Régressions identitaires et vision de long terme

Publié le par Henri LOURDOU

Régressions identitaires et vision de long terme
Régressions identitaires et vision de long terme

Régressions identitaires

et vision de long terme.

 

 

François MASPÉRO

BALKANS-TRANSIT

Photographies de Klavdij SLUBAN

(Seuil, 1997, réédition Points-Seuil, 1999, avec un post-scriptum, 474 p.)

Zygmunt BAUMAN

Des symptômes en quête d'un objet et d'un nom

in

L'âge de la régression

(Premier Parallèle, 2017, pp 35-54)

 

 

Ce mal que je pressentais depuis assez longtemps semble se répandre de façon inexorable et accélérée, avec son corollaire, le délire complotiste, qui semble aujourd'hui atteindre les esprits les plus équilibrés.

La tentation est grande de baisser les bras devant ce mal qui se répand en particulier dans les partis de gauche français (PC, PS, EELV, LFI) avec la conséquence délétère d'une impuissance collective accrue.

Cependant, le mal doit être mis en perspective. C'est ce à quoi peuvent nous aider ces deux lectures.

 

Régressions identitaires dans les partis de gauche

 

On a le sentiment que les (anciens) grands partis sont les plus touchés : que ce soit au PC ou au PS, on voit de plus en plus de références à un passé supposé glorieux, et le plus souvent ininterrogé dans ses zones d'ombre les plus discutables (le stalinisme et le colonialisme).

 

Ainsi le PC vient de célébrer ses cent ans, non pour en faire un bilan et s'interroger sur son avenir, mais plutôt pour s'autocélébrer et cultiver la nostalgie du "plus grand parti de France" (entre 1945 et 1968 seulement...). Ce faisant il enferme ses militants dans un culte identitaire qui fait du marxisme un cadre inexpugnable et intouchable, et du léninisme un secret de famille à préserver... L'Histoire et son étude n'a plus sa place là-dedans, non plus que l'ouverture à de nouvelles problématiques, telle que l'écologie, rejetée à la marge de la centrale "lutte des classes moteur de l'Histoire", voire du "développement des forces productives"...

 

Quant au PS, on souhaite bon courage à son secrétaire-général, Olivier Faure, qui souhaite entièrement refonder le parti, jusqu'à changer son nom. Car ses militants et bien de ses cadres se retournent vers le passé glorieux du mollettisme : République et laïcité seraient les deux mamelles où le "socialisme" devrait exclusivement s'abreuver. Oublié le rôle déterminant de Guy Mollet dans la sale guerre d'Algérie au nom justement de la République et de la laïcité, qui ont alors justifié le recours à la torture, aux bombardements au napalm, aux cérémonies de dévoilement public des femmes, et au regroupement des populations "musulmanes" dans des villages stratégiques... Ce qui autorise par contre le PS à donner des leçons de République et de laïcité à tout le monde, à commencer par les alliés écologistes ou les Insoumis, notoirement inféodés aux supposés lobbies "islamo-gauchiste", "indigéniste et racialiste" voire "féministes radicaux".

 

Cependant ces partis ne sont pas les seuls à régresser. EELV, comme LFI, bien que plus récents et plus petits, sont également touchés.

A EELV, la tentation se développe d'un repli sur l'identité écologiste à l'exclusion de toute perspective de construction d'une majorité plurielle, qui suppose des négociations et des compromis. Cette tentation est bien sûr favorisée par les replis identitaires des autres.

A LFI on cultive depuis longtemps l'état d'esprit de la "forteresse assiégée" (empruntée au PCF ancien) : le difficile décollage de la candidature de JLM aux présidentielles ne va faire qu'accentuer cette illusion du "vaincre seul contre tous".

 

 

Mais ce mal n'est pas spécifique aux partis : il envahit toute la société. Il ne date pas non plus d'hier. Et, enfin, il connaît une résurgence que l'on peut cerner à partir du grand effondrement qui a mis fin au monde bipolaire de la Guerre froide.

