Philippe BUTON Histoire du gauchisme

Publié le par Henri LOURDOU

Philippe BUTON Histoire du gauchisme

Philippe BUTON

Histoire du gauchisme

L'héritage de Mai 68

Perrin, avril 2021, 554 p.

 

 

L'auteur, né en 1956, a été acteur de cette histoire avant d'en devenir l'historien. Ce n'est pas indifférent. Car, même s'il est un historien professionnel, et à ce titre outillé méthodologiquement (on ne s'improvise pas historien, c'est un métier), sa vision des choses est forcément aiguisée par cette expérience. A condition bien sûr de respecter la déontologie du métier : recul et décentrement, contextualisation rigoureuse et respect d'un équilibre des sources et des témoignages.

Pour moi, qui partage cette double casquette, le défi est bien relevé : il y a bien une compréhension profonde du sujet alliée à une bonne contextualisation et un recul critique.

Tout cela est bien valorisé par un exposé bien structuré qui, pour moi, fait le tour de la question.

La synthèse qui le conclut me semble donc très convaincante.

 

L'histoire d'une génération

 

Buton le précise bien et fort utilement : il ne fait pas une histoire de l'extrême-gauche, mais celle d'une génération de militants, au demeurant assez peu nombreux (voir l'annexe 3 p 424-9) qui ont été fortement liés à leur classe d'âge par une sensibilité commune que Buton baptise "gauchisme culturel" et dont l'influence a culminé dans les années 1968-78.

Cet angle semble pertinent.

Ces "boomers" (comme on dit à présent de façon parfois péjorative) sont nés entre 1945 et 1960, et se sont recruté principalement dans la jeunesse lycéenne et étudiante dont le nombre a explosé dans les années 60 et 70.

Cette "nouvelle vague", diagnostiquée par le démographe Alfred Sauvy et analysée par le sociologue Edgar Morin, arrive en plein essor de la "société de consommation" et juste après les guerres de décolonisation.

Mais elle hérite d'une culture et d'un imaginaire politiques qui relèvent du passé : celui du communisme triomphant et de la Révolution prolétarienne.

Cette rencontre, non anticipée par un PCF replié sur lui-même et paranoïaque, produit l'étincelle de Mai 68.

Tout a déjà été dit sur la destruction par l'appareil du PCF lui-même de l'Union des Étudiants Communistes au cours des années 1960 : exclusion successive des "Italiens", des trotskystes fondateurs de la JCR, puis des maoïstes fondateurs de l'UJCML (voir le récit d'Henri WEBER).

De même sur la crise de la SFIO (ancien nom du PS) en raison de ses compromissions dans la sale guerre d'Algérie et dans l'arrivée au pouvoir de De Gaulle par un quasi-coup d'État en 1958, crise qui donne naissance au PSU et à la "nouvelle gauche" des "clubs".

Face à cette gauche doublement décrédibilisée, les groupes "gauchistes" (terme inventé par Lénine en 1920 et repris par tous les commentateurs en Mai 68) constituent une alternative pour tous les jeunes qui veulent que ça change, et vite.

Le succès de la grève générale de mai 68 (dont le nombre de participants alors estimé à 10 millions est aujourd'hui ramené à 7) leur donne des ailes. Malgré son encadrement syndical et son débouché négocié (accords de Grenelle qui seront traduits par diverses lois, dont celle reconnaissant la présence syndicale dans les entreprises), ce grand mouvement, qui fut aussi une immense prise de parole, ouvre de nouvelles perspectives.

Le problème, qui ne sera vraiment cerné qu'au bout de quelques années, est que les groupes gauchistes ne lisent ces perspectives qu'avec des lunettes inadaptées : celles du léninisme.

Ce qui les conduit à privilégier "l'implantation ouvrière" et la culture de la violence.

 

L'histoire déroulée par Buton permet de retrouver quelques aberrations bien oubliées, tant il est vrai que la mémoire est sélective et permet d'omettre pudiquement ces épisodes parfois peu glorieux.

Ce qui ressort de tout cela est une forme de schizophrénie entre le gauchisme politique (ouvriériste, violent et antidémocrate) et le gauchisme culturel (libertaire, hédoniste et tolérant). Peu à peu cependant, le second va prendre l'ascendant sur le premier.

Contrairement à une légende tenace, tous ces ex-gauchistes n'ont pas trahi complètement leurs idéaux de jeunesse (p 409-10). C'est ce que montre l'enquête "Sombrero", reprise par Buton, qui corrobore d'ailleurs les analyses électorales par tranches d'âge (p 410) : ils restent fermement arrimés à gauche.

 

L'héritage d'une aventure

 

Ce sont les mouvements actuels portés par le féminisme (dont le mouvement LGBTQ+), l'antiracisme décolonial (dont le soutien à l'accueil des migrants), la démocratie délibérative et l'écologie. Tous mouvements issus du gauchisme culturel.

Ils doivent s'appuyer sur la mémoire critique du mouvement ouvrier (et donc une critique radicale du léninisme et une relégitimation du Droit et du refus de la violence dans la résolution des conflits).

