Claude DUNETON Le monument

Publié le par Henri LOURDOU

Claude DUNETON Le monument

Claude DUNETON

Le monument

roman vrai

Balland, décembre 2003, 520 p.

 

Lo rector e lo regent

nos an parlat plan longtemps;

Lo rector e lo regent

nos an parlat plan longtemps;

partissem fórça contents, fórça contents, fórça contents,

partissem fórça contents, sarem sus lo monument.

 

Mainatz-vos, Lengadocians,

de faire d'autres infants

Mainatz-vos, Lengadocians,

de faire d'autres infants

n'auràn besonh dins vint ans, dins vint ans,dins vint ans,

n'auràn besonh dins vint ans, negres ou republicans.

 

Claudi MARTI, "Lo conscrit"

(Chanson de 1972, éditions Ventadorn)

 

Face aux commémorations irréfléchies et mécaniques du grand massacre, à la panthéonisation de Maurice Genevoix, qui n'eut pas la force morale et intellectuelle de s'en dissocier, il m'est apparu nécessaire de rappeler d'autres voix.

 

La chanson de Marti fait référence à 1810 et aux guerres napoléoniennes, que certains persistent encore à considérer comme "glorieuses". Mais elle s'applique parfaitement à celle, mon colon, que préférait ironiquement Georges Brassens, la guerre de 14-18.

 

Quant à la première voix que je tiens donc à rappeler, c'est celle du père de Claude DUNETON, Jacques, ancien buraliste rural de Corrèze et ancien combattant, lors de l'anniversaire de ses 80 ans, le 11 novembre 1964.

Un rapide calcul nous montre qu'il avait donc 30 ans en 1914. Il fit donc partie des "rappelés" destinés à nourrir l'usine à mourir mise en route le 2 août de cette année-là par l'impéritie et l'imbécilité des dirigeants européens.

Il faut le dire et le redire sans se lasser : rien ne justifiait ce suicide collectif de l'Europe d'où sont sortis les monstres totalitaires qui ont remis le couvert vingt cinq ans plus tard de façon plus barbare encore.

Et cela rejoint pleinement le ressenti de nombreux "anciens combattants", tels que le père de Claude Duneton en ce 11 novembre 1964.

"Nous étions rassemblés devant le monument aux morts du village, comme tous les ans, et pendant la minute de silence, après la lecture des noms gravés sur la pierre grise, il a hurlé :

-Ah nom de Dieu ! Oui, elle était belle la guerre !

Ça l'a pris d'un coup : il faisait des gestes désordonnés, tout rouge; j'ai cru qu'il pétait les plombs pour son anniversaire.

-Ah vous pouvez faire des simagrées, oui ! Ça vous va bien!... " (p 11)

 

"Et puis la minute de silence a eu vite passé. Les gens se sont dispersés, ont vaqué à leurs affaires...Mon père s'était tu; il ruminait sa rancoeur. En même temps, il était embêté de l'esclandre, à cause de moi. Il ne voulait pas me mouiller dans ses frasques, à présent que j'étais un homme, et un fonctionnaire !...

Il allait s'excuser, mais je l'ai devancé :

-Mais non, Papa, tu as dit ce que tu voulais dire, tu as bien fait.

Ça lui a fait plaisir...Il tremblotait encore d'une agitation fébrile – il m'a répété que :"-Ah la guerre ! Tu peux pas savoir !..." (p 15)

 

La guerre : comment savoir ?

 

"En effet, je ne pouvais pas savoir, ni moi ni personne au fond." (ibidem)

Et cela malgré les nombreux récits des longues soirées d'hiver à peler les châtaignes devant le feu des jeunes années de Claude Duneton, pendant la seconde guerre mondiale...

Des récits crus et vrais ... loin de l'imagerie patriotique de l'héroïsme des "poilus".

"Seulement voilà : 1964 était l'année du cinquantenaire ! La télévision, toute nouvelle en nos contrées boisées, diffusait massivement les documents du conflit (...) Mon père avait regardé ces programmes (...) Ça lui rafraîchissait les souvenirs (...) Pour ne pas blesser le regard des spectateurs, on ne montrait pas les champs de cadavres épanouis sur la neige... D'ailleurs ils n'avaient pas été filmés à l'époque, afin de ne pas démoraliser les civils dans les salles du cinématographe.

