Aux racines de la radicalité dévoyée : l'illusion de la toute-puissance

Publié le par Henri LOURDOU

Aux racines de la radicalité dévoyée : l'illusion de la toute-puissance
Aux racines de la radicalité dévoyée : l'illusion de la toute-puissance

Aux racines de la radicalité dévoyée :

l'illusion de la toute-puissance.

 

Rien à faire : le cancer complotiste s'étend.

J'écrivais déjà en 2019 :

"Il ne sert pas à grand chose de s'opposer frontalement à telle ou telle théorie, car une nouvelle théorie peut très facilement la remplacer.

La solution, si elle existe, est de poser les bases d'un esprit critique généralisé. A savoir, une hygiène mentale basée sur la confrontation systématique des sources et leur hiérarchisation raisonnée. Cela suppose cependant un minimum de confiance dans certaines institutions (Université, média, corps intermédiaires...).

C'est également de valoriser, et non dénigrer, l'action collective de transformation quand elle aboutit à des résultats, mêmes partiels ou limités, qui constituent autant de points d'appui pour aller plus loin.

C'est, enfin, d'investir les organisations (associations, syndicats, partis) en donnant de son temps pour s'informer et s'exprimer dans des cadres institutionnels et formalisés. Prendre le temps de l'échange et de la réflexion collectifs, et ne pas rester enfermé derrière son écran.

 

Cette hygiène démocratique est la condition pour faire reculer, pas à pas, le cancer complotiste."

https://vert-social-demo.over-blog.com/2019/05/montee-du-conspirationnisme-jusqu-ou.html

 

Mais voilà, la tumeur s'étend à grande vitesse, et ce remède de fond ne répond pas à cette urgence.

Alors, que faire ? Sans doute commencer par approfondir l'analyse au lieu de s'épuiser à parer au plus pressé sans parvenir à circonscrire le mal.

C'est dans cet esprit que je m'efforce ici de tester cette intuition concernant "l'illusion de toute -puissance" en l'appuyant sur une forme de recul historique et sur tout l'apport intellectuel qu'a représenté pour moi le travail de Gérard Mendel sur la relation entre Inconscient et Histoire, au-delà des mythologies freudienne et lacanienne.

 

Retour sur la crise de l'Autorité

 

On en revient à l'interprétation de cet événement fondateur que fut Mai 68. Dans les milieux freudiens orthodoxes de la Société Psychanalytique de Paris, il a donné lieu à deux ouvrages curieusement très ressemblants et pourtant diamétralement opposés, parus en 1969 : il s'agit de "L'univers contestationnaire" signé André Stéphane (pseudonyme d'un collectif composé de Bela Grunberger et Jacqueline Chasseguet-Smirgel) et de "La crise de générations" de Gérard Mendel.

J'avais lu en 1970-71 ces deux ouvrages un peu hors-normes par rapport au "gauchisme culturel" auquel j'appartenais et en avais été très impressionné.

Avec le recul de cinquante années faites d'événements divers et de plus en plus déconcertants, il n'est peut-être pas inutile d'y revenir.

Grunberger et Chasseguet-Smirgel étaient très critiques sur la régression culturelle que représentait pour eux la radicalité soixante-huitarde, qu'ils rapprochaient, bien avant Godwin et son fameux "point", du nazisme. En résumé, "une brève récapitulation (mais qui est déjà sous cette forme sommaire d'une surprenante abondance) des caractéristiques essentielles communes au fascisme et au gauchisme contestataire, montre en effet une identité des deux mouvements sur de très nombreux points :

le terrorisme intellectuel,

le racisme (cf le chapitre "Un nouveau Racisme"),

l'ouvriérisme (le fascisme s'est toujours dit "socialiste"),

l'angélisme et la férocité,

le mélange d'idéalisme et de sadisme,

la régression au processus primaire et le manque du sens de la réalité,

le fanatisme,

le manichéisme,

une certaine philosophie pessimiste allemande à l'origine,

l'antisémitisme (antisionisme),

l'antilibéralisme,

l'antiparlementarisme,

le culte de la jeunesse,

le culte de la violence." ("L'univers contestationnaire", p 286-7)

Cette énumération à la Prévert laisse rétrospectivement rêveur... D'autant qu'elle est renforcée par une cavalière affirmation qui fera sourciller tous les historiens sérieux : "il n'y a rien d'étonnant à ce que le contestataire travaille inconsciemment dans le même sens que le fasciste et que, finalement, les deux se rencontrent sur un mode et à un niveau qui dépendent du contexte historique : les observateurs enregistrèrent jadis avec étonnement la rapidité avec laquelle, lors de l'avènement de l'hitlérisme, neuf millions de communistes sont devenus neuf millions de nazis." (NB c'est moi qui souligne : nos auteurs vont vite en besogne pour oblitérer complètement la violence de la répression nazie, et le fait que des centaines de milliers de militants communistes ont été enfermés dans des camps de concentration ou ont fui leur pays, quand ils n'ont pas tout simplement perdu la vie)(p 287)

