Victor KLEMPERER LTI la langue du IIIe Reich

Publié le par Henri LOURDOU

Victor KLEMPERER LTI la langue du IIIe Reich

Victor KLEMPERER

LTI, la langue du IIIeReich

(Pocket Agora n°202, juin 2002, suite du 1er tirage : novembre 2016, 376 p.)

Traduit de l'allemand et annoté par Elisabeth GUILLOT, présenté par Sonia COMBE et Alain BROSSAT.)

 

Ce livre, réédité à Leipzig (alors en RDA) en 1975 à titre posthume, et initialement paru en 1947, traduit en français en 1996 (A. Michel éditeur) est tiré des notes prises au jour le jour par Victor KLEMPERER (1881-1960) entre 1933 et 1945.

Sonia COMBE, dans sa présentation, note que s'il fut régulièrement réédité en RDA, ce fut toujours en nombre restreint, ce qui en a limité la notoriété et lui a donné le statut de "livre rare" (p 13).

Son sous-titre allemand est "carnet d'un philologue". En effet, philologue et professeur de littérature française (spécialité : le XVIIIe siècle) et italienne à l'université de Dresde, il a été révoqué par les nazis en 1935 pour raison raciale. Marié à une "aryenne", KLEMPERER a échappé au sort tragique de la plupart des juifs allemands demeurés en Allemagne après 1933. Il est cependant assigné à résidence dans une "Maison de Juifs", où sa femme le suit, et au travail dans une usine. C'est grâce à elle, qui peut encore circuler librement, qu'il dissimule ses notes, entreposées chaque jour en lieu sûr. Echappant de peu à la déportation grâce au fameux bombardement de Dresde du 13 février 45, il se réfugie chez des amis et parcourt la Saxe et la Bavière jusqu'à la fin avril, ce qui lui permet de compléter ses notes en élargissant grandement son "échantillon représentatif" des expression de la "Lingua Tertii Imperii" (LTI), nom de code transparent qu'il a donné à son entreprise.

KLEMPERER est un Allemand juif plutôt qu'un Juif allemand : sa décision de ne pas quitter le pays repose sur son sentiment de légitimité inentamé quant à sa "germanité". Rationaliste des Lumières, il est à l'opposé du romantisme nationaliste. Apolitique, il en vient à sympathiser avec le communisme par antinazisme. Intellectuel, il garde tout au long de ces 12 longues années de persécution un recul critique par rapport à cette LTI qu'il s'est donné comme objet d'étude : c'est aussi ce qui le fait tenir sans défaillir jusqu'au bout.

 

 

Le résultat est un ouvrage où se mêle le vécu le plus cru, mais sans pathos, et la réflexion la plus fine sur la langue.

Il en ressort bien évidemment quelques enseignements qui peuvent aujourd'hui encore nous servir face aux entreprises d'instrumentalisation du langage par diverses idéologies.

 

Ainsi, rien ne serait plus faux que de se focaliser sur l'usage de certains mots : c'est bien leur insertion dans un ensemble qui leur donne sens.

Mais à l'inverse, une fois intégrés dans cet ensemble, les mots ont un pouvoir propre qui peut faire perdurer une idéologie disqualifiée en prolongeant la durée de vie de certaines représentations au-delà de son règne officiel.

Aussi faut-il associer les "mots-clés" repérés par KLEMPERER aux représentations idéologiques auxquelles ils sont liés et au contexte dans lequel ils sont employés. C'est cette analyse, irremplaçable, que mène KLEMPERER en s'appuyant sur son expérience vécue.

 

Mais dans quel but ? Il est donné par le passage souligné en gras un peu plus haut. C'est ce que nous dit KLEMPERER d'entrée, quoiqu'avec ses scrupules d'intellectuel rationaliste : "Combien de fois (...) n'ai-je pas entendu parler depuis mai 1945, dans des discussions à la radio, dans des manifestations passionnément antifascistes, des qualités "caractérielles" ou bien de l'essence "combative" de la démocratie ! Ce sont des expressions venant du coeur (...) de la LTI. Est-ce de la pédanterie si je m'en offusque, est-ce le maître d'école censé être tapi secrètement en tout philologue qui perce en moi ?" (p 39)

Et il apporte cette réponse : le moyen le plus puissant de propagande de l'hitlérisme ne furent ni les discours d'Hitler ou d'autres dirigeants, ni les tracts, articles ou affiches du Parti, mais "des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s'imposaient à des millions d'exemplaires et qui furent adoptés de façon mécanique et inconsciente."(p 40)

Rompre avec ces expressions, tournures et formes syntaxiques, c'est donc extirper plus efficacement l'idéologie nazie que l'écoute de discours ou la lecture de tracts, articles ou affiches antinazis.

