Face à la paresse intellectuelle, au déni et au manque d'empathie des républicanistes-laïcistes

Publié le par Henri LOURDOU

Face à la paresse intellectuelle, au déni

et au manque d'empathie

des républicanistes-laïcistes.

 

Rendant compte d'un livre récent de Lilian Thuram "La pensée blanche", voici comment une internaute , Céline Pina, théoricienne du camp républicaniste-laïciste, diplômée de Sciences po, et invitée régulière des plateaux de télévision en tant que spécialiste de "l'anti-islamisme", interprète les choses sur son compte Facebook : je souligne les termes tendancieux et les commenterai ensuite.

 

"Finalement, au lieu de nous interroger sur une identité blanche indépassable et de prêter à la notion de couleur de peau, une façon d'être, de sentir et de penser particulière et non partageable, la plus grande partie de l'Europe des Lumières a préféré réfléchir à ce qui faisait de nous des êtres humains. A ce qui nous rassemble au-delà des différences visibles. La fait que nous soyons des êtres à la fois dotés de créativité, détenteurs de raison et capables de déterminer eux-mêmes les principes, idéaux et lois qui les unissent leur a paru bien plus importants que l'intensité de la coloration de notre peau. Au fur et à mesure que son humanisme et ses connaissances grandissaient, l'Europe des Lumières s'est rendue compte que la couleur de la peau ne disait rien de la qualité d'un homme et encore moins de sa pensée. Et elle l'a traduite dans son modèle de société en postulant l'égalité en droit de tous, au-delà du sexe, de l'origine, de la couleur de peau, de la religion ou de son absence, du statut social...

L'égalité ce n'est pas la négation des différences mais leur dépassement. Là on est au contraire dans l'extension du domaine de la race sous couvert de sociologie : chacun dans les faits est renvoyé à sa couleur de peau et celle-ci dit si vous êtes du bon ou du mauvais côté de l'humanité. Mais là où l’on atteint le comble de l’hypocrisie c'est que, selon le racialiste, tout cela a en fait pour but de faire humanité commune. Il suffit simplement que les bourreaux acceptent de se reconnaître comme tels et acceptent leur punition en renonçant à leur "culture". Qui n'en est pas une puisqu'elle est synonyme d'oppression.

Et voilà la vision raciste qui passe de la stigmatisation du « Blanc » en tant que personne au rejet de l’histoire et de la civilisation européenne. Or ce n'est pas en noyant des présupposés racistes sous la guimauve de bons sentiments affichés que le problème pourra se résoudre.

La "pensée blanche" n'existe pas. Pas plus que la « pensée noire » d’ailleurs. En revanche en créer une représentation, pour exciter la haine du Blanc chez des populations qui ne se construisent que dans la victimisation, est aujourd'hui très à la mode. Cela permet de construire une "révolte noire" qui justifie tous les excès au nom de sa souffrance et suspend tout jugement sur elle-même car si elle ne fait que poser des lignes d'affrontement et exciter les rancoeurs, c'est soi disant pour semer l'amour universel :

Voilà ce que nous dit à ce sujet l'auteur de la pensée blanche :

"Mon rêve est que nous soyons capables d'affronter les problèmes sans préjugés, comme des femmes et des hommes qui descendent tous du même ancêtre. Ce livre entend participer à sa manière à la libération des esprits pour que nous puissions un jour dépasser les couleurs de peau, pour finir par nous considérer comme ce que nous sommes : des êtres humains."

Pas sûr que ce soit en assignant à résidence identitaire tous les "Blancs" que ce chemin va se dessiner. Le titre du livre contredit d'ailleurs parfaitement cette intention, il essentialise ce qui est la part de liberté de toute société et de tout individu : sa pensée. Quant à utiliser l'histoire comme enquête à charge, le risque est de répéter les mensonges de la propagande indigéniste plutôt que les vérités désagréables dont témoignent les vrais historiens de la traite esclavagiste avec l'existence de trois traites, une commise par les noirs sur les noirs, une par les arabo-musulmans sur les noirs et l'autre par les blancs. Mais surtout l'histoire est plus contrastée.

Le projet de Lilian Thuram est clair : "Ce livre revisite tout d'abord certains pans de l'histoire : les conquêtes coloniales, l'esclavage, les empires, le Code Noir, l'instrumentalisation de la science et de la religion, la post-décolonisation et le pillage des ressources naturelles, le vol du patrimoine africain..." Mais rien sur le fait que ce sont les européens qui ont pensé la fin de l'esclavage au nom de la reconnaissance de l'égale dignité humaine des hommes, la liberté de conscience au nom du refus du surplomb religieux, qui ont pensé la démocratie au nom de la souveraineté du peuple. Rien non plus sur le fait qu'aujourd'hui si l'Afrique est souveraine, elle se fait piller par les siens et se ruine à cause de structures de pouvoir et une organisation sociale stérilisante. Et si tout n'était pas toujours la faute de l'Autre ? du Blanc ? Et si chercher éternellement des coupables plutôt que de construire des solutions et d'éduquer sa population expliquait aussi que l'Afrique, continent jeune et riche, est incapable de se développer et de nourrir ses enfants. "

https://www.facebook.com/celine.pina.1

 

On trouve ici tous les mécanismes de l'évitement de la question posée par un Raoul Peck dans son texte "J'étouffe" (supplément au "1" du 17-6-20) : "Je ne vois par comment faire front à la paresse intellectuelle, au déni, à l'incapacité d'empathie (NB c'est moi qui souligne) sans dire les choses crûment.