 

Si certains points de la liste ci-dessus sont indéniables, d'autres sont plus que contestables. On a encore affaire ici à ce procédé détestable de l'amalgame qui consiste à ajouter un ou des éléments de stigmatisation indiscutables à un ensemble de reproches discutables...ce qui empêche au final toute discussion. Ici, bien sûr, le racisme (qui est en fait un "racisme antibourgeois") et l'antisémitisme supposés du "contestataire gauchiste"qui, par leur outrance manifeste,  closent toute possibilité de discuter des autres reproches.

Leur "collègue" Gérard Mendel dont ils citent l'ouvrage "La révolte contre le père" en signalant qu'ils ne l'ont pas encore lu (p 21 : "Nous n'avons pu prendre connaissance à temps , pour en tenir compte dans le présent essai du livre fort intéressant de notre collègue G.Mendel") va publier quelques mois plus tard (en septembre 1969 : le leur est paru en avril), un nouvel ouvrage qui est comme une forme de réponse à ce réquisitoire sans appel.

Il cite à deux reprises André Stéphane et sa thèse pour la réfuter.

Tout d'abord p 157, il écrit en restant sur le plan psychanalytique : "Stéphane suppose et décrit un mécanisme de défense qu'il nomme "l'évitement de l'Œdipe" : l'adolescent campant sur une position régressive, chercherait à esquiver le conflit avec le père en restant de l'autre côté de la rivière que représente le conflit œdipien. Cette tentative de mise à l'abri serait psychogénétique, due à la fois à un défaut d'intégration de l'analité et à la démission des adultes. (...) En somme, le refus du conflit, du père et de l'héritage, la régression, sont ici à l'origine du trouble.

Au contraire, tant dans "La Révolte Contre le Père" que dans le présent Essai, nous montrons comment la révolution technique et industrielle a, en brisant la plupart des prothèses sociales, réalisé une véritable acculturation technique.

A notre sens, l'adolescent affronte le conflit œdipien, ne l'esquive pas, ne l'évite pas.L'impossibilité de dépassement est d'origine sociale. Ne pouvant dépasser le conflit, la régression intervient qui est ici une conséquence.Le refus d'héritage est pour nous une conséquence, et non un mécanisme défensif."

Il y revient p 160 en explicitant sa critique et sa perspective : "cette "absence" du père, à quoi serait-elle due ? (...) est-elle liée à une démission morale des pères, ainsi que semble le penser André Stéphane ? Faillite des principes d'éducation nouvelle,désarroi, fatigue et lâcheté des aînés ... (...) Imaginons que le père ne soit pas un "démissionnaire" (...) Imaginons que le fils ait à la fois un père à la fois fort, juste , présent et qui puisse être jugé à des oeuvres immédiatement appréhendables et admirables : un père dont on ait lieu d'être fier. (...) Nous pensons que malgré tout , ce fils, dont pourtant le père a été "présent" sur tous les plans, se trouvera devant un conflit de type nouveau.

Et c'est là le point central de notre Essai.

Nous pensons que le père avec lequel va se dérouler le conflit de cet adolescent hypothétique sera l'addition de son père familial et de ce que nous appelons le Pouvoir social, c'est-à-dire de l'ensemble des Institutions , du "climat" sociologique, etc...

Or, le Pouvoir social aujourd'hui, l'esprit de la société, ne peuvent en aucun cas apparaître comme d'essence paternelle dans la mesure où l'humanité s'est révélée impuissante à maîtriser la révolution technologique et à la mettre au service des Valeurs, mais se trouve au contraire emportée vers on ne sait où dans une sorte de course folle." (pp 160-1)

Comment dépasser cette "crise de générations" ?

"Ce qui apparaît certain, c'est qu'il n'est en tout cas pas de retour en arrière possible.(...) Il convient à présent d'inventer un nouvel appareil orthopédique du Moi." (pp 163-4)

Et Mendel d'enfoncer le clou de la critique d'une vision réactionnaire de la "révolte de la jeunesse" : "Ce ne sont quand même pas les adolescents d'aujourd'hui qui sont responsables de Katyn, d'Auschwitz ou d'Hiroshima !" (p 249).

 

Aujourd'hui, plus de cinquante ans plus tard, que reste-t-il de cette intuition ?