 

Régressions identitaires des années 1990 dans les Balkans

 

On a déjà oublié les guerres de l'ex-Yougoslavie qui ont marqué l'avènement spectaculaire de la régression identitaire, bien qu'on ait beaucoup écrit et qu'on se soit pas mal écharpé à leur sujet...notamment à gauche. Pour moi, la clé d'explication la plus éclairante de ce conflit incompréhensible a été le documentaire au long court de 300 mn de Brian Lapping (1996) : "Yougoslavie, suicide d'une nation européenne"http://www.film

documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/10848_1

Et je me souviens encore des interventions du syndicat interdit des enseignants kosovars aux congrès fédéraux du Sgen-CFDT en 1995 et 1998, ainsi que du soutien que j'ai apporté au journal sarajévien anti-nationaliste "Oslobodiénié"https://www.oslobodjenje.ba/vijesti/daily-news

 

Ce n'est pas l'angle pourtant choisi par François Maspéro, qui nous fait voyager, entre 1992 et 1997, en Albanie, Grèce, Macédoine, Bulgarie et Roumanie, avec cependant un extrait de son journal de Sarajevo assiégée en mars 1995.

 

Le fait de s'être décentré de ce conflit en cours, lui permet de mieux cerner, et de nous faire mieux comprendre, à travers une pratique du "voyage non-touristique" qui nous rappelle Nicolas Bouvier, les racines de cette régression nationaliste mortifère.

Sa vaste érudition et sa culture historique ne sont pas de trop, au contraire. Car elles permettent également de mettre en perspective toutes ses rencontres.

 

Ce qui en ressort pour moi est l'ancienneté des traditions d'hostilité réciproque et de massacres entre les différents peuples des Balkans, ainsi que l'impérialisme de certains (ceux dotés les premiers d'un État : Grecs, Bulgares et Serbes) au détriment des autres (Albanais, Macédoniens, Bosniaques mais aussi Aroumains, Juifs, Turcs -ces derniers ayant eu le tort d'avoir été dominants, et de façon féroce...), mais surtout l'incroyable mosaïque que composaient toutes ces populations mêlées avant que le nationalisme vienne promouvoir les premières "purifications ethniques" au début du XXe siècle, lors des fameuses "guerre balkaniques".

Maspéro exhume le rapport de la "Fondation Carnegie pour la paix" publié au printemps 1914 (p 175) en commentant : "Il apporte, à quatre-vingt ans de distance, un éclairage historique saisissant sur ce qui se passe aujourd'hui de l'autre côté de la Drina (rivière frontière entre la Serbie et la Bosnie) ."

Car les pratique de "purification ethnique" sont déjà là : massacres systématiques suscitant la fuite des survivants.

Maspéro souligne que la commission était présidée par un Français, un des premiers prix Nobel de la paix, Paul d'Estournelles de Constant, partisan de l'arbitrage international, et "l'un des fondateurs de la Cour internationale de La Haye, ancêtre de la Société des Nations." (p 177)

Il se trouve être un grand-oncle de Maspéro : il revient sur ce lien familial et conclut "bref, cet originaire de la Sarthe, héritier du Suisse protestant Benjamin Constant, était quelque peu "cosmopolite", comme je l'ai lu dans une thèse qui lui a été consacrée." (p 178)

Bon connaisseur de la région et amoureux de la Grèce, il fut, "sitôt le rapport publié, insulté pour avoir ainsi réparti les responsabilités (et les atrocités) dans les trois camps : on le traita de vendu aux Bulgares..." (p 178)

 

Dans les années 1990, on assiste aux mêmes délires nationalistes. Ainsi en 1995 la frontière entre la Grèce et la Macédoine est coupée par l'État grec. Et ceci sous prétexte que la Macédoine s'approprie un nom grec et aspire secrètement à récupérer la partie grecque de la Macédoine annexée en 1913... Ce véritable blocus d'une voie de communication ancestrale ne va pas durer mais le conflit rampant entre les deux États va durer lui jusqu'en 2018. Il se conclut de justesse (vote serré au Parlement grec) par un accord scellant le changement de nom de la Macédoine en "république de Macédoine du Nord".

