François FEJTÖ social-démocrate honorable

Publié le par Henri LOURDOU

François FEJTÖ social-démocrate honorable

François FEJTÖ (1909-2008)

social-démocrate honorable

 

Si j'ai placé ce blog en 2008 sous l'étiquette de vert-social-demo, c'est notamment à cause de lui.

Dans mon détachement progressif du gauchisme de ma jeunesse, Fejtö a joué son rôle par la lecture en son temps de cet ouvrage de 1980 intitulé significativement "La social-démocratie quand même"https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3330999c.

Mais j'avais d'abord découvert Fejtö dans l'Autocritique d'Edgar Morin, où il apparaît comme la principale source de désillusion et de lucidité de Morin sur les procès staliniens en cours en Hongrie en 1949 (p 121-3).

Plus tard, j'avais fortement apprécié son article en défense d'Ignazio SILONE dans "Esprit", pour le dédouaner des insinuations néo-staliniennes l'accusant d'avoir travaillé pour le régime fasciste...alors qu'il avait rompu justement avec le Komintern parce qu'il lui en demandait trop en ce sens : son sens de l'honneur lui avait fait refuser de se compromettre au-delà d'une certaine limite. Ignazio SILONE, une autre figure de social-démocrate honorable !

 

Edgar Morin fait un beau portrait de lui dans son livre récent "Les souvenirs viennent à ma rencontre".

C'est par Clara Malraux qu'il fait sa connaissance à la Libération. Il est alors journaliste à l'AFP. "En 1934, il avait été socialiste en Hongrie sous la dictature Horthy, il avait fait un an de prison, puis avait émigré en 1938, par crainte d'une seconde arrestation. Sous l'Occupation il avait vécu dans la clandestinité et la Résistance, puis, après la Libération , il fut en poste à l'AFP, où il travaillait pour la presse des pays de l'Est.(...)

Fejtö était demeuré socialiste, mais son parti avait fusionné avec le Parti communiste hongrois avant d'y être phagocyté. Les communistes hongrois étaient encore ouverts avant la glaciation stalinienne dans les "démocraties populaires". Il devint de ce fait directeur de l'Institut culturel hongrois de Paris. (...)

Fejtö est devenu ami pour la vie, jusqu'à sa mort à l'âge de 99 ans, en 2008."(pp 195-6)

Mais surtout :

"L'année 1949 est destinale pour moi.

Le procès Rajk a lieu du 16 au 24 septembre.

Tout mon dégoût des procès de Moscou, refoulé dans mes oubliettes mentales, remonte en moi. Je suis informé par mon ami Fejtö. Socialiste devenu communisant après-guerre, il avait été nommé à la tête de l'Institut culturel hongrois de Paris, rue du Faubourg Saint-Jacques, dans un petit bâtiment situé en arrière-cour.

Quand, lors de l'arrestation de Rajk et autres, il reçut, comme Szekeres à Rome, l'ordre de partir pour Budapest, il fut extrêmement inquiet du comportement de ses collaborateurs staliniens, et il m'appela. Je le rejoignis aussitôt dans son bureau, croisant des personnages aux visages fermés dans le couloir et l'escalier. Il me parla avec une extrême agitation, me faisant comprendre qu'il courait un danger. Je lui demandai de quitter les lieux aussitôt avec moi et pour toujours. Nous quittâmes ensemble ce lieu néfaste.

Il rédigea pour Esprit un long et irréfutable article démontrant que Rajk ne pouvait être en Allemagne nazie, comme le prétendait l'accusation, alors qu'il était en pleine guerre d'Espagne, et qu'évidemment Rajk n'était ni traître ni espion (pour les nazis, l'Intelligence service, la CIA).

Pierre Courtade, qui avait fait les comptes rendus du procès Rajk dans L'Humanité dans des termes d'une bassesse et d'une bêtise incroyables chez cet esprit que j'avais connu si lucide et sceptique, vint trouver Emmanuel Mounier, directeur d'Esprit, pour le convaincre qu'il ne devait pas passer l'article de Fejtö, pour la raison que celui-ci était également un espion." (p 221-2)

 

Cette pratique de la calomnie, à laquelle Mounier ne céda pas, est un procédé habituel chez les staliniens. Il faut ajouter qu'il est hérité de Lénine, qui introduisit cette honteuse habitude dans le mouvement socialiste.

On la retrouve, sous une autre forme, à l'encontre d'un autre "dissident", rallié à la fin de sa vie à une forme exigeante de social-démocratie, Victor SERGE.

Voici son témoignage, à son retour d'URSS, où il était retenu prisonnier pour "trotskysme", en 1937, grâce à une campagne internationale d'écrivains liés au mouvement ouvrier;

Il revient sur les terres de son enfance, en Belgique.

"J'allai revoir à Ixelles, les rues de mon enfance – où rien n'avait changé, rien ! Je retrouvai, place Communale, la pâtisserie Timmermans et les mêmes excellentes tartes au riz saupoudrées de sucre, chères à mes douze ans, à la même devanture. Le libraire chez lequel, enfant, j'achetais des histoires de Peaux-Rouges, s'était agrandi; je l'avais connu anarchiste, la cravate lavallière batailleuse, il était maintenant communisant, les cheveux blancs, la cravate artiste (...)

Les bas quartiers me firent réfléchir autrement, car ils avaient changé, eux. La Marolle, rue Haute, rue Blaes et toutes les ruelles de misère avoisinantes s'étaient assainies, embellies, enrichies. Cette cité du paupérisme, autrefois pavoisée de haillons et remplie d'ordures, respirait le bien-être, charcuteries magnifiques, bel hôpital tout neuf, les masures remplacées par des habitations ouvrières aux balcons couverts de fleurs. L'oeuvre du socialisme réformiste, aussi belle qu'à Vienne. Je vis là Vandervelde, que nous avions appelé "social-traître"." (Mémoires d'un révolutionnaire, p 772)

SERGE ne reste pas longtemps en Belgique, dénoncé anonymement à la police par les sycophantes staliniens comme "agitateur", il est expulsé en France. Jusqu'à sa mort au Mexique, en 1947, il sera accompagné par insultes, menaces et provocations des staliniens. Et l'on sait quel fut le destin de Trotsky lui-même dans ce pays en 1940.

 

Mais parlons, pour finir, de cet excellent ouvrage consacré par Fejtö en 1992, avec une mise à jour de 1997, à "La fin des démocraties populaires", avec la collaboration de la polonaise d'origine Ewa KULESZA-MIETKOWSKI.

Il s'agit en réalité d'un véritable bilan de trente ans de "socialisme réel", selon la terminologie inventée par Leonid Brejnev.

Ce bilan est placé ironiquement sous les auspices de deux jugements contradictoires de deux intellectuels hongrois.

Le premier (non daté, mais son auteur est mort en 1971...) est du grand philosophe marxiste György LUKACS : "Le pire régime communiste est meilleur que le meilleur capitalisme".

Le second est du grand écrivain (1950-2016) Peter ESTERHAZY : "La pire démocratie est meilleure que ce que nous avons vécu jusqu'en 1989."

 

C'est un bon résumé des leçons que nous devons tirer de cette expérience historique, sur laquelle il n'est jamais inutile de revenir.

Et c'est pourquoi je persiste à me dire, comme François FEJTÖ, "social-démocrate quand même".

François FEJTÖ social-démocrate honorable
François FEJTÖ social-démocrate honorable
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article