Maintenant que j'y pense, c'est pour ça que mon père a bondi ce matin-là : on lui avait cuisiné les douleurs toute la semaine. Il était gavé d'images plus ou moins triomphantes, avec la notion implicite que tout ça c'était de l'héroïsme, du don de soi ! Il en avait attrapé le hoquet en quelque sorte...Car pendant toutes ces saisons mortelles sur le front, il n'avait pas cru lui, personnellement, à la gloire patriotique. Pas une seconde, m'expliquait-il – pas même à la "France éternelle"..." (p 19)

C'est ici, dans l'intimité des familles, que l'on perçoit la force oppressive du discours officiel qui continue d'imposer, y compris à travers un discours savant comme celui de Stéphane Audouin-Rouzeau et de son école dite de l'Historial de Péronne, la fable du "consentement général à la guerre".

Cette chape de plomb a timidement commencé à être déplacée à l'occasion du centenaire. Et l'on s'aperçoit que de nombreux témoignages occultés viennent contredire les témoignages convenus comme celui, indéniablement bien écrit et prenant, mais très conformiste, de Maurice Genevoix. Celui-ci perçoit bien par moment l'absurdité des ordres reçus et donc de la situation : mais il ne veut pas "désespérer l'escouade" dont il a la charge en tant que lieutenant. Dans le même esprit paternaliste vis-à-vis du peuple qu'un Sartre refusant de "désespérer Billancourt", il adhère donc au patriotisme ambiant, contribuant ainsi non à l'adhésion mais bien à une forme de consentement résigné à cette guerre absurde et criminelle.

 

 

Mais le plus terrible à dire est bien le destin brisé de tous ces jeunes gens fauchés dans la fleur de l'âge, et qui n'existent plus, pour beaucoup, que par leur nom gravé sur un monument.

 

Les 27 de Lagleygeolle (en réalité ils étaient 28)

 

Comme on peut le voir sur le tableau suivant, la commune de Lagleygeolle, située dans les côteaux au Nord de Collonges-la-rouge, à 20km au Sud de Brive, a connu son maximum démographique en 1876. Dès 1881, l'émigration a commencé. En 1911, elle a déjà perdu 219 habitants. Mais le décrochage le plus brutal se situe en 1921 : elle y perd d'un coup 117 habitants. Les 27 morts du monument contribuent largement à ce déclin : hommes dans la force de l'âge, ils laissent des veuves ou des fiancées sans enfants. C'est une véritable rupture générationelle qui se met en place, qui va donner lieu aux classes creuses successives de 1914-18 puis de 1934-38. Seul le baby boom de 1945-65 rétablira un tant soit peu l'équilibre, sur fond d'exode rural accru et de recours massif à l'immigration.

Quoi qu'il en soit, en 1914, une partie de la jeunesse lagleygeolloise a déjà émigré à Paris : les plus dégourdis, parmi lesquels le père de Claude Duneton, pourtant revenu se marier dix ans plus tard pour tenir le bureau de tabac associé à l'auberge de son beau-père. Il y a là les deux frères Rouchon, beaux-frères d'Antonin Dumond, ce qui permet à celui-ci, valet de ferme, de reprendre l'exploitation du père Rouchon lorqu'il meurt subitement en 1912. Michel Manimont, copain d'école de Pierre Rouchon, et Pierre Rigaud, ex-séminariste qui a choisi de se marier. "Sans la guerre de 14-18 notre région allait déverser tout le trop-plein de ses dégourdis sur les bords de la Seine" . (p 37)

 

Évolution de la population

1876

1881

1886

1891

1896

1901

1906

1911

1921

796

767

747

689

687

637

635

577

460

 

1926

1931

1936

1946

1954

1962

1968

1975

1982

428

421

417

387

338

321

323

300

255

 

1990

1999

2006

2007

2012

2017

-

-

-

257

234

236

236

215

220

-

-

-

De 1962 à 1999 : population sans doubles comptes ; pour les dates suivantes : population municipale.
(Sources : Ldh/EHESS/Cassini jusqu'en 19998 puis Insee à partir de 20069.)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lagleygeolle

 

C'est représentatif de beaucoup de communes rurales françaises. On notera que le déclin se poursuit jusqu'en 2012, avec un léger redressement en 2017 (extension de la périurbanisation autour de Brive ?).

 

Quoi qu'il en soit, qui étaient les 27 disparus du monument aux morts de Lagleygeolle ?

