Face à l'angoise d'un présent qui se dérobe

Publié le par Henri LOURDOU

Face à l'angoise d'un présent qui se dérobe

Face à l'angoisse d'un présent qui se dérobe

 

Ainsi l'angoisse qui habite notre présent trouve des exutoires qui, personnellement, m'angoissent davantage encore.

L'apparition fracassante du documentaire "Hold up" a mis en pleine lumière une tendance que l'on connaît depuis bientôt vingt ans, mais qui amorce une accélération brutale à la faveur de la pandémie sur fonds d'attentats.

Il s'agit donc de la montée irrépressible du complotisme, qui sort de plus en plus de la marginalité et gagne sans arrêt de nouveaux adeptes.

L'hebdomadaire "Le 1" du 11-11-20 est consacré à un "Voyage au coeur du complotisme". Comme souvent, il rassemble d'éclairantes contributions.

Ainsi, j'en suis venu à comprendre que ce phénomène pour moi au départ mystérieux, répond à deux grands besoins : le besoin de haïr et la recherche de sens.

 

BESOIN DE HAÏR : LA RECHERCHE D'UN ENNEMI.

 

" ce ne sont pas les Protocoles qui produisent l'antisémitisme : c'est

le besoin profond de désigner un Ennemi qui mène les gens à y croire."

(Umberto ECO, introduction au "Complot" de Will EISNER, "Le 1", p 3)

 

Au-delà du cas de l'antisémitisme, qui connaît indéniablement un regain sous une forme "euphémisée" (on ne désigne plus "les Juifs", mais "le sionisme" ou une liste de personnalités qui se trouvent être toutes d'origine juive), il y a bien une tendance qui se généralise à désigner UN ennemi, qui serait l'unique responsable de tous les malheurs du temps.

Le besoin de haïr qui pousse dans cette direction répond, me semble-t-il, à une façon de conjurer l'angoisse en réinvestissant tout son potentiel émotionnel sur un objet extérieur.

Ce faisant, on fait coup double, puisque la désignation de l'Ennemi permet en même temps de donner un sens précis à tout ce qui se passe. Il y a donc articulation entre désignation de l'Ennemi et construction du scénario complotiste.

Mais restons sur l'Ennemi. Celui-ci peut varier, il peut même relever de l'imaginaire pur (des extra-terrestres), mais il a une particularité commune : il est UN. Il s'ensuit que cette unicité de l'Ennemi permet d'investir en lui la charge émotionnelle maximale. Mais il a cependant souvent un inconvénient : il est hors d'atteinte ou de portée. C'est ici qu'apparaît l'intérêt de lui trouver des complices ou des alliés, ce qui est fort commode pour expliquer l'incompréhension ou le manque d'adhésion de certaines personnes à cette désignation univoque et exclusive de l'Ennemi. Cela permet aussi d'utiliser à petite dose la haine de l'Ennemi en libérant une certaine dose d'agressivité en direction de ces complices ou alliés – parfois "objectifs", ce qui permet de gloser sur leur "bêtise" ou leur "naïveté". C'est aussi l'occasion de se sentir soi-même plus intelligent ou plus lucide qu'eux .

La photo suivante illustre bien cet aspect.

Face à l'angoise d'un présent qui se dérobe

RECHERCHE DE SENS : TOUT S'ÉCLAIRE

 

"Il faut bien mesurer à quel point un monde en panne

d'espérances, en proie au catastrophisme permanent,

peut céder à l'emprise d'explications simplistes. Pouvoir

tout expliquer en désignant un seul coupable (...) rend la

vie plus facile et confortable. Chaque événement s'éclaire

(...) grâce à une grille (...) qui distingue les bons et les méchants."

(Laurent GREILSAMER, "Les bons et les méchants", "Le 1", p 2)

 

La réalité de notre monde globalisé n'a jamais été aussi complexe. Mais comprendre ou penser la complexité ne va pas de soi, ainsi que s'échine à le rappeler Edgar MORIN depuis plus d'un demi-siècle.

Et ceci d'autant plus que l'information circule à une vitesse sans cesse accélérée, et en quantité croissante. C'est tout le paradoxe de l'Internet : il nous donne accès à des sources de plus en plus variées, mais contradictoires ou incohérentes; du coup il suscite notre perplexité croissante.

Hiérarchiser et croiser ses sources d'information est un exercice de plus en plus compliqué. Cela suppose d'en sélectionner certaines pour leur pertinence supposée, et de faire preuve à la fois de rigueur et de cohérence intellectuelle.

Cela implique aussi de distinguer l'essentiel de l'accessoire sans simplifier une réalité qui est complexe.

Autant dire que la quête de la vérité reste une entreprise difficile, ou en tout cas nécessite du temps et des efforts.

Or, tout dans notre environnement médiatique tend à dévaloriser le temps et les efforts : l'idéal qui nous est sans cesse offert (gratuitement en apparence) est l'immédiat obtenu sans effort.

Aussi ne faut-il pas s'étonner que les théories les plus simplistes soient plus facilement adoptées que les autres. D'autant qu'elles permettent d'avoir une explication facile et rapide à tout.... avec en prime, bien sûr, une distinction enfin claire entre "les bons" et "les méchants".

 

QUE FAIRE ?

 

Bien sûr, dire tout cela ne va convaincre aucun adepte résolu de l'une ou l'autre des théories du complot en circulation.

La seule chose que je peux faire : mettre en garde contre la propension à la recherche d'UN ennemi, et même d'ennemis tout court. Car c'est la porte d'entrée de la guerre, c'est-à-dire de l'élimination physique de l'ennemi, avec tous les reculs civilisationnels que cela comporte.

J'ai des adversaires, et je les combats. Mais avec les armes du Droit et de la démocratie : la loi, la connaissance et le débat argumenté. Je ne pratique pas l'injure, et je refuse le mépris et la haine, passions mortifères.

 

Mettre en garde également contre le simplisme et les explications toutes faites. Rien ne saurait nous dispenser d'explorer la complexité d'une situation.

Par exemple, en ce moment, la contradiction entre la protection sanitaire et la préservation de l'emploi et des revenus de chacun...à laquelle s'ajoute l'impérieuse nécessité de la transition écologique. Y faire face suppose des arbitrages subtils et souvent difficiles.

Encore faut-il cependant que les gouvernants les présentent comme tels et ne cèdent pas eux-mêmes au simplisme dans leur communication.

C'est à ce prix que la démocratie peut garder un avenir dans ce pays.

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