Sur la ligne de crête d'une critique lucide et rationnelle des dominations, et d'un travail efficace d'émancipation, ils doivent se préserver de deux précipices.

A leur gauche celui des radicalisations qui sombrent dans l'impuissance incantatoire, le victimisme, le complotisme ou la violence contre-productive.

Un exemple récent en est l'autodissolution de l'association Genepi, dont rend compte "Le Monde" daté 8 -9 août 21 (p 7). Cette association d'aide aux détenus née en 1976 (en pleine vague "gauchiste"...) a été l'objet d'une véritable prise d'otage de la part d'une minorité radicalisée qui n'a obtenu la majorité nécessaire lors d'une AG qu'en chassant littéralement par l'intimidation les militants trop modérés une fois le quorum légal atteint. Un bel exemple de mépris de la démocratie au nom de buts révolutionnaires plus élevés et "conscients" : "Nous refusons de continuer à être associées à l'histoire du Genepi et au fait qu'en posant un vernis humanitaire sur la taule, il a servi à la légitimer et à la renforcer." dit notamment leur communiqué, qui précise : "Notre perspective de lutte ne peut être que révolutionnaire, son but est l'abolition de la taule et de toutes les formes d'enfermement."

Nous sommes ici non seulement dans l'impuissance incantatoire, mais aussi dans la destruction d'un outil de vigilance sur la situation carcérale et d'alerte de l'opinion. Et d'amélioration d'une institution nécessaire de mise à l'écart de personnes dangereuses pour les autres : car il y a différentes façons de le faire, plus ou moins respectueuses de la dignité des personnes.

Ce genre de comportement est typique de ce que fut le gauchisme politique dans ses pires moments.

 

A leur droite celui des réactions qui conduisent à restaurer ou entretenir les dominations en pratiquant le déni ou la seule dénonciation des dérives radicales. On pense ici bien sûr à tous ces polémistes néo-réactionnaires, dont certains ex-gauchistes, comme Jean-Pierre Le Goff dont je découvre ici qu'il fut un dirigeant du PCRml, pointés dès 2002 par Daniel Lindenberg dans "Le rappel à l'ordre", mais avec une forme de complaisance vis-à-vis de celui-ci, puisqu'il salue son analyse d'un "héritage impossible de Mai 68", (p 29) alors que son analyse de "la barbarie douce" ( 1998) fait l'amalgame entre pédagogie et modernisation technocratique de l'école (on y reviendra).

 

Ce chemin, difficile, est à mes yeux la seule porte de sortie positive du gauchisme.

 

Dans le panorama très exhaustif qu'en trace Buton, je ne relèverai que deux sous-estimations et un gros contresens.

 

Les sous-estimations tiennent à son point de vue "nordiste métropolitain" et issu de la mouvance marxiste-léniniste (tendance Front Rouge-PCR ml).

Il s'agit de celle du courant communautaire et néo-rural (traité en 2 pages : pp 378-9) qui a donné naissance in fine à la Confédération Paysanne et au mouvement agro-écologiste. Et de celle des mouvements anti-jacobins et anti-centralistes qui ont donné naissance aux mouvements culturels régionaliste (à peine mieux traités : pp 375-7).

Ainsi la lutte du Larzac (1971-81) et les luttes paysannes en général sont les grandes oubliées de cette histoire. A ce titre, on attend l'ouvrage en projet sur l'histoire du mouvement de soutien aux paysans du Larzac, qui constituerait un utile complément à ceux de Philippe Artières et Pierre-Marie Terral (dont c'est le seul point faible, ainsi que me le rappelle un ami).

 

Je me dois également de relever un gros contresens sur la crise de l'institution scolaire et universitaire, ramenée uniquement (p 412) à l'influence des théories de Foucault, Althusser et Bourdieu sur le Pouvoir, les Appareils Idéologiques d'État et la reproduction sociale. Celles-ci auraient servi à délégitimer "l'école, le travail et les magistères intellectuels" (ibid.). Le tout résumé dans une formule polémique qui n'est fondée sur aucune référence précise (ce qui tranche avec le reste du livre...) : "A la place, on (mais qui donc ?) prône l'imprégnation naturelle de la connaissance par la puissance pédagogique dont le seul résultat est de délégitimer la connaissance et d'appauvrir la réflexion intellectuelle." (ibid.)

On est ici ramenés à l'affligeante polémique des années 80-90 contre les "pédagos", et l'on passe à côté d'une réalité sociale pourtant à présent bien établie : la délégitimation bien réelle et l'appauvrissement bien réel de la réflexion sont le fruit de l'envahissement des écrans dans la vie des enfants, adolescents et adultes...et non de l'influence de la pensée de Foucault ou autre !

Voir à cet égard notamment les deux livres de Michel Desmurget. Plus profondément, on doit renvoyer au travail fondamental d'Hartmut Rosa sur l'accélération de notre vie sociale due à la dynamique productiviste-consumériste du capitalisme.

 

Nonobstant ces quelques restrictions, le travail de Buton est un jalon précieux sur le chemin de la sortie positive du gauchisme. Il se lit très agréablement.

 

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