C'est ce que tente de retrouver Claude DUNETON, en faisant appel à la fois aux documents (registres de conscription notamment) et aux souvenirs familiaux, les siens et ceux de ses voisins.

 

Le premier mort : Joseph Dumond

 

Né en 1889, dans une famille pauvre, il n'était jamais allé à l'école et ne parlait pas français. Il avait commencé à travailler dès 6-7 ans pour épargner deux repas par jour à ses parents et payer en partie la dette contractée par son père pour réparer son toit : "Tout ça n'avait pas laissé beaucoup de temps à Joseph pour se rendre au bourg, à l'école neuve, dont on disait qu'elle était obligatoire avec la République. Mais la République n'avait pas prêté de sous à son père !..." (p 33)

Mobilisé à Cahors le 5 août 1914, il retrouve à la gare son copain de régiment Cyprien Borie, qui lui écrivait ses lettres et lui a appris à signer son nom pendant leur service de deux ans : "Là, devant la gare encombrée, au milieu des tourbillons de la foule des appelés, les deux hommes se retrouvèrent avec des effusions sincères : ils se secouèrent les mains pendant plusieurs minutes, en répétant : "Quò vaï ? - Et tu, quò vaï ?"... Mais toujours le cri agaçant éclatait à leurs oreilles, repris par cent bouches : " Aperlin ! Aperlin !"

Joseph demanda à son camarade :

"Qué crédont eital ?" ("Qu'est-ce qu'ils crient ainsi ?")

Cyprien, qui aimait bien l'instruire, lui expliqua que "Berlin" était une grande ville d'Allemagne, peut-être même la capitale, où habitait le roi des Allemands qui avait déclaré la guerre." (p 51)

 

Au matin du 22 août, après quelques jours de trains suivis de dix jours de marche, au village d'Acremont, "le régiment déployé avançait à découvert vers le bas du pré, baïonnette au canon ainsi qu'à la manoeuvre, quand des milliers de petites flammes jaillirent du versant opposé du ruisseau des Alanes. Le claquement des mitrailleuses ennemies dissimulées dans un champ de genêts crépita avec une seconde décalage sur les étoiles de feu. La première rangée d'hommes tomba tout entière en hurlant de panique et de douleur, avant même d'avoir mis les fusils en joue. (...) Alors ce fut l'enfer... Alors les soldats impuissants déchargeaient leurs fusils dérisoires en direction des mitrailleuses cachées qui les fauchaient comme des quilles à la foire. Les Allemands, qui avaient pris leur temps pour ajuster leurs batteries de canons, se mirent à arroser cette nouvelle plage de chair humaine avec une grêle d'obus de .77." (pp 99-100)

Cyprien est fauché par la mitraille et Joseph aussi. A la différence que Joseph n'est pas tout-à-fait mort : il est ramassé sur le champ de tuerie par des brancardiers allemands. Mais il a perdu sa plaque d'identité. Lorsqu'il meurt trois semaines plus tard, il n'a pas été identifié.

"Sa mère, la Marie Dumond, reçut un avis officiel de sa disparition dans la deuxième quinzaine de décembre – un avis qui le supposait mort quelque part, prisonnier des Allemands "antérieurement au 1er novembre 1914." (p 103)

Ce mort est emblématique de ces premiers mois : les plus meurtriers de la guerre.

Il témoigne de la complète impréparation du commandement français aux nouvelles conditions du combat, caractérisées par la puissance de feu des protagonistes. On a ainsi envoyé littéralement à l'abattoir des centaines de milliers de soldats dans un climat de panique et de chaos qui n'a été stoppé que par de multiples exécutions "pour l'exemple". La censure de guerre, aussitôt mise en place, empêcha bien entendu toute révélation à cet égard. Plus : on assiste alors au déploiement d'une propagande éhontée à laquelle les soldats donneront rapidement un nom qui est resté : le "bourrage de crâne".

Le 22 août , le 126e RI mis à la disposition de la 47e Brigade, "prit position en face du petit village de Rossart tenu par les Allemands, à un kilomètre et demi au nord de la route Bertrix-Neufchâteau (...) Pour un baptême du feu ce fut un grand baptême : le colonel organisa en quelques minutes le massacre systématique de son régiment !" (p 111)

 

Le deuxième mort : Jules Giscard

 

C'est le vendredi 28 août 1914 que le petit (il mesure 1,51 m et a failli pour cela être réformé) Jean dit Jules dit Julot Giscard, qui vient d'avoir 24 ans le 21 août, disparaît lors d'une de ces débandades, suite à des massacres en règle à la mitrailleuse ou au canon, qui ponctuent le recul des troupes déployées à l'Ouest de la Meuse durant tout ce mois d'août.

