KAI Fu Lee I.A. La plus grande mutation de l'histoire

Publié le par Henri LOURDOU

KAI Fu Lee I.A. La plus grande mutation de l'histoire

KAI Fu Lee

I.A.

La plus grande mutation de l'histoire

traduit de l'anglais (États-Unis) par Élise ROY

(titre original : AI Superpowers. China, Silicon Valley and the New World Order,

New York, 2018)

Les Arènes, 2019,

J'ai Lu n°13 230, mai 2021, 446p.

 

 

Je découvre avec ce livre la puissance du capitalisme sauvage chinois adossée à celle du Parti unique.

Et, avec les nouvelles possibilités ouvertes par les progrès fulgurants de l'Intelligence Artificielle, tout un champ de mutations encore à venir.

Cependant, je mettrai d'entrée quelques bémols sur le côté racoleur et triomphaliste du titre : cette "plus grande mutation de l'histoire" reste virtuelle et doit être mise en regard d'autres éléments susceptibles de la contrarier.

 

Bémols

 

Si de grandes évolutions sont en effet en cours, et que l'analyse très accessible de KAI Fu-Lee permet d'en dégager les grandes lignes, celui-ci n'en pèche pas moins par certaines omissions ou euphémisations.

Ainsi ose-t-il écrire que contrairement à "beaucoup d'Américains(qui) sont réticents au recueil et au partage de ce genre de données (permises par la reconnaissance faciale ou vocale), "en Chine, les gens sont plus ouverts à l'idée qu'on enregistre et numérise leur visage, leur voix et leurs habitudes de consommation. Ici encore, ils sont prêts à renoncer à une partie de leur vie privée en échange de certains avantages." (p 244)

Il ne se pose apparemment pas la question de savoir si les Chinois ont réellement le choix de le refuser... comme si le Parti unique et sa dictature étaient de petits détails sans importance.

Ce "biais cognitif" est le plus flagrant.

Mais d'autres aussi ombrent quelque peu les radieuses perspectives ouvertes par KAI Fu-Lee.

C'est le cas de sa vision de l'enseignement qui est clairement en porte-à-faux avec celle des professionnels.

Son analyse des "quatre vagues" de l'IA doit donc être prise avec quelque recul.

 

Les "quatre vagues" de l'IA

 

La première, que nous connaissons à présent assez bien, est celle de "l'IA en ligne"(pp 212-18).

Pleinement déployée depuis 2012, elle s'appuie sur "l'étiquetage" des données, grâce aux fameux "cookies", et sur les non moins fameux "algorithmes" transformés en "outils de recommandation". Ainsi, "du point de vue des internautes, l'impression générale est que le Web "s'améliore" – sous-entendu : anticipe mieux nos désirs - , devenant dans le même temps encore plus addictif." (p 213)

 

La deuxième vague est celle de "l'IA professionnelle" (pp 218-30).

Grâce aux données accumulées et classées, certaines activités vont pouvoir être optimisées de façon "automatique".

C'est le cas du diagnostic médical, dont la "démocratisation" est entravée par la pénurie relative de praticiens chevronnés.

Or, "chercher des corrélations et émettre des prédictions : c'est précisément ce en quoi le deep learning excelle. Nourri de suffisamment de données (en l'occurrence des dossiers médicaux détaillés), un outil de diagnostic utilisant l'intelligence artificielle peut transformer n'importe quel professionnel en super-diagnosticien." (p 226)

Je ne suis pas sûr que KAI Fu-Lee adhère totalement à cette formulation dithyrambique et sans restriction : il doit bien savoir que son affirmation n'est que statistiquement juste. Moyennant cette restriction, on peut cependant admettre un réel progrès.

De la même façon, l'accumulation de données spécialisées peut favoriser un exercice moins arbitraire et erratique de la justice.

 

La troisième vague est celle de "l'IA perceptive" (pp 231-40).

C'est celle basée sur les objets connectés et les reconnaissances vocale et faciale. "Par le biais d'une prolifération de capteurs et d'appareils intelligents, elle s'emploie à numériser notre monde physique, c'est-à-dire à le traduire en données numériques qui pourront ensuite être analysées et optimisées par des algorithmes de deep learning." (p 231-2)

C'est dans ce cadre que s'inscrit la perspective, à mon avis fausse, d'un enseignement transfiguré (pp 239-44).

Ce scénario rose fait en effet l'impasse sur de nombreux éléments des conditions réelles de l'enseignement. C'est ce qu'ont pu expérimenter de nombreux enseignants, élèves et parents d'élèves lors des phases récentes de confinement et d'enseignement à distance...

 

Par contre, il est bien certain que la mise en place de nombreux outils de surveillance numérique permet actuellement à la Chine de prendre "de l'avance sur le terrain de l'IA perceptive" (p 245). Faut-il pour autant s'en féliciter ?

La fabrication de nombreux outils domestiques connectés dans la zone de Shenzen (dont j'apprends qu'il faut prononcer le nom "shoun-djoun", p 246) peut bien, en retour, alimenter une collecte de données inédite et donc "des algorithmes plus puissants, des appareils plus intelligents, des utilisateurs plus satisfaits, davantage de ventes et encore plus de données" (p 249-50), elle n'en repose pas moins, comme le rappelle l'auteur, sur "la relative docilité des utilisateurs quant à l'usage de leurs données" (p 250) dont on a vu précédemment sur quelles conditions politiques elle reposait.

A systématiquement l'oublier, la prospective de KAI Fu-Lee en devient problématique.