La crise de l'Autorité n'a fait que s'approfondir, suscitant toujours plus de désarroi, mais aussi des progrès dans l'autonomisation des individus et la prise de conscience d'oppressions séculaires voire immémoriales. La course folle en avant de la "société technologique" nous amène aux bords de la catastrophe écologique. Tout semble encore à faire, mais les enjeux restent les mêmes : civiliser le schéma psycho-familial en développant la socialisation égalitaire par l'apprentissage concomitant des limites et du pouvoir de faire.

Pour cela, il faut se défaire de l'illusion de la toute-puissance qui empêche le déploiement de ce pouvoir.

 

Illusion de la toute-puissance : l'expérience de la violence politique.

 

La fiction de Frédéric Paulin sur le sommet du G8 de Gênes en juillet 2001 illustre bien à la fois l'attraction et les impasses de la violence politique revenue à l'ordre du jour depuis les années 2000. Elle permet également de refaire le point sur la façon d'aborder cette question récurrente.

En effet, il est clair que le pouvoir d'Etat, on l'a bien vu plus récemment avec l'épisode des Gilets jaunes en France, est prêt à tout lorsqu'il se sent menacé...et notamment à s'affranchir de toutes les règles de Droit. La mise entre les mains de fascistes avérés d'un tel pouvoir ne peut que renforcer cette tendance : c'est ce qu'on a vu à Gênes, où le gouvernement Berlusconi incluant les prétendus "post-fascistes" de l'Alliance nationale a procédé à une répression sans limites des manifestants "altermondialistes" rassemblés en nombre pour contester le G8.

Cette répression a cependant été condamnée a posteriori par la Cour Européenne des Droits de l'Homme, comme le rappelle Paulin dans son glossaire final (p 273).

Sa reconstitution de l'ambiance et des événements à travers divers personnages emblématiques est plutôt convaincante. Elle montre bien notamment le sentiment de toute-puissance qui investit les "casseurs" tout comme leurs vis-à-vis de la police italienne au moment où ils exercent la violence.

 

Illusion de la toute-puissance : l'impasse souverainiste

 

C'est aussi l'occasion de faire un bilan rétrospectif du mouvement "altermondialiste" : un mouvement dont la rapide montée en puissance de 1999 (Sommet de l'OMC à Seattle) à 2001 (Sommet du G8 à Gênes) s'est accompagné d'une radicalisation symbolisée par ce qu'on a appelé le "black block", mouvance anarchiste qui s'est ensuite investie notamment dans la Zad de Notre-Dame-des-Landes, de 2007 à 2017, et différentes autres Zones à défendre liées à de grands projets d'aménagement, puis dans le mouvement des Gilets jaunes en 2018-19.

Si les débouchés politiques de ce mouvement ont donné Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, le M5étoiles en Italie, LFI en France, force est de reconnaître qu'ils ont eu une fortune diverse et limitée qui est restée étroitement liée à un contexte national. Comme si les ambitions internationalistes de ce mouvement avaient été entravées par une problématique souverainiste au fond très ambigüe. Au point que le M5étoiles a pactisé avec d'authentiques fascistes et cautionné une politique brutalement anti-migrants, et que Syriza a fait alliance avec un parti souverainiste de droite dure.

 

Illusion de la toute-puissance : la mythologie complotiste

 

Enfin, il faut conclure avec la fortune aujourd'hui inégalée du récit complotiste qui a connu une brutale accélération avec la pandémie de Covid 19.

Aujourd'hui le complotisme est partout, et il entrave de façon nouvelle l'exercice d'une véritable critique des pouvoirs en place en décrédibilisant tout discours d'opposition.

Comment en effet s'en dissocier sans apparaître comme un "allié objectif du pouvoir", et comment critiquer ce pouvoir sans apparaître symétriquement comme une "caution des complotistes" ?

C'est à ce dilemme insoluble que nous avons été confrontés face à la mise en place du "passe sanitaire" et de toutes ses mesures d'accompagnement pas toujours pertinentes. Nous y avons répondu comme nous avons pu. Certains en participant aux manif anti-passe, d'autres en n'y participant pas (c'est mon cas), mais tous avec un égal sentiment de frustration face au confusionnisme ambiant.

En tout cas nous devons aujourd'hui tous constater la radicalisation du discours complotiste qui reflète doublement l'illusion de toute-puissance : toute-puissance projetée sur un petit groupe de Puissants qui tireraient dans l'ombre toutes les ficelles, et toute-puissance tout aussi illusoire des quelques soi-disant "éveillés" qui auraient percé leur jeu.

 

Persévérer dans l'offre politique réformiste et radicale

 

Face à toutes ces illusions, il convient de ne pas renoncer à l'action.

Les élections qui viennent, face à une désaffection démocratique sans précédent, sont l'occasion de remettre en avant un projet politique à la fois radical et pragmatique. Yannick Jadot incarne pour moi cette double exigence, contre toutes les illusions de toute-puissance, et pour reprendre du pouvoir sur nos vies.

 

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