de leurs supérieurs, sans se soucier des pertes."(p149)

Il en tire une leçon plus générale que nous nous devons de méditer sans cesse : "La guerre est la plus grande saloperie que l'humanité ait jamais inventée. Le plus pénible, ce n'est pas seulement la conscience d'une mort inéluctable. Ce sont aussi les abus, la crapulerie, tous les vices qui remontent à la surface et la brutalité qui règne en maîtresse." (p 69)

 

Au final, pour revenir au film, celui-ci illustre bien ce jugement de Nikouline sur les cadres du Parti : "tous avaient désappris à réfléchir. Ils ne pensaient qu'à conserver leur poste et à obtenir les faveurs de leurs supérieurs, sans se soucier des pertes."

On constate une vaste schizophrénie sociale où le discours sur le "socialisme" recouvre une réalité exactement contraire d'individualisme forcené. C'est cela qui m'a le plus frappé. Et cet individualisme est induit par la peur, née de la pratique généralisée de la violence par le pouvoir dès sa naissance.

 

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