Deux rappports différents à l'Histoire : Philip KERR, Laurent BINET et Reinhard HEYDRICH

Publié le par Henri LOURDOU

Deux rappports différents à l'Histoire  : Philip KERR, Laurent BINET et Reinhard HEYDRICH
Deux rappports différents à l'Histoire  : Philip KERR, Laurent BINET et Reinhard HEYDRICH
Deux rappports différents à l'Histoire  : Philip KERR, Laurent BINET et Reinhard HEYDRICH

Deux rapports différents à l'Histoire :

Philip KERR, Laurent BINET et Reinhard HEYDRICH.

 

A l'annonce de la parution du dernier volume, posthume, des aventures de Bernie GUNTHER, j'ai entrepris la relecture de l'ensemble dans l'ordre chronologique du personnage.

J'aurais dû commencer par "Hôtel Adlon", qui se passe en 1934, deux ans avant le premier tome de la "Trilogie berlinoise", mais je ne l'ai finalement lu qu'en 3e, après donc "L'été de cristal" (1936) et "La pâle figure" (1938), car, pour compliquer mon plan, "Hôtel Adlon" comporte une seconde partie qui se déroule à Cuba en 1954.

Le 4e roman de la série se passe entre Berlin et Prague et entre l'automne 1941 et le mois de juin 1942.

Le personnage central en est Reinhard HEYDRICH, que GUNTHER a rencontré en 1938 : il est alors encore détective privé, après avoir démisssionné de la Police criminelle (Kripo) de Berlin en 1933. HEYDRICH lui intime alors de réintégrer la Kripo, avec le grade de Kommissar, afin d'enquêter sur des meurtres en série. Etant à la Kripo Gunther est alors de facto intégré à la SS, puisque HEYDRICH a unifié dans le RSHA les trois organes qu'il dirige : la Gestapo, le SD (Service de renseignement de la SS) et la Kripo.

A l'automne 1941, il rentre d'une mission en Biélorussie : il a été intégré, comme d'autres policiers, à l'un des 4 Einsatzgruppen constitués par Heydrich pour "nettoyer" l'arrière de la triomphale avancée de la Wehrmacht en URSS en liquidant sommairement tous les éléments "nuisibles".

Cette mission lui laisse un profond dégoût de tout et d'abord de lui-même, et il songe sérieusement au suicide. Mêlé à son corps défendant à une nouvelle enquête policière qui tourne court sur l'assassinat à l'arme blanche d'un "travailleur étranger", en l'occurrence hollandais, il se retrouve à nouveau convoqué par HEYDRICH à Prague, où il doit démêler le meurtre mystérieux de l'un des 4 assistants de HEYDRICH. Il assiste donc au travail de Reichsprotektor de Bohême-Moravie de HEYDRICH et à son impitoyable efficacité dans la répression de la résistance tchécoslovaque.

Tout cela nous vaut au passage quelques éclairages sur l'itinéraire et la personnalité de HEYDRICH, personnage intelligent, fanatique et sans scrupules. Ainsi que le rappelle le titre du livre de Laurent BINET, bien que second de HIMMLER, HEYDRICH avait la réputation d'être plus intelligent que lui : "Himmlers Hirn heißt Heydrich" = Le Cerveau d'Himmler s'appelle Heydrich".

Sa disparition le 4 juin 1942, suite à l'attentat contre lui du 27 mai, est-il un véritable tournant de l'Histoire ? C'est la question implicite que posent ces deux livres. Mais on verra que c'est de façon totalement opposée.

 

Philip KERR : un rapport décomplexé à la fiction qui ne trahit pas la vérité historique.

 

L'objet de KERR n'est pas de faire oeuvre historique. Ce n'est pas pour autant qu'il se permet n'importe quoi : on voit bien que son propos est rigoureusement documenté, même s'il n'en fait pas état à tout bout de champ. Il ne renvoie aux purs faits établis sur les personnages réels qu'il utilise que dans une note en postface (p 559-564), et cela sans aucun pathos moralisateur.

On ressort de ce roman avec une vision de HEYDRICH qui nous en donne toute la profondeur : à la fois intelligent, cultivé et cruel et d'un fanatisme total doublé de cynisme. On comprend tout à la fois la fascination et la peur qu'il a pu inspirer.

Cela étant, il est bien situé dans un contexte où il ne constitue qu'un des rouages de la machine de mort qui est à l'oeuvre.

Et de fait, sa disparition ne stoppera ni ne ralentira la "solution finale" qu'il avait conçue et organisée à la demande de Hitler et Himmler.

Par contre, elle suscitera des représailles sanglantes dont l'ampleur pose la question de l'opportunité de son élimination.