 

Une langue appauvrie

 

Donc vigilance sur certains mots et ce qu'ils portent. Et d'abord sur l'appauvrissement du vocabulaire associé au pouvoir d'une idéologie totalitaire.

On a déjà maintes fois remarqué et souvent moqué le caractère mécanique et répétitif de ces formules "toutes faites" , mais à cela KLEMPERER ajoute que c'est lié à un usage de la langue limité à l'invocation. Or "toute langue qui peut être pratiquée librement sert à tous les besoins humains, elle sert à la raison comme au sentiment, elle est communication et conversation, monologue et prière, requête, ordre et invocation." (p 49)

La LTI, elle, ne vise qu'à une chose : fanatiser les masses.

Dès mars 1933, KLEMPERER note dans son journal : "Des mots nouveaux font leur apparition, ou des mots anciens acquièrent un nouveau sens particulier (...) qui se figent rapidement en stéréotypes." (p 57)

Ainsi les Allemands juifs disparaissent du vocabulaire, effacés et recouverts par les "Juifs mondiaux" de l'étranger qui répandent sur la nouvelle Allemagne une "propagande d'atrocités inventées". (ibid.)

Le mot "peuple"et ses dérivés sont employés "dans les discours et les écrits aussi souvent que le sel à table." (p 58) Il est bien sûr associé à la "race" : "völkisch" se traduit par "raciste" (avec une connotation bien sûr positive) et non par "populaire" (p 61)

 

Lexique de la LTI

 

"Expédition punitive" : C'est la première entrée du corpus klempérien, suite au coup de fil d'un ancien élève devenu technicien dans une usine. C'est peu de temps après l'arrivée de Hitler au pouvoir. "Comment ça va à l'usine ? Lui demandai-je.

  • Très bien ! Répondit-il. Hier, c'était un très grand jour pour nous. Quelques communistes culottés s'étaient incrustés à Okrilla, alors nous avons organisé une expédition punitive.

  • Vous avez fait quoi ?

  • Hé bien, on les a fait passer par les verges, c'est-à-dire par nos matraques en caoutchouc, avec un peu de ricin, rien de sanglant, mais très efficace tout de même, une expédition punitive quoi." (p 73)

KLEMPERER note que cette expression n'appartient qu'au début du régime : une fois en place il n'aura plus besoin d'y recourir.

"Cérémonie officielle (monter une)" : avec cette expression, "du début jusqu'à la fin, le national-socialisme a fait preuve d'une prodigalité démesurée." (p 75) La raison étant le sentiment permanent de faire preuve de "moments historiques". Ces "Staatsakten"manifestant, paradoxalement, qu'il n'y a plus d'Etat (Staat) digne de ce nom. Ce phénomène d'inversion du sens commun est typique de la LTI, comme on le verra sur d'autres cas.

"Monter" : l'usage répétitif du verbe témoigne de la perte de son sens péjoratif au profit de son seul sens laudatif. Il n'y a plus de "coups montés", mais des opérations "grandement montées" (p 78).

"Fanatique" : ici encore on assiste à une inversion du sens commun. Le fanatisme devient avec le nazisme une qualité positive, témoignant du zèle pour le "peuple" et son "Führer". (pp 89-94)

"Action" et "assaut" : "Du début jusqu'à la fin, "Aktion" fut l'un des mots d'origine étrangère indispensables à la LTI et non germanisés par elle ; "Aktion" était associé au souvenir des premiers temps héroïques et à l'image du combattant armé d'un barreau de chaise; "Sturm" (assaut) se mit à désigner un groupe de combat dans la hiérarchie militaire" (p 102)