 

Stéréotypes ethniques

 

Une des choses qui me frappent le plus dans ces rencontres, c'est la riche moisson de stéréotypes ethniques négatifs recueillie. Et ce y compris chez des intellectuels en principe prévenus ou vigilants sur les préjugés.

Un exemple chez un intellectuel macédonien au printemps 1993, à propos de la minorité albanaise importante en Macédoine : "Rendez-vous compte : la Macédoine n'a pas de pain, et les Albanais demandent une université ! Ils exigent maintenant d'être un "peuple constitutif". (...) Et ils croissent, ils croissent, ils se reproduisent comme des lapins, une natalité afro-asiatique, augmentée encore des immigrés du Kosovo. Aujourd'hui ils sont le quart de la population, demain ils seront plus nombreux que nous. Chaque Albanais a six enfants, ils refusent la contraception, ils travaillent en famille, sans frais, ils forment une communauté tribale, économiquement plus forte que les Macédoniens, ils monopolisent le commerce...

Quoi ? Vous dîtes que je parle des Albanais comme les Grecs parlent des Macédoniens ? Hé là ! Vous feriez mieux de me dire comment vous traitez les Arabes en France !" (p 256)

Et en effet, les Grecs ne sont pas en reste à propos des Macédoniens.

Dans un taxi grec auquel nos voyageurs annoncent en 1995 leur intention d'aller en Macédoine : "La Macédoine, nous nous y trouvions en ce moment. Il n'y avait qu'une seule Macédoine, celle d'Alexandre le Grand. Alexandre était grec, la Macédoine était grecque. Les Slavo-Macédoniens, ces gens chez qui nous allions , étaient des peuplades primitives venues bien plus tard (...)

Et son exposé était plus modéré que certaines tirades que j'ai entendue prononcer par des intellectuels grecs pour qui j'ai estime et affection : le bon, le doux Vassilis Vassilikos, l'auteur de Z, affirmant que le péril macédonien s'apparente à celui du totalitarisme islamique, le généreux Aris Fakinos lisant des visées impérialistes dans la Constitution du nouvel État macédonien." (p 156-7)

Quant au renvoi sur la façon dont nous traitons "les Arabes en France", je le prends comme une invitation à la vigilance sur ce sujet : les stéréotypes ethniques négatifs ne sont pas le monopole des peuples balkaniques, hélas !

C'est sur la base de ces stéréotypes que se construit ce que Maspéro appelle "un grand réseau cancéreux de frontières", devenues des barrières infranchissables pour les peuples stigmatisés.

Un livre récent, dont l'auteur a été interviewé par le journal numérique "Le Courrier des Balkans" https://www.courrierdesbalkans.fr/Balkans-au-nom-de-la-lutte-contre-les-migrations-on-oublie-celle-contre-la résume la situation actuelle par l'affirmation : « Au nom de la lutte contre les migrations, on favorise la traite des êtres humains »

 

Des raisons d'espérer

 

Dans le dernier texte qu'il ait écrit, sans doute fin 2016, avant son décès intervenu le 9 janvier 2017, le grand sociologue d'origine polonaise  Zygmunt Bauman, nous invite à élever notre regard sur le vaste processus actuellement à l'oeuvre, et sans précédent historique.

Il s'appuie d'abord sur son confrère en humanisme Umberto Eco pour analyser les phénomènes actuels de migrations dans le monde.

Les phénomènes d'immigration dit-il "peuvent être contrôlés politiquement, limités, encouragés, programmés ou acceptés. Il n'en va pas de même avec les migrations."(p 38)

Précisant sa pensée, il ajoute : "Les phénomènes que l'Europe essaie encore d'affronter comme celui de l'immigration sont en réalité des cas de migration. Le tiers-monde frappe aux portes de l'Europe, et y pénètre même si elle n'est pas d'accord (...) L'Europe sera un continent multiracial ou, si vous préférez, "coloré". Et ce sera comme ça , que cela vous plaise ou non." (p 38-9)

Bauman approuve ce point de vue, énoncé dès 1997, qui, au passage, discrédite complètement les politiques actuelles de tentatives de refoulement et de non-accueil des gouvernements et de l'UE. Lesquelles, on peut à présent le constater comme dans le cas des Balkans, ne font qu'alimenter le trafic d'êtres humains et toutes les violences associées.