(...) Le racisme "light" est aussi du racisme. Il fait tout aussi mal. Surtout lorsqu'il perdure innocemment et s'accumule. Le raciste qui s'ignore remplit tout aussi bien sa tâche. Même caché derrière un paternalisme de bon aloi, il reste tout aussi brutal et efficace. (...) Certains, même dans la bien-pensante gauche française, sont passés maîtres dans l'artifice raciste sublimé, dans un langage nappé de sympathie coupable qui désarçonne tout autant : "Ne sois pas parano, tu vois le mal partout, sois patient, pardonne-lui, il ne comprend pas, (...) ", etc. (...) C'est facile d'être du bon côté. Quel privilège de pouvoir juger les autres. (...) Ce matin en me levant... j'ai pleuré. J'ai pensé qu'un autre monde était possible, sans qu'on ait à mettre le feu partout. Maintenant, je ne suis plus sûr du tout."

 

Récapitulons les "glissements" de la pensée qui construisent cette opposition rhétorique, paresseuse intellectuellement, entre "vrais républicains" et "racialistes indigénistes" et qui exonère d'affronter le racisme réellement subi de façon quotidienne et non pas fantasmé dans la théorie d'un "racisme inversé".

Les "racialistes-indigénistes" sont donc d'abord accusés d'enfermer chacun dans une identité raciale indépassable et non partageable. On a affaire ici à un premier paradoxe : si c'est bien le cas, pourquoi un Lilian Thuram prend-il la peine d'écrire un livre qui s'adresse à tous ? Et donc postule implicitement que "Noirs" et "Blancs" peuvent communiquer entre eux ? Il y a donc là, de toute évidence, un premier procès d'intention.

Cela étant, ce paradoxe est en fait dépassé grâce à la seconde affirmation contestable : en fait il s'agit de culpabiliser les "Blancs" pour les pousser à accepter leur punition en renonçant à leur "culture", c'est-à-dire, est-il précisé plus loin, à effectuer le rejet de l'histoire et de la civilisation européenne. Mais est-il bien question de cela dans le propos de Lilian Thuram ? D'après sa propre citation : "Ce livre revisite tout d'abord certains pans de l'histoire : les conquêtes coloniales, l'esclavage, les empires, le Code Noir, l'instrumentalisation de la science et de la religion, la post-décolonisation et le pillage des ressources naturelles, le vol du patrimoine africain..." Revisiter est-il nier ? Si Céline Pina était historienne, elle saurait que l'Histoire n'est pas "gravée dans le marbre", elle est toujours en cours de réécriture en fonction de nouvelles sources et de nouvelles problématiques : le courant actuel des études postcoloniales a profondément renouvelé le regard des historiens, tout comme celui des études de genre a renouvelé la place des femmes et des personnes LGBTQI.

C'est bien ce que fait l'ouvrage dont je vais rendre compte ensuite, la magistrale synthèse de l'historienne Aurélia MICHEL "Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l'ordre racial"(Points-Essais, janvier 2020).

Quant à "l'assignation identitaire de tous les Blancs", on a là un procédé classique inauguré par Edouard Drumont avec les Juifs : l'inversion du stigmate. Ce n'est plus la minorité opprimée qui est victime, mais bien la majorité dominante qui a inventé le stigmate contre la minorité. Rien je le suppose dans le propos de Lilian Thuram, que je n'ai pas encore lu mais que cette "analyse" me motive puissamment à lire, ne justifie cette affirmation : l'aveu en est d'ailleurs implicitement fait par l'affirmation que " le risque (c'est moi qui souligne)est de répéter les mensonges de la propagande indigéniste". C'est donc qu'il ne les répète pas ?

Mais le pire est gardé pour la fin avec le jugement : " l'Afrique, continent jeune et riche, est incapable de se développer et de nourrir ses enfants." Jugement lapidaire, violent et sans nuances contrastant curieusement avec l'appel à un jugement plus nuancé sur l'Histoire de l'Afrique... On pourrait ici renvoyer au cas de l'Europe de la fin du XIXe : un continent jeune et riche apparemment incapable de nourrir ses enfants, puisqu'il les expédia alors par dizaines de millions dans les autres continents ... Ce qui fait apparaître la bêtise de ce jugement à l'emporte-pièce.

 

Il n'est qu'à lire pour finir certains commentaires de ce post pour comprendre les réactions que suscite un tel positionnement : ils portent sur la personne de Lilian Thuram. L'un dit "Il se croit tout permis", l'autre fait référence à son ancien métier de footballeur en disant qu'il aurait dû se contenter de taper dans un ballon plutôt que d'écrire des livres... On voit tout de suite à quels stéréotypes ils font appel. Et où est en réalité le racisme...

Les républicanistes-laïcistes, drapés dans leur autosatisfaction "anti-racialiste" feraient donc bien de se poser de temps en temps des questions. Et de commencer par étudier l'Histoire d'un peu plus près...

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