Une question qui pour Laurent BINET relève quasiment du sacrilège.

 

Laurent BINET : un pseudo-respect pour la vérité historique qui s'efface derrière un ego surdimensionné et moralisateur.

 

Disons-le d'emblée : j'ai trouvé le livre de BINET prodigieusement agaçant. Sous prétexte de ne pas faire de la littérature (dont en bon agrégé de lettres modernes il a une idée très arrêtée et très rigide), il nous impose son ego et ses scrupules d'écrivain à chaque page, en commentant et surcommentant sans arrêt sa façon d'écrire une histoire qu'il réussit presque à rendre illisible alors qu'elle aurait pu être passionnante.

Il s'agit donc de la "mission anthropoïde" lancée depuis Londres par le président Beneš pour éliminer HEYDRICH. Deux parachutistes spécialement entraînés sont missionnés pour cela, Jan Kubiš et Josef Gabčik.

Pour BINET ce sont des héros absolus, et le livre qu'il ambitionne d'écrire doit être comme un monument à leur mémoire. L'ennui est qu'il accompagne cet hommage de tombereaux de jugements définitifs, à la fois sur ceux qui ont prétendu écrire sur le sujet ou un sujet approchant, et sur les différents protagonistes de l'histoire. Le tout accompagné d'épithètes morales outrancières, qui révèlent davantage son arrogante bonne conscience que la turpitude de ces personnages.

C'est ainsi, entre autres, qu'il se permet un commentaire particulièrement choquant à mes yeux sur certains résistants tchèques. Après avoir affirmé que cette "mission anthropoïde" constitue "la chose la plus importante de la guerre", il fustige ceux qui refusent de le croire : "c'est le cas des officiers parachutistes en activité à Prague, et aussi des chefs de la Résistance intérieure (ou de ce qu'il en reste) parce qu'ils redoutent les représailles en cas de succès.(...) Cette crainte de l'Allemand ! Il est comme un maître qui bat son chien : le chien peut parfois refuser d'obéir à son maître, mais jamais il ne parvient à se retourner contre lui." (pp 303-4)

Je me suis frotté les yeux en lisant cela : comment peut-on, Laurent Binet, né en 1972, oser écrire une chose pareille ?

Cet héroïsme par procuration est particulièrement insupportable.

Mais ce n'est pas la seule chose qui m'insupporte dans ce livre.

Commentant le livre de Jonathan Littell "Les bienveillantes", qui a eu le double tort de paraître avant le sien et d'avoir du succès, il nous assène : "J'ai lu dans un forum un lecteur très convaincu qui disait à propos du personnage de Littell : "Max Aue sonne vrai parce qu'il est le miroir de son époque." Mais non ! Il sonne vrai (pour certains lecteurs faciles à blouser) parce qu'il est le miroir de notre époque : nihiliste, postmoderne, pour faire court.(...) "les Bienveillantes" c'est "Houellebecq chez les nazis", tout simplement." (p 326-7)

On est fort tenté de retourner le compliment : c'est plutôt Laurent BINET qui est le miroir de notre époque : histrionique, moralisatrice et manichéenne. "HHhH" c'est Laurent BINET chez les Résistants, tout simplement.

PS :

 Je m'aperçois que j'ai oublié deux autres aspects déplaisants de ce livre : sa pragolâtrie ("Prague centre du monde") et son machisme implicite. Sur le premier aspect, on peut passer aisément, d'autant que l'auteur n'est pas dupe de son côté outrancier. Par contre, le second m'importe davantage. J'avoue que je supporte de moins en moins ce culte viril des armes et de ceux qui en usent, et que si j'avais à choisir un "héros tchèque", ce serait sans hésiter Milena Jesenska, qui soulignait à son ami Margarete Buber-Neumann dans leur camp de Ravensbrück la singularité de l'hymne national tchèque. Le seul hymne à sa connaissance qui célébrât la beauté du pays plutôt que de proclamer l'héroïsme des défenseurs de la patrie et la vilenie de ses ennemis. Aussi je ne goûte que de moins en moins toutes ces oeuvres, généralement dues à des hommes, mettant en scène l'héroïsme de tueurs homologués par l'idéologie, nationale ou autre. Je préfère les héros pacifiques et ne suis pas loin de faire de la non-violence un absolu à atteindre, malgré les circonstances qui, malheureusement, poussent encore trop souvent à la violence. Une violence qui, si elle est nécessaire, ne saurait en aucune façon être exaltée ou héroïsée, mais au contraire déplorée et canalisée au maximum.

Publié dans Histoire

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article