Elle fait penser à cet aphorisme à la mode que l'on voit affiché de temps en temps : "Je vais aller habiter en Théorie, car en Théorie tout va bien."

 

C'est le cas de la quatrième vague, qui reste encore largement théorique, de "l'IA autonome" (pp 251-69).

Il s'agit de passer des machines automatisées aux machines autonomes : si les premières sont capables d'effectuer des tâches répétitives, elles sont incapables de prendre des décisions ou d'improviser lorsque le contexte change. Or une fois dotées "de la vue et du toucher, puis de la faculté d'optimiser leurs décisions en fonction des données qu'elles reçoivent (...) la palette des tâches qu'elles peuvent accomplir s'élargit prodigieusement." (p 252)

Dans ce domaine, la Chine a pris une longueur d'avance dans la fabrication des drones autonomes grâce à "l'écosystème industriel incomparable de Shenzhen" (p 255).

Cependant, sur le créneau spécifique de la voiture autonome, ce sont deux firmes étatsuniennes, Google et Tesla, qui sont en avance (p 256-9).

Mais la Chine encore une fois comble son retard en développant des infrastructures spécifiques pour futurs véhicules autonomes, là où les étatsuniens postulent l'adaptation de ces véhicules aux infrastructures routières existantes (p 259-62).

 

Au final, KAI Fu-Lee nous livre son pronostic à 5 ans (soit en 2023) de la part respective des USA et de la Chine dans les 4 domaines de l'IA.

En résumé, la Chine rattrape son retard ou accentue son avance dans chacun des 4.

 

Mais le plus intéressant de son livre concerne l'impact social et sociétal de l'IA.

On pourra trouver un peu complaisante la révélation qu'il a eu personnellement à l'occasion du grave cancer qu'il s'est découvert et qu'il a dû surmonter. Cela lui a en effet permis de réévaluer l'importance des relations affectives...et donc de relativiser celle des performances techniques.

C'est à cette perception nouvelle qu'il rapporte les effets prévisibles de l'IA sur la société.

 

Quelles réponses aux défis sociaux de l'IA ?

 

Si l'impact sur l'emploi de la révolution de l'IA est difficile à prévoir exactement, son jugement sur son caractère massif et brutal est plutôt convaincant. De même que sur son effet sur une polarisation renforcée de la répartition des richesses. (pp 285-324)

Or ces effets promettent d'être effectifs dans les quinze ans qui viennent.

Et ils commencent à être de plus en plus largement discutés. Principalement aux USA, et dans le milieu-même de la "tech".

KAI Fu-Lee présente les trois principales propositions en discussion. Requalification des travailleurs évincés par l'IA à travers la formation continue, réduction massive du temps de travail, et revenu universel de base (pp 375-86).

Il en pointe les limites : caractère trop rapide des mutations de l'emploi; réduction du revenu lié à la RTT; risque de fracture sociale liée au RUB. Face à ces divers inconvénients, il plaide pour la promotion de nouveaux métiers du lien social, par définition inaccessibles à l'IA, mais dont le système de financement reste à trouver, et d'une humanisation renforcée des rapports sociaux (pp 400-12).

Comment lui donner tort ? Car là est bien en effet l'enjeu majeur.

Il reste juste à en définir les conditions politiques...dans le court laps de temps qui nous semble imparti.

 

Conditions politiques

 

Ce dernier aspect étant absent du livre, il nous faut bien cependant l'aborder. Or, concernant la Chine, je lis deux contributions dans la presse de cette fin juillet 2021.

L'une, dans "Le Monde" daté 25 et 26-7, est celle de l'écrivain exilé MA Jian. Il estime que la dictature du PCC menace les valeurs fondamentales et universelles de liberté et de fraternité, et que les dirigeants occidentaux ne font pas grand chose pour s'y opposer.

L'autre est l'interview dans "L'OBS" du 22-7 de l'ex-professeure de l'Ecole centrale du PCC aujourd'hui en exil CAI Xia. Celle-ci formule une analyse très acérée de l'état actuel du Parti et de ses dirigeants. Pour elle, ce parti n'a plus aucune légitimité ni ressource intellectuelle : son dirigeant actuel, XI Jinping est seulement guidé par "l'instinct (...) de retourner vers le passé maoïste", soit une politique de confrontation avec le reste du monde, alors que les contradictions sociales internes "s'accumulent et ne sont traitées que par plus de répression". Selon elle, "au moins 70% des cadres moyens du Parti savent que sa politique mène au désastre. La proportion grimpe à 90 ou 95% chez les haut gradés."

Comment alors expliquer qu'il reste en place ? C'est ici que nous retrouvons l'IA : "un système de contrôle numérique perfectionné (...) lui permet de tuer dans l'oeuf toute velléité de contestation."

Pour elle, cette forme de blocage au sommet fragilise le système et le menace d'effondrement subit. Et de conclure : "Personnellement je redoute cette perspective, car les comptes à régler sont si nombreux qu'une chute soudaine du pouvoir risque de réveiller les pires instincts et de déclencher une crise sanglante. Il faut que toutes les bonnes volontés, au sein du Parti ou de la société civile, s'allient pour éviter une telle tragédie."

 

Encore une fois, c'est bien la voie réformiste, celle du compromis négocié, qui s'avère la bonne...à condition de trouver les acteurs lucides et déterminés qu'elle implique... C'est ainsi que les bonnes intentions humanistes de KAI Fu-Lee pourraient se concrétiser.

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