 

Il y ajoute cependant quelques précisions, et élargit la perspective.

Sur le rejet spontané dont font l'objet ces migrants, il souligne avec Eco, que la doctrine ou l'idéologie vient après le fait, et que c'est donc aux racines du fait qu'il faut s'attaquer plutôt qu'aux idéologies du rejet.

Il en pointe l'origine dans "la peur de l'inconnu" (p 42). Or, cet "inconnu" que l'on rejetait jusque-là au loin, vient subitement à nous.

Mais surtout, ce processus est irréversible car il s'inscrit dans un processus plus large qui est la globalisation. C'est-à-dire une "situation d'interdépendance de l'humanité, une interdépendance matérielle et immatérielle avancée, d'une ampleur déjà planétaire." (p 44)

Et celle-ci marque un tournant majeur de l'Histoire des hommes : en résumé le passage d'une ère marquée par l'opposition du "nous" et du "eux", à une nouvelle ère où il n'y a plus que du "nous". Toute l'Histoire humaine peut donc être rétrospectivement analysée comme celle d'un élargissement progressif du "nous" : "Cette histoire a débuté avec les hordes de chasseurs-cueilleurs (...); elle s'est poursuivie avec les "totalités imaginaires" des tribus et des empires,jusqu'à aboutir aux États-nations ou "Super-États", constitués de fédérations ou de coalitions, dont nous sommes les contemporains." (ibid)

Or, toutes les structures politiques dominantes reposent sur l'opposition "nous/eux" à travers la combinaison d'une "fonction d'unification ou d'intégration" et d'une "fonction de division et de séparation" (p 44-5)

L'érosion progressive de la souveraineté et de l'autonomie conduit au contraire à un raidissement sur la notion, voire à une régression sur un souverainisme local (p 49-50).

Il y a beaucoup de démagogie à l'oeuvre à exploiter et amplifier peur et suspicion en asséchant ce faisant le réservoir spontané de solidarité et de confiance mutuelle.

On tient donc ici le principal paradoxe de notre époque : la contradiction entre une réalité de plus en plus "cosmopolitique" ( selon le terme inventé par Ulrich Beck auquel Bauman se réfère , p 43), et une incapacité collective à construire les instruments de gouvernance de cette réalité.

Mais quelles raisons d'espérer face à ce sombre tableau ?

Il est vrai que toute l'Histoire du XXe siècle est là pour nous mettre en garde contre les idéologies du "Progrès" (cf "Le communisme avenir radieux de l'humanité") ou de l'arrêt de l'Histoire (cf le "Reich de mille ans" des nazis), idéologies qui n'ont fait que peupler les cimetières et alimenter les cauchemars de peuples entiers.

En réalité, Zygmunt Bauman ne nous promet pas de baguette magique. Il propose juste de faire de la "culture du dialogue" la grande tâche de l'éducation, de promouvoir une réflexion et une planification de long terme : "des arts, hélas, dans l'ensemble oubliés, et rarement mis en pratique dans nos existences vécues dans la hâte, sous la tyrannie de l'instant présent". (p 53)

Et pour cela, termine-t-il, il nous faudra "garder la tête froide, avoir des nerfs d'acier, et beaucoup de courage; surtout il nous faudra une véritable et grande vision de long terme, et une immense patience." (p54)

 

La vision de long terme, c'est l'État mondial, basé sur les droits humains et ceux du vivant.

Gardons-la toujours à l'esprit. Et avançons patiemment dans cette direction.

 

 

L'itinéraire de Maspéro et Sluban (1995)

Régressions identitaires et vision de long terme

Publié dans politique, Histoire

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article