Il était orphelin et valet de ferme comme Joseph Dumond, et comme lui n'avait pas fréquenté l'école et ne comprenait pas couramment le français. Il avait été pris sous son aile par son "pays" Michel Manimont, qui le perd lors du retrait précipité de leur compagnie d'un avant-poste pris à revers par l'avancée allemande (p 141-43).

"Julot ne fut officiellement déclaré disparu qu'au bout d'un an et demi de silence, dans une "récapitulation" des pertes le 25 février 1916 !..." (p 147)

Claude DUNETON rétablit tous les mouvements de troupes auxquels sont mêlés ses Lagleygeollois avec les scrupules et la précision de l'historien. J'avoue que je m'y perd un peu dans tous ces n° de régiments et de compagnie, et dans tous les noms de lieu cités... Ce qui fait passer cette érudition, c'est un art certain du récit qui reconstitue pensées et paroles, souvent en langue d'oc, de tous ces personnages, et également leurs faits et gestes, avec des retours sur leur histoire avant le grand massacre.

 

Le fils du forgeron : Antoine Arfeuil

 

Le forgeron, "lo fauré", est un personnage important du village. Réputé habile de ses mains, il est aussi très porté sur la boisson (la forge ça donne soif), mais unanimement respecté. Son fils Antoine, jugé trop chétif pour le métier est "mis aux études". Il y excelle au point d'être admis à l'Ecole Normale d'Instituteurs de Tulle. C'est à la fois une promotion et un déracinement : Antoine est pris entre deux allégeances alors considérées comme contradictoires (p 149-155).

Il est trop jeune pour être appelé en 1914, mais son tour viendra...

 

Le 3e mort : Victor Jugie

 

"Le 1er octobre, Victor Jugie, des Voûtes (un hameau situé au nord de la commune de Lagleygeolle : voir la carte p 519), fut relevé sur le champ de bataille, la gorge ouverte jusqu'au menton par une baïonnette ennemie. La chose arriva dans les faubourgs de Reims (...) - il était mort depuis cinq jours. Ce garçon de vingt-trois ans aux yeux gris bleu, timide et silencieux, avait été incorporé au 63e RI de Limoges deux ans auparavant exactement. Comme tous ceux de la classe 11, il était sur le point d'être libéré lorsque la guerre éclata." (p 161)

C'est lors d'une contre-offensive surprise de nuit, alors qu'il était en train de creuser des tranchées pour défendre les abords de Reims à peine reconquise, qu'il se fait surprendre avec ses camarades (p 167-170).

 

Le 4e mort : Jean-Baptiste Bazin

 

Originaire de Pouch, autre hameau du nord de la commune, c'est un scieur de long qui n'est pas non plus allé à l'école. Il est aussi de la classe 11. ll participe le 20 octobre à un assaut sur une tranchée allemande dans la forêt d'Argonne, à l'Est de Reims. Il reçoit un coup de revolver en plein poitrine en arrivant dans la tranchée. Il en meurt le lendemain au poste de secours. (p 191-3)

 

La première annonce

 

C'est donc le vendredi 11 décembre, après une journée de forte neige la veille, que le maire de Lagleygeolle, Claval, appelé le Clavalou car il était de petite taille, vient annoncer à la Marie Dumond, voisine des Duneton, la mort officielle de son aîné Joseph.

Le récit (pp 209-212) en est déchirant.

"En tout cas, ça se passait là, devant ma porte, devant cette cour si calme au soleil maintenant, où poussent mes fleurs. C'est inimaginable ce que les gens ont souffert de cette guerre-là que l'on nomme "grande" au prix de la douleur. Je suis un témoin tardif; de ma fenêtre je creuse "les voies profondes de la mémoire" – et à force de répéter leurs noms les vieux enfuis reviennent, ils arrivent en silence au portail de ma cour (...) Leur deuil hurle encore – et puis tout s'éteint." (p 212)

Non : tout ne peut s'éteindre ainsi. La flamme allumée par Claude DUNETON doit continuer à briller pour l'éducation des générations futures.

 

Publié dans Europe, Histoire

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