LARZAC : Histoire, mémoire et mythologie

Publié le par Henri LOURDOU

LARZAC : Histoire, mémoire et mythologie
LARZAC : Histoire, mémoire et mythologie

LARZAC :

Histoire, mémoire et mythologie.

Pierre-Marie TERRAL

LARZAC

De la lutte paysanne à l'altermondialisme

(Privat, mars 2011, 460 p.)

 

Philippe ARTIÈRES

Le peuple du Larzac

Une histoire de crânes, sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis...

(La Découverte, mai 2021, 304 p.)

 

La parution du dernier, offert pour mon anniversaire, m'a poussé à lire aussi le précédent.

Faut-il préciser que la comparaison entre le travail modeste et besogneux de l'obscur professeur de collège ruthénois pour les besoins d'une thèse universitaire et le flamboyant opus du chargé de recherches au CNRS parisien "auteur de nombreux ouvrages" (4e de couverture) ne tourne pas à l'avantage du second ?

Philippe ARTIÈRES, descendant d'une vieille famille millavoise, et à ce titre personnellement concerné par l'histoire du Larzac, ainsi qu'il le rappelle dans son "Ouverture"( pp 7 -9) brasse beaucoup de matière, mais n'a pas pris la peine et le temps d'un travail approfondi.

Cela se ressent immédiatement à la lecture.

Malgré une documentation très élargie à la période préhistorique, voire à la géologie, sa rédaction relève davantage de la prise de notes rapide, voire du copier-coller, que de la véritable réflexion. Ou alors, lorsque celle-ci se présente, elle s'émancipe aussitôt des contraintes de la science en s'appuyant délibérément sur le caractère lacunaire de sa documentation.

Ainsi, s'agissant du peuplement humain originel du plateau du Larzac.

Après avoir cité intégralement le "plomb magique du Larzac" plaque gravée en gaulois du 1er siècle découverte en 1983 près de l'Hospitalet-du-Larzac, dont l'interprétation reste très problématique (p 39), l'auteur revient aux découvertes de Paul CAZALIS dans les années 1860. Ses conclusions, à partir de l'analyse de sépultures, sur le caractère mixte, celte et ligure, du peuplement, l'enchantent tellement qu'il les reprend à son compte de façon explicitement subjective : "On nous dira que l'histoire du peuplement ne commence pas à ce moment-là; on a vu que des archéologues préhistoriens ont depuis fait la preuve de l'existence d'autres groupes antérieurs. Mais adoptons la thèse de CAZALIS et considérons qu'en ces lieux encore boisés, les trajectoires de peuples venus de points opposés se rencontrèrent pour inventer un troisième peuple, celui du Caussenard. Aimons à penser surtout que personne n'est originaire du Larzac, qu'on y est toujours venu d'ailleurs." (p 44)

Une façon aussi désinvolte d'écrire l'histoire ne peut susciter que la méfiance.

Surtout lorsqu'elle se double de prétentions théoriques : "L'histoire qu'on lira ici est donc celle d'un lieu-énoncé formé d'agencements collectifs, pour reprendre la proposition de Gilles Deleuze et Félix Guattari." (p 17)

Avec ce résultat revendiqué : "Il ne s'agira donc ni d'une hagiographie ni d'un récit homogène, mais d'une histoire discontinue, composée d'événements qui se chevauchent sans toujours se rencontrer, d'une histoire fragmentaire sautant parfois plusieurs siècles, avec ses moments moins documentés, ses cases noires aussi" (p 18)

Malgré tout le verbiage qui l'habille, on a le sentiment d'une prétention bien creuse pour recouvrir une absence de travail suffisant pour cerner son sujet. Et ce n'est pas la référence à l'intersectionnalité à la mode, pourtant a priori bienvenue, qui peut l'en dédouaner.

 

Tout le livre est-il pour autant à jeter ? Nullement. A condition toutefois de n'en prendre que ce qu'il apporte réellement : une documentation très large bien que pas toujours très travaillée, et des points de vue très subjectifs, dont on pourra discuter à loisir.

Ceux-ci peuvent se résumer à deux paradoxes.

 

 

Le "peuple du Larzac" selon ARTIÈRES : un mythe contestable ?

 

Le premier paradoxe est le suivant : après avoir revendiqué, comme on l'a vu, la discontinuité de son histoire, ARTIÈRES revendique parallèlement l'existence continue d'un "peuple du Larzac" dont la nature contestataire et novatrice est comme forcée... parfois de façon lourdement sollicitée.

Ainsi nous avons droit à des conclusions qui relèvent davantage de la téléologie que de l'Histoire scientifique.

On l'a vu à propos du peuplement primitif. On le revoit avec les poteries gallo-romaines de La Gaufresenque : "Que sa durée de vie fût courte, peu importe sans doute: le Larzac avec La Gaufresenque était entré dans l'histoire mondiale et n'en sortirait plus." (p 63)

Après avoir passé en revue divers épisodes de l'histoire locale, nous en arrivons à la mise en place du camp militaire de La Cavalerie et à ses usages successifs, essentiellement répressifs. Dans cette succession d'épisodes peu glorieux, ARTIÈRES réussit l'exploit de monter en épingle les quelques rapports de police concernant les rares manifestations antimilitaristes des années 20 et 30 (p 139-41), ce qui lui permet de conclure : "Les hommes appelés à servir découvrent au fil des ans ce plateau isolé mais ils contribuent aussi par leurs actions de rébellion à lui donner une existence hors de ses hauteurs. Le Larzac devient un lieu de subversion où l'on peut observer toutes les pratiques d'invisibilisation des contestations." (p 141) Ce serait donc par son invisibilité-même que la contestation se manifesterait : un peu osé quand même ! On pense irrésistiblement au mystère du Saint-Esprit des chrétiens...