Germanisation/Judaïsation des prénoms : "en 1944 encore, sur neuf faire-part de naissances paru dans un journal de Dresde, j'en trouve six faisant état de prénoms pompeusement germaniques (...) Les prénoms doubles, liés par un trait d'union, sont extrêmement appréciés pour leur sonorité, leur double profession de foi, donc pour leur essence rhétorique (et par là leur appartenance à la LTI) (...) Les prénoms chrétiens sont très mal vus; ils font soupçonner leur porteur d'appartenir à l'opposition (...) les noms tirés de l'Ancien Testament, eux, ont été interdits." (pour les enfants "Allemands" bien sûr) (pp 112-3) Quant aux "Juifs" : "Celui qui ne porte pas un nom clairement hébraïque (...) doit adjoindre "Israel" ou "Sara" à son prénom." (p 114)

Onomastique nazie : La volonté de tout germaniser s'exerce aussi sur les lieux, des noms de rues aux localités conquises et plus largement une tendance à reconstituer un "passé idéal" s'exerce à tous les niveaux à travers des dénominations "traditionnelles". (pp 117-120)

Manie des abréviations : Celle-ci n'est pas propre aux nazis. C'est une tendance lourde de la modernité occidentale. Cependant "aucun style de langage d'une époque antérieure ne fait un usage aussi exorbitant de ce procédé que l'allemand hitlérien. L'abréviation moderne s'instaure partout où l'on technicise et où l'on organise. Or, conformément à son exigence de totalité, le nazisme technicise et organise tout." (p 132)

Le "système" : Dans la LTI, il désigne la République de Weimar, c'est-à-dire à la fois sa Constitution et la période où elle a existé (1918-33). "Ce mot est très vite devenu populaire, infiniment plus populaire que la désignation d'une époque comme la Renaissance." (p 138)

Or il porte avec lui beaucoup de non-dit : il connote l'organisation rationnelle de la pensée. Donc l'argumentation raisonnée et l'abstraction. Il s'oppose en cela au culte de l'intuition, de la vision ("Schau") , lié à la "vision du monde" ( "Weltanschauung") nazie : " A la place de la vérité une et universelle , censée exister pour une humanité universelle imaginaire, apparaît la "vérité organique" qui naît du sang d'une race et ne vaut que pour cette race." (p 141) Telle est la conception développée notamment par Alfred Rosenberg, théoricien du nazisme, dans son "Mythe du XXe siècle". (pp 140-141)

Prolifération des "organisations sous contrôle du Parti" : KLEMPERER, ami des chats, découvre qu'il ne peut plus verser une cotisation à l'association devenue "institution allemande des chats" car "il n'y avait plus de place pour pour les créatures "perdues pour l'espèce" qui vivaient chez des Juifs."(p 142)

La "foi en lui" : KELMPERER constate son existence dans les milieux les plus divers et à toutes les époques du "règne", y compris à la fin. Ce qui l'amène à creuser la nature "religieuse" du nazisme : son utilisation des références au Christ sauveur en particulier (pp 145-163)

Faire part de décès : Dans ces actes majeurs la LTI s'introduit aussi. Notamment l'euphémisation des conditions de la mort des civils victimes des bombardements : ils ont "par un sort tragique trouvé la mort"(p 169). Quant aux morts au front, il sont tombés généralement "pour le Führer et la Patrie"(p 166) mais cela peut être magnifié en "il est tombé pour son Führer" ou "Il est mort avec une foi inébranlable dans son Führer" (p 167).

"Mettre au pas" : "Dans la LTI, aucun terme technique (...) ne saurait révéler aussi crûment la tendance à la mécanisation et à l'automatisation que ce "mettre au pas". " (p 207) Beaucoup plus utilisé au début qu'à la fin du régime bien sûr, où la "mise au pas" est acquise.

"démarrer", "réviser", "introduire", "extraire", "monter", "en bonne voie", "à pleine charge", "à plein régime", "pilotage bien entraîné": tous ces termes (pp 208-9) illustrent la constance des métaphores mécaniques dans la LTI.

Un détournement : l'Europe. KELMPERER consacre tout un chapitre (pp 211-19) au destin de ce mot, issu du courant libéral et utilisé avec nostalgie par les émigrés antinazis. Utilisé d'abord en un sens culturel et antinationaliste, il finit par incarner le discours défensif du IIIe Reich sur le recul à partir de 1943 face aux Alliés britannico-soviéto-américains : l'Europe des nazis c'est juste le territoire conquis par la race germanique supérieure.

