La querelle française des deux antiracismes : sortir du faux-débat

Publié le par Henri LOURDOU

La querelle française des deux antiracismes :

sortir du faux-débat.

 

Utile mise au point que celle de Catherine Vincent, journaliste au "Monde", dans le n° daté 12-9-20.

Sous le titre Querelle républicaine sur les statistiques ethniques (p 24-25), elle explique clairement pourquoi la France a tant de mal à prendre le tournant d'un nouvel antiracisme qui permette d'avancer enfin dans l'élimination des discriminations.

Derrière la querelle récurrente sur la nécessité ou non d'autoriser des "statistiques ethniques" il y a en effet deux conceptions différentes du racisme, et donc de l'antiracisme.

"Celle, d'une part, des mouvements "traditionnels" – Licra, SOS Racisme - , qui défendent une conception individuelle et morale du racisme : celui-ci serait le fait de personnes isolées et déviantes, et il suffirait, pour le combattre, de sanctionner leurs actes et de changer leurs mentalités. Celle, d'autre part, des collectifs de l'antiracisme "politique" – tel le comité La vérité pour Adama- qui ont commencé à apparaître dans le sillage des émeutes de 2005, et pour qui l'héritage colonial irrigue encore profondément la société française et ses institutions.

Se désignant comme "racisés" (terme qui évoque une construction sociale et politique, contrairement au mot "race" qui renvoie à des données prétendument naturelles et immuables), ces jeunes issus de l'immigration affirment subir, à l'école, dans leur accès à l'emploi, dans leurs relations avec la police, un racisme "systémique" diffus, dont les personnes "blanches" n'ont pas toujours conscience. Une position violemment contestée par les militants historiques universalistes, qui restent, et de loin, les plus influents auprès des pouvoirs publics."

Ce qui explique que ces derniers se soient toujours opposé à la mise en place de "statistiques ethniques", contrairement à d'autres pays (USA, Royaume Uni) où elles existent depuis longtemps.

 

Le point de vue "républicain-universaliste"...

 

Les arguments contre sont ainsi résumés : cela "renforce les appartenances communautaires, au lieu d'oeuvrer pour l'universalisme" (Hervé Le Bras, démographe) ; cela peut donner lieu à une exploitation par "les tendances réactionnaires" dans leur logique de stigmatisation de groupes ethniques; cela efface la "question sociale" derrière une vision ethno-centrée, et donc affaiblit la lutte sociale unitaire de tous les exploités.

C'est surtout le premier argument qui est agité : il repose sur la conception française de la République résumée par l'article 1er de la Constitution de 1958. "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion."

Dans cet article, le mot "indivisible" a été à ce point surinvesti, que la promesse d'égalité est considérée comme essentiellement accomplie, et toute idée d'examen de sa réalité basé sur les origines ethniques est devenue taboue.

C'est ainsi qu'en mars 2012 encore, la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme (CNCDH) a rendu un avis défavorable "à l'autorisation de statistiques ventilées par "ethnies"." (p 24)

 

...et ses limites

 

Cependant, tant les exemples étrangers corroborés par de telles statistiques, que la multiplication des cas individuels de discriminations soulevés en France, dont la libération de la parole qu'a constitué le mouvement "Black lives matter" a récemment élargi, comme le mouvement "mee too" pour les femmes, la résonance, ont ébranlé ce consensus.

C'est ainsi qu'une brèche dans le tabou a été introduite par une grande enquête de l'INED (Institut National d'Etudes Démographiques), menée en collaboration avec l'INSEE (Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques) en 2008-9, et dont les résultats furent publiés en 2016 sous le titre "Trajectoires et origines. Enquête sur la diversité des populations en France."(INED Editions).

Cette enquête, dont la mise en place fut "un combat" rappelle le directeur d'alors de l'INED, a bouleversé la donne en dynamitant le présupposé universaliste dominant.

Au point que le Défenseur des Droits, Jacques Toubon, a publié en juin 2020, juste avant la fin de son mandat, un rapport intitulé : "Discriminations et origines : l'urgence d'agir."

Il n'hésite pas à affirmer la "dimension systémique" des discriminations et la nécessité de mieux les mesurer.

Et à conclure que "la lutte contre les discriminations fondées sur l'origine doit sortir du giron de la politique de la ville et devenir une priorité politique, au même titre que ce qui a été entrepris ces dernières années en faveur de l'égalité entre les femmes et les hommes." (p 25)

Car l'universalisme républicain avait été précédemment déjà pris en défaut à propos des femmes. Et il n'avait pas fallu moins qu'un puissant mouvement de révolte, suivi de nombreuses et difficile avancées institutionnelles, pour mettre en place tout d'abord les instruments de mesure permettant d'attester le caractère "systémique" des inégalités. "Les statistiques sexuées, qui se sont généralisées dans les années 1990, en France et ailleurs, ont permis de mettre en lumière le caractère systémique des inégalités de genre, et de sortir ainsi d'un registre moral et individualisant pointant quelques individus sexistes ou misogynes", rappelle la sociologue Laure Bereni. Laquelle conclut qu'il est indispensable de "s'inspirer très fortement de cette approche pour traiter les questions des discriminations ethno-raciales."

 

Un choix politique à faire

 

On se trouve aujourd'hui dans cette situation où "les science sociales quantitatives ont désormais les instruments qui montrent que les origines pèsent; et, dans le même temps, on a l'impression que ces résultats ne sont pas considérés comme légitimes ou pertinents par la société politique", comme le constate le politiste Vincent Tiberj.

Aussi, Catherine Vincent est-elle pleinement fondée à conclure : "la question n'est plus de savoir s'il faut ou non faire des statistiques ethniques : celles-ci existent déjà , et elles sont très parlantes. Non, ce qui importe, c'est de décider d'en tenir compte."

Je serai plus politique et plus direct : l'antiracisme "traditionnel" a failli, il faut passer à un antiracisme décolonial qui tienne enfin les promesses de l'universalisme républicain.

 

Ce qui ne dispense pas de faire preuve de discernement en distinguant les situations individuelles du cas général, et donc en gardant le sens nécessaire de la nuance.

Rien ne serait plus navrant que de verser dans le sociologisme sommaire issu d'un certain marxisme, et de céder ainsi le flanc à la critique de ceux qui fustigent le "communautarisme" sans comprendre que le moment communautaire est inséparable de tout processus d'émancipation collective. Autrement dit : attention à ne pas encourager un "communautarisme figé", paranoïaque et normatif, au détriment du "communautarisme dynamique", émancipateur et ouvert.

A cette restriction près, il faut donc sortir du faux-débat "universalisme/communautarisme" dans lequel trop de bonnes volontés sont aujourd'hui engluées.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article