Ce qui est suggéré par la conclusion de l'épisode suivant : celui de l'incorporation des Républicains espagnols dans les RMVE (Régiments de Marche de Volontaires Étrangers) en 1939, dont il ne reste aucun témoignage. Car on pense ici à une forme de Révélation : "lorsque le peuple du Larzac se comptera dans les années 1970, au moment de la lutte contre l'extension du camp, les Espagnols seront bien nommés, témoignant de la manière dont l'histoire du camp, dans ses différentes stratifications, pèsera sur la mobilisaton." (p 145)

 

Le second paradoxe est que la plupart des épisodes évoqués vont dans le sens d'une oppression non remise en cause, alors que l'auteur s'obstine à tirer le fil d'une Vérité du "peuple du Larzac" allant dans l'autre sens.

Ce paradoxe culmine dans son "Épilogue provisoire" (pp 283-91). Collage de projets en cours ou réalisés sur le Larzac, il additionne les réalisations écocides, hypermarchandes ou militaristes, sans aucun recul ou contextualisation critique autre qu'un chapeau "théorique" sur la "société de contrôle" en gestation selon Gilles Deleuze. Le lecteur pourrait donc à bon droit en conclure que la médiatisation d'un Larzac contestataire est une escroquerie totale.

Et en effet, on doit se poser la question du bilan actuel de la grande lutte des années 70. L'installation sans problème de la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère dans un camp du Larzac entièrement rénové n'est-il pas le signe d'une revanche victorieuse de l'Armée après la défaite sans appel de 1981 ?

C'est que le contexte idéologique a radicalement changé depuis le rassemblement bien oublié de l'été 1983 pour le désarmement nucléaire. Plus largement, les valeurs pacifistes et antimilitaristes qui ont puissamment alimenté la lutte du Larzac de 1971 à 1981 sont aujourd'hui marginalisées dans le débat public. La peur du terrorisme et des désordres du monde est passée par là, notamment depuis 2015.

Et pourtant les raisons de s'opposer aux armes nucléaires et à la "résolution" militaire des conflits sont plus actuelles que jamais.

Ce n'est donc pas en bottant en touche vers Notre-Dame-des-Landes ou d'autres combats actuels, ainsi que le fait Artières dans sa conclusion, que l'on peut faire oublier ces défaites réelles du Larzac actuel.

La dérive consensualiste de l'icône de l'altermondialisme que fut José Bové en est l'illustration, à travers son accord médiatisé à l'arrivée de la Légion au Larzac et son ralliement de 1er tour à Carole Delga la peu écolophile et très greenwasheuse présidente de la région Occitanie lors des élections de juin 2021.

 

Conclusion : sortir du "mythe" en revivifiant la mémoire pour continuer le combat.

 

Sortir du "mythe" est un impératif pour ancrer des combats d'aujourd'hui qui s'appuient sur une mémoire critique des luttes. Pour cela, un vrai travail d'historien est un point d'appui pour éviter le piège d'une icônisation et d'une notabilisation des acteurs du passé.

Ce n'est pas chez Artières qu'on pourra le trouver.

 

Le trouve-t-on donc chez Terral ?

 

Une histoire du mouvement Larzac très approfondie

 

Pierre-Marie TERRAL a mis plus de six ans à rédiger sa thèse ainsi qu'en atteste la chronologie des 70 interviews qu'il a réalisées. Il s'est appuyé également sur le dépouillement d'archives publiques et privées ainsi que sur une contextualisation bibliographique conséquente.

De fait, il a construit un outil de référence sur toute la période 1971-2011.

Il met bien en valeur les acquis de la lutte de 1971-81 sur la gestion du foncier, avec ce modèle du bail emphytéotique de 60 ans avec l'Etat d'une Société Civile des Terres du Larzac qui loue elle-même à des fermiers terres et bâtiments pour la durée de leur vie professionnelle pour les terres achetées par l'Armée . (pp 221-2) Cet outil nouveau s'ajoute aux GFA nés pendant la lutte pour racheter collectivement des terres à la place de l'Armée.

Cette gestion originale a permis d'augmenter significativement la population agricole du plateau...à l'opposé de l'évolution générale.

Parallèlement se constitue un "écosystème militant" qui entend faire durer "l'esprit de la lutte". Mais force est d'en constater les limites : il concerne davantage les nouveaux installés que les "103" historiques de 1972.

Si dans le même temps la "hache de guerre" est enterrée avec les partisans de l'extension, les comptes ne sont pas soldés. Un Larzac conservateur et militariste persiste à côté du Larzac progressiste qui est né dans et de la lutte.

Aussi, la mobilisation autour du Larzac retombe rapidement, comme en témoigne l'évolution du nombre d'abonnés au bulletin "Gardarem Lo Larzac" : passé rapidement de 5000 à 1600 entre 1981 et 1989, il chute ensuite à 800 jusqu'en 1998 et se maintient ensuite à ce niveau jusqu'en 2009 malgré le renouveau d'intérêt pour le Larzac créé par l'affaire du MacDo de Millau et la lutte altermondialiste à partir de 1999. ( p 269)

 

De fait, le Larzac constitue une "butte-témoin" du grand mouvement contestataire de la jeunesse des années 70, mais il a globalement évolué comme le reste de la société. Son exemplarité n'est plus (l'a-t-elle jamais été ?) d'actualité. Retrouver l'esprit de la lutte de 1971-81 passe par d'autres terrains et d'autres enjeux. Et par un bilan critique de ce que fut le "gauchisme" de ces années-là. Ce sera l'objet de ma prochaine lecture.

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