Etoile jaune : Utile rappel, à l'heure où ce symbole est cyniquement détourné par de dangereux irresponsables, des effets concrets de son port obligatoire. C'est le 19-9-41 qu'il s'impose en Allemagne : "ce n'est qu'à partir de là que la "ghettoïsation" fut complète."(p 222) Car l'étoile devient obligatoire sur la porte du logement près du nom de son porteur...et son époux/épouse non juif doit faire suivre son propre nom à part de la mention "aryen-ne".(p223)

Corrélativement, tous les logements des "disparus" (émigrés ou déportés) sont assortis de la mention "Ici habitait le Juif X..." : tout courrier était alors retourné à l'expéditeur avec la mention "destinataire émigré" (ibid.)

"Juifs complets", "demi-Juifs", "métis au Xe degré", "Juifs privilégiés" : De tous ces termes, seul le dernier n'est pas issu des "lois sur la conservation de la pureté du sang allemand" dites "de Nuremberg". Il est pourtant le plus pervers, car il servit à désigner les quelques élus échappant aux obligations discriminantes imposées à tous les autres Juifs, principalement le port de l'étoile. Ce qui déchaînait nous dit KLEMPERER "l'hostilité la plus empoisonnée, parce qu'il s'agissait ici de la chose la plus haïe, il s'agissait de l'étoile." (p 225)

"La guerre juive" : Encore un terme empoisonné car réutilisé "innocemment" par de nombreux Allemands antinazis. Il allie le mensonge, la violence, le mépris et la peur qui sont au coeur de l'idéologie nazie (pp 227-238).

A travers les "lunettes juives" : de l'optimisme au pessimisme. Pour résister à l'adversité, la seule solution pour tous ces Juifs qui hier encore ne se connaissaient parfois pas, tant était divers leur degré "d'intégration" à la "germanité", a été de se serrer les coudes en devenant tous "Juifs à part égale" : hormis le cas des "privilégiés", ils ne se divisaient plus qu'entre "optimistes" et "pessimistes", la part des seconds enflant au cours du temps... Ce qui a alimenté un courant jusque-là marginal, le sionisme (pp 239-47 et 262-78).

Reddition à la "langue du vainqueur" : KELMPERER diagnostique une forme de capitulation devant les conceptions nazies passant par le langage : en renonçant à leur "germanité", certains Juifs assimilés se retrouvent acculés à épouser les conceptions "essentialistes" de la "judéité" tout en les investissant des valeurs inversées à celles qu'y mettent les nazis : nationalisme/mondialisme, sens du concret/intellectualisme, production/commerce, violence/pacifisme, etc. On a ici une des clés d'explication possibles du destin futur du sionisme...

Superlatif et culte du mouvement : On retrouve ici un des leitmotiv de KELMPERER, les liens entre romantisme, futurisme et nazisme. Et en effet on doit admettre les côtés antirationalistes, activistes et sentimentalistes de toute la rhétorique nazie, d'où souvent sa grandiloquence ridicule.

Cela culmine avec la métaphore du boxeur cultivée par Goebbels vers la fin.

 

Conclusion : le poids des mots

KEMPERER n'a cessé de s'interroger sur l'intérêt de son travail de collectage et d'analyse. Ce qui l'a finalement amené, nous dit-il, à mettre en forme et publier son travail, c'est la rencontre sur son chemin de réfugié au printemps 1945 d'une ouvrière berlinoise : "elle avait passé un an à l'ombre et serait en taule aujourd'hui si les prisons n'avaient pas été surchargées et si l'on n'avait pas eu besoin d'elle comme ouvrière.

"Pourquoi étiez-vous donc en taule ? Demandai-je. -Ben, j'ai dit des mots qui ont pas plu." (p 362)

 

Même si l'anecdote semble un peu "convenue", on doit convenir de l'importance d'une analyse de la langue et de son usage, même dans des situations moins extrêmes que celle-ci.

On sait qu'aujourd'hui certains vocables déchaînent les controverses : en décrypter le sens et les usages revêt donc une certaine importance . Mais relever certains mots ou expressions qui ne font pas polémique revêt sans doute plus d'importance encore, car là s'insinuent parfois des consensus troubles qui nourrissent en fait les polémiques sur les "mots qui fâchent" en renforçant certains préjugés ou certaines représentations au détriment des autres. Ce que Philippe CORCUFF a baptisé "la grande confusion" qui permet à l'extrême-droite de "gagner la bataille des idées" se